interview

Thomas Piketty: "Le budget de l'enseignement avantage énormément les riches"

©Photo News

Dans son nouvel ouvrage, l'économiste français Thomas Piketty parle, à nouveau, d'inégalité mais aussi de justice. "Une civilisation ne peut pas s’organiser en postulant simplement: ‘Nous sommes riches et vous êtes pauvres, c’est comme cela et pas autrement’. Entretien.

Thomas Piketty (48 ans) a de nombreux talents, mais pas celui d’écrire des ouvrages concis. "Oui, c’est à nouveau une brique", admet l’économiste français en posant son regard sur "Capital et idéologie". Son dernier opus compte plus de 1.200 pages, accompagnées de 169 graphiques et tableaux. "Je me refuse à parler d’un sujet sans avoir essayé de rassembler toutes les données possibles", sourit-il comme pour solliciter notre indulgence.

Cette recherche d’exhaustivité lui a valu précisément un concert de louanges pour "Capital au XXIe siècle", son essai sorti en 2013 et vendu à 2,5 millions d’exemplaires. Thomas Piketty y avance que le capitalisme accroît l’inégalité parce que le rendement sur le capital est généralement supérieur à la croissance économique. Si son analyse a subi maintes critiques, elle n’en a pas moins eu le mérite de lancer un débat de société, allant bien au-delà des salons parisiens.

De grandes discussions économico-politiques seront-elles relancées avec l’ouvrage qui a succédé à son best-seller planétaire? En le présentant, la semaine dernière, à l’Erasmus School of Economics, Thomas Piketty a souligné son approche plus historique qu’économique. Mais il n’en contient pas moins à nouveau plusieurs idées controversées. Certains critiques le voient même comme un manifeste politique radical, débordant de propositions dangereuses.

"Pourquoi ne pas plafonner le droit de vote des grands actionnaires dans toutes les entreprises?"

Si l’inégalité est à nouveau au centre de son propos, Piketty utilise bien davantage le terme "justice" dans notre entretien. "L’histoire économique ne peut pas être dissociée de la politique et de l’idéologie, souligne le professeur à la Paris School of Economics. L’observation de l’évolution des systèmes économiques dans les différentes sociétés met en évidence une recherche de justice. Une civilisation ne peut pas s’organiser en postulant simplement: ‘Nous sommes riches et vous êtes pauvres, c’est comme cela et pas autrement’. Il faut pouvoir raconter pourquoi il y a des riches et pourquoi cette situation est bonne également pour les pauvres. Le récit peut être convaincant ou non. Mais les sociétés humaines ont besoin de l’idée de justice."

Assez d’avoine

Ainsi, la théorie dite du "trickle-down" a été très en vogue au cours des dernières décennies. Son idée: les réductions d’impôts pour les entreprises et les riches bénéficient également aux pauvres parce qu’elles permettent aux premiers d’accroître leurs dépenses et investissements, et donc la croissance économique, ce qui finit par profiter aux gens du bas de l’échelle sociale. Comme lorsque vous donnez assez d’avoine à un cheval: au fil du temps, les souris mangeront les quelques grains tombés par terre, selon l’image de l’économiste John Kenneth Galbraith.

"Les injections massives de liquidités ont certes évité la banqueroute totale du système financier – c’était donc mieux que rien – mais cela ne suffit pas. Ce n’est pas comme cela qu’on peut s’attaquer à l’inégalité et au changement climatique."

L’historien Walter Scheidel de l’université de Stanford, lui non plus, ne croit pas un mot de cette théorie de la "percolation". À ses yeux, l’ordre établi s’oppose aux grands changements. Les inégalités ne se réduisent fortement qu’à la suite d’un choc, comme une pandémie, une guerre ou une autre catastrophe.

"Je ne suis pas aussi cynique, rétorque Piketty en souriant. Il n’est pas toujours nécessaire d’avoir une épidémie de peste. Une crise économique ordinaire suffit parfois. Pensez à la Grande dépression des années 1930 ou à la crise financière de 2008. C’est pendant ces moments-là que nous devons réfléchir à un nouveau capitalisme. Après 2008, la principale réaction est venue des banques centrales qui ont fait fonctionner la planche à billets à plein régime. Ces injections massives de liquidités ont certes évité la banqueroute totale du système financier – c’était donc mieux que rien – mais cela ne suffit pas. Ce n’est pas comme cela qu’on peut s’attaquer à l’inégalité et au changement climatique. Pour résoudre ces problèmes, d’autres types de mesures sont nécessaires, comme un impôt progressif sur les patrimoines et les émissions de CO₂, et davantage d’investissements publics."

"On ne peut pas continuer à clamer que les milliardaires sont bons pour l’économie, parce que les gens ordinaires n’en voient pas la couleur sur leur fiche de paie."

Relever ces défis passe, selon Piketty, par un débat sur l’inégalité. "Pour arriver à ce que les gens adoptent un mode de vie qui contrecarre le changement climatique, il faut leur montrer que les plus riches doivent fournir plus d’efforts qu’eux-mêmes. Les gens ne comprennent pas qu’ils doivent payer davantage de taxes énergétiques pour utiliser leur voiture alors que de riches bourgeois ne paient pas d’accises sur le kérosène de l’avion qui les emmène à Rome pour le week-end."

"Every billionnaire is a policy failure", prétendent des femmes politiques de gauche aux États-Unis, comme Alexandria Ocasio-Cortez et Elizabeth Warren. Partagez-vous cette opinion?
J’ignore si chaque milliardaire est un échec en soi, en revanche je suis sûr que ce n’est pas un succès. Contrairement à ce qu’on nous promettait, la multiplication des milliardaires n’a pas encouragé l’esprit d’entreprise et l’innovation. Au XXIe siècle, les ultra-riches sont plus nombreux que dans les années 1970, 1980 ou 1990. Et pourtant, la croissance économique actuelle est plus faible. Depuis le mandat de Ronald Reagan (le président républicain qui a mis en œuvre des réductions d’impôts pour les riches dans les années 1980, NDLR), cette croissance a été divisée par deux. On ne peut donc pas continuer à clamer que les milliardaires sont bons pour l’économie, parce que les gens ordinaires n’en voient pas la couleur sur leur fiche de paie.

"L’allocation des moyens de l’enseignement traduit donc une inégalité énorme. Il faut changer cela si nous voulons réduire à long terme l’inégalité."

Dans votre livre, vous plaidez pour un "socialisme participatif". Qu’entendez-vous par là précisément?
Pour moi, c’est un prolongement de la social-démocratie. Cette dernière a déjà apporté beaucoup de bienfaits au XXe siècle. Mais elle a manqué ses objectifs en termes de meilleure répartition des richesses et diffusion de l’enseignement. Il s’agit aussi d’organiser l’économie mondiale à un niveau qui dépasse les frontières nationales.

Pouvez-vous donner un exemple?
En France, l’État investit plusieurs centaines de milliers d’euros dans le parcours scolaire de jeunes gens qui étudient dans les universités et les grandes écoles, alors qu’il n’aura dépensé que 50.000 euros pour un jeune qui arrête d’étudier à 17 ans. L’allocation des moyens de l’enseignement traduit donc une inégalité énorme. Il faut changer cela si nous voulons réduire à long terme l’inégalité.

"Il est absurde que les gens doivent attendre d’avoir 50 ans pour hériter de leurs parents."

Nous devons fixer un objectif chiffré clair de ce que nous estimons juste, comme nous l’avons fait jadis avec le système fiscal. Au cours des deux cents dernières années, nous avons déterminé une échelle fiscale comprenant des niveaux d’imposition progressifs selon les tranches de revenus ou de patrimoine. Mais, quand il s’agit d’enseignement, on continue à se bercer de belles paroles, au lieu de mesurer combien reçoivent, en moyens d’enseignement, les 10% les plus riches et les 50% les plus pauvres.

Vous voulez également que les travailleurs aient davantage leur mot à dire dans leur entreprise.
Dans certains pays, comme en Allemagne et en Suède, les travailleurs peuvent déjà désigner le tiers, voire la moitié des membres du conseil d’administration de leur entreprise. Tous les autres pays devraient suivre leur exemple. Et pourquoi ne pas plafonner le droit de vote des grands actionnaires dans toutes les entreprises? Ce n’est pas parce que vous devenez riche à 30 ans grâce à une bonne idée que vous devez encore être le seul, à 80 ans, à pouvoir décider de la manière dont une entreprise doit fonctionner avec quelques milliers de travailleurs.

Le vieillissement risque aussi d’accroître l’inégalité entre les générations. Vous plaidez donc pour que tous les jeunes reçoivent déjà, à 25 ans, une sorte d’héritage précoce.
Il est absurde que les gens doivent attendre d’avoir 50 ans pour hériter de leurs parents. Même dans une société où les patrimoines seraient également répartis, ce serait un problème parce que certains recevraient cet héritage à 40 ans et d’autres à 60 ans, voire plus tard encore. J’avance donc l’idée que tous les jeunes reçoivent à 25 ans le montant de 120.000 euros. (Dans son livre, Thomas Piketty suggère de financer cette mesure à l’aide d’un impôt progressif sur la fortune, NDLR.)

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés