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analyse

À quoi ressemblera le Brésil de Jair Bolsonaro?

©EPA

Admiratif de la dictature militaire, Jair Bolsonaro présente un programme flou et inquiétant.

"Il est très difficile de savoir à quoi ressemblera le Brésil si Jair Bolsonaro était élu", admettait avant l'élection Christian Lynch, spécialiste de la droite brésilienne et politologue à l’Institut d’études sociales et politiques de l’Université de l’État de Rio de Janeiro (Iesp-Uerj). Le programme officiel du candidat, publié en août et intitulé "Le chemin vers la prospérité", un ensemble de 81 pages de type Powerpoint aux couleurs criardes, est très flou et propose peu de mesures concrètes. Par ailleurs, son cercle de proches est composé de personnes peu connues et "inexpérimentées en politique", ajoute le politologue.

Bolsonaro s’est allié récemment à la droite libérale et américaniste, à travers le recrutement de l’économiste ultralibéral Paulo Guedes, formé à l’école de Chicago.

Issu d’une droite dure, son modèle de gouvernement est "celui des présidents-généraux du régime militaire", rappelle Christian Lynch. Le candidat ne cache pas en effet sa nostalgie de la dictature brésilienne (1964-1985), et parmi les ministres pressentis se trouvent plusieurs militaires, dont le général à la retraite Augusto Heleno Ribeiro Pereira, à la Défense, ou le général de réserve Osvaldo Ferreira, aux Transports.

Une unité spéciale de la police brésiliennes lors d'une opération dans une favela de Rio. ©AFP

En matière d’économie, il vient d’une tradition plutôt souverainiste et nationaliste, défendue par les militaires, mais s’est allié récemment à la droite libérale et américaniste, à travers le recrutement de l’économiste ultralibéral Paulo Guedes, formé à l’école de Chicago. Dans son programme, il promeut ainsi une ligne "libérale", un État réduit, avec un gouvernement de 15 ministères (contre 25 aujourd’hui) et une salve de privatisations. Selon une enquête du quotidien la Folha, de Sao Paulo, son équipe réfléchirait à la conservation de golden shares dans les entreprises privatisées, des actions spécifiques qui permettent de conserver un droit de veto, afin de déverrouiller les blocages avec les militaires de son cercle.

Carte blanche à la police

C’est sur la question de la sécurité que son programme est le plus précis: abaissement de la majorité pénale à 16 ans, en finir avec l’aménagement des peines de prison et les sorties temporaires, libérer le port d’arme… Jair Bolsonaro a aussi déclaré qu’il donnerait "carte blanche" à la police brésilienne, qui est déjà celle qui tue le plus au monde, face aux bandits. Sur l’Éducation, ministère avec lequel il compte fusionner les Sports et la Culture, il veut mettre en place une école "sans endoctrinement ni sexualisation précoce", et a dénoncé durant toute sa campagne "la théorie du genre", qui serait selon lui enseignée à l’école – c’est faux.

La communauté LGBT craint de perdre ses droits face aux propos ouvertement homophobes de Jair Bolsonaro. ©EPA

Sur la question amazonienne et l’environnement, il n’y a quasiment aucune ligne dans son programme, mais toutes ses interventions sur le sujet sont extrêmement inquiétantes: il veut notamment fusionner le ministère de l’Agriculture avec celui de l’Environnement, ne plus accorder "un seul centimètre carré" aux Indiens, dont les terres démarquées sont protégées, et a laissé entendre qu’il pourrait sortir le Brésil des accords de Paris. "Comme les militaires, héritiers d’une tradition colonialiste en la matière, sa ligne est d’exploiter au maximum les ressources naturelles à disposition", explique Christian Lynch.

Parmi les propositions envisagées par Jair Bolsonaro, plusieurs exigeraient un amendement constitutionnel, qui doit être voté par 3/5 de la Chambre des députés et du Sénat. Si son parti, le Parti social libéral, a fait élire 52 députés fédéraux (la deuxième force politique de la Chambre), et que les députés conservateurs représentent une claire majorité, il n’est pas sûr qu’il parvienne à réunir le nombre de voix suffisant pour faire passer ce genre de mesures.

Reste l’interrogation autour d’une éventuelle dérive autoritaire. Ses propos polémiques, voire insoutenables (comme lorsqu’il fait l’apologie de tortionnaires) inquiètent. Beaucoup d’intellectuels et d’universitaires le taxent de fasciste et anticipent un retour de la dictature. "Je ne pense pas qu’on puisse le comparer à Mussolini ou Hitler, ou au fascisme à l’européenne, tempère Christian Lynch. Mais il y a beaucoup de façons d’être autoritaire, sans être fasciste. Est-ce qu’il respectera la Constitution et les institutions démocratiques? C’est trop tôt pour le dire." Le candidat a en tout cas tenu des propos alarmants dans une vidéo diffusée dimanche 21 octobre, promettant l’exil ou la prison aux "gauchistes hors-la-loi".

Whatsapp, l'arme fatale de Bolsonaro
Sur le réseau social, un des plus utilisés au Brésil, les supporters de Bolsonaro échangent et partagent quotidiennement des milliers de messages et d’informations relayant la rhétorique du candidat d’extrême droite. Des entreprises auraient financé illicitement l’envoi massif de messages en faveur du candidat sur le réseau social.

"Le Parti des Travailleurs (PT) est le rebut de l’humanité", "il est impossible d’écrire le mot corruPTion sans PT", "Dieu est juste et ne permettra pas que ces communistes gagnent l’élection"… Sur les groupes Whatsapp "Extrême droite", "Bolsonaro président 2018", ou encore "Oppression", créés par des supporters du candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro, et affichant plusieurs centaines de participants chacun, les messages défilent. Près d’un millier de messages sont partagés quotidiennement sur les groupes les plus actifs. La grande majorité sont des attaques au Parti des Travailleurs, de gauche, et à son candidat, Fernando Haddad, qui affrontera Jair Bolsonaro le 28 octobre lors du deuxième tour de l’élection présidentielle brésilienne.

Péril communiste

Les références au Venezuela, à Staline et au "péril communiste" sont permanentes dès qu’il s’agit du PT. Beaucoup dénoncent aussi de soi-disant "fraudes massives" lors du premier tour du 7 octobre, véhiculent des théories du complot, ou attaquent les "médias dominants"… La difficulté de retracer l’origine des messages, qui viralisent et sont transférés de groupes en groupes, favorisent la propagation de rumeurs et de fake news.

Candidat d’un tout petit parti, le Parti Social Libéral (PSL), Jair Bolsonaro n’avait le droit qu’à huit secondes de temps d’antenne électorale. Il a donc choisi d’investir les réseaux sociaux et publie quotidiennement des vidéos, photos et contenus sur ses pages Facebook (7,5 millions d’abonnés), Twitter (1,78 million) ou Instagram (4,8 millions) où il est, et de loin, le candidat le plus suivi. Mais c’est surtout sur l’application de messagerie Whatsapp, réseau social le plus utilisé au Brésil, avec 120 millions d’utilisateurs, que la déferlante Bolsonaro est la plus impressionnante. Et inquiétante.

Financement illicite?

Six électeurs de Bolsonaro sur dix disent utiliser la plateforme comme principale source d’information, selon un sondage Datafolha paru le 2 octobre. Officiellement, une équipe d’une quinzaine de personnes, d’une entreprise spécialisée dans la stratégie digitale contractée par le candidat, envoie chaque jour des contenus de campagne à un noyau de 1.500 groupes. Mais une récente enquête, publiée par la Folha de São Paulo, révèle que des entreprises auraient eu recours à des services d’envois massifs de messages en faveur du candidat sur le réseau social, moyennant des contrats allant jusqu’à 3 millions de dollars, ce qui constituerait un financement illicite de sa campagne. Une enquête qui a valu au quotidien, et à la journaliste responsable de l’article, de nombreuses menaces reçues sur les réseaux sociaux. L’équipe de Fernando Haddad a demandé l’ouverture d’une enquête auprès du tribunal électoral, et Whatsapp a banni 100.000 comptes liés aux services mis en cause.

 

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