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analyse

"A priori, c'est plutôt positif pour la Turquie"

©REUTERS

En emportant le double scrutin ce dimanche, le président Erdogan et son parti islamo-conservateur assoient encore leur pouvoir en Turquie. Avec quelles conséquences? La réponse de deux experts.

"J’accepte le fait que le président Erdogan ait remporté l’élection." Au lendemain du scrutin, le très combatif Muharrem Ince, candidat du principal parti d’opposition a concédé la victoire à la présidentielle de l’actuel homme fort de la Turquie, qui se maintient à son poste pour les cinq années à venir.

La capacité d’action à l’étranger dépend de la force économique de la Turquie, et celle-ci a été sévèrement affectée.
Jean-François Pérouse
Spécialiste de la Turquie

Dans les rangs de l’opposition, le réveil est dur. "Nous aurions préféré un second tour. Le scénario le moins attendu s’est réalisé. C’est décevant, mais ainsi va la démocratie. Nous devons être assez matures pour prendre le résultat comme il est et nous préparer pour les jours et les années à venir", déclarait ce matin à L’Echo Unal Ceviköz, député pour Istanbul à la Grande Assemblée de Turquie.

  • Le président Turc Recep Tayyip Erdogan remporte la présidentielle avec 52,4% des voix. Muharrem Ince, le candidat du Parti républicain du peuple (CHP) récolte 30% des voix. En troisième position, Selhattin Demirtas, candidat de la gauche pro-kurde du Parti démocratique des peuples (HDP), emprisonné depuis 18 mois sans procès, obtient 8 % des suffrages.
  • Aux législatives, "l’Alliance du peuple" entre le Parti de la justice et du développement (AKP) du président Erdogan et Parti d’action nationaliste (MHP), formation d’extrême droite, remporte la majorité, avec 53% du scrutin. En face, "L’Alliance de la nation", qui regroupe plusieurs partis d’opposition, fait à peine 34%.
©AFP

La victoire du président Erdogan aux élections anticipées du 24 juin entérine le passage au régime présidentiel en Turquie à la place du système parlementaire en vigueur depuis la création de la République, en 1923. Pour Erdogan et ses soutiens, un système présidentiel fort est nécessaire pour ramener la stabilité dans le pays. Pour ses détracteurs, cette hyper-présidence est une forme de légalisation de son pouvoir autoritaire.

Lire par ailleurs notre édito: "Leçons de démocratie"

C'est la surprise

Pour Bayram Balci, directeur de l’Institut français d'études anatoliennes (IFEA) à Istanbul, plusieurs enseignements sont à tirer. "D’abord, c’est une victoire sous forme de surprise pour le président Erdogan, parce qu’on ne s’y attendait pas. Tout le monde pensait qu’il y aurait un deuxième tour", explique-t-il à L’Echo.

Ça peut très bien se passer comme ça peut très mal se passer, on ne sait pas encore.
Bayram Balci
Directeur de l’Institut français d'études anatoliennes à Istanbul

Même si son alliance l’emporte au parlement, l’AKP du président Erdogan va devoir partager le pouvoir avec les nationalistes du MHP, et composer avec la gauche pro-kurde du HDP. "La conclusion à tirer est qu’on va revenir à un schéma classique ancien où l’AKP et le HDP avaient un dialogue sur la question kurde. Il faut espérer que le président Erdogan fasse preuve de souplesse pour dialoguer, mais a priori, c’est plutôt positif pour la Turquie", poursuit-il.

Sur le passage à l’hyper-présidence? "C’est certain, on s’achemine vers un nouveau mode de gestion du pays. Dans la pratique, est-ce que cette gestion va être plus autoritaire? On ne sait pas. C’est la première fois qu’on va essayer ce système. Ca peut très bien se passer comme ça peut très mal se passer, on ne sait pas encore. "

Le résultat aux présidentielles n’est pas déshonorant pour Muharrem Ince, mais on voit les limites de la portée de l’action politique de son parti.
Jean-François Pérouse
spécialiste de la Turquie

©Photo News

Jean-François Pérouse, spécialiste de la Turquie et auteur avec Nicolas Cheviron de l’ouvrage "Erdogan, Nouveau père de la Turquie?" note, lui, la faiblesse du parti républicain historique dans le paysage politique turc. "Nous avons une Grande Assemblée qui sera à 70% de droite ou d’extrême droite. Une partie de cette coalition (les ultra-nationalistes du MHP, ndlr) n’accepte pas l’existence de la composante kurde à l’autre extrémité du spectre politique. Entre les deux, la sanction est sévère pour le CHP. Le résultat aux présidentielles n’est pas déshonorant pour Muharrem Ince, mais on voit les limites de la portée de l’action politique de son parti. Dans plus de 25 départements, le CHP n’a pas pu dégager de députés. On a un parti qui n’est plus le parti de Turquie mais qui est le parti de certaines régions de Turquie et de certains groupes sociaux. C’est l’AKP qui est devenu le parti d’état et qui a su profiter de tous les moyens de l’état pour s’imposer. L’alliance AKP-MHP tire l’AKP et le président vers l’extrême droite, qui prend un rôle pivot. Cela peut être à l’origine de tensions avec les Kurdes du HDP. La polarisation se profile…", analyse l’expert.

Celui-ci ne prévoit pas de rupture avec le mode de fonctionnement actuel du pouvoir. "Ce résultat donne un vernis légal au mode d’action actuel hyper personnalisé et hyper-présidentiel du pouvoir. On vit déjà en Turquie dans un mode de pouvoir exceptionnel. On passe d’un état de fait à un état de droit", souligne-t-il.

Vis-à-vis de l’étranger, pas de bouleversement non plus: "Le président Erdogan est renforcé dans sa position de défenseur des opprimés du monde musulman. La rhétorique est là, le personnage est là, mais la capacité d’action à l’étranger dépend de la force économique de la Turquie, et celle-ci a été sévèrement affectée", affirme Jean-François Pérouse. Quid des relations avec l’Union européenne? "On va être dans une dialectique entre le principe de réalité avec la nécessité de maintenir la relation avec l’UE et le défi verbal et la provocation. Il n’y aura pas de rupture" conclut le spécialiste.

Le président Erdogan est renforcé dans sa position de défenseur des opprimés du monde musulman.
Jean-François Pérouse
Spécialiste de la Turquie

©EPA

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