Elections à Istanbul, entre espoirs et tensions

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Les Stambouliotes retournent aux urnes ce dimanche pour élire leur maire, après l’annulation du précédent scrutin remporté de peu par l’opposition. L’enjeu aussi bien politique qu’économique est immense.

La Vallée de la Vie, "Yasam Vadisi" en turc, est un parc public de 100 hectares en plein milieu de Beylikdüzü, un district de la périphérie d’Istanbul. Ce parc vallonné et verdoyant apparaît comme un mirage, un poumon vert dans le bâti très dense de la mégapole de 18 millions d’âmes. Ici, des enfants nourrissent des chèvres dans un petit parc animalier et une piste cyclable serpente entre les pelouses.

La création de ce lieu de détente et de rencontre est mise au crédit du maire du district de 2014 à 2019, le jeune et charismatique Ekrem Imamoglu, 49 ans. Quasiment inconnu en dehors de son arrondissement, cet homme politique du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate laïc) est devenu le héros de l’opposition pour avoir battu d’un cheveu (13.000 voix) le candidat du parti au pouvoir, Binali Yildirim, aux dernières municipales pour la mairie d’Istanbul, le 31 mars dernier. Arguant d’irrégularités dans l’organisation de ce scrutin, le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) du président Erdogan a réclamé un nouveau vote, une requête acceptée par la Haute Commission électorale de Turquie (YSK).

Le vainqueur contrarié à la mairie du Grand Istanbul, Ekrem Imamoglu, avait conquis son district de Beylikdüzü en 2014 en grande partie grâce à sa politique sociale. "Si l’AKP était resté au pouvoir ici, à la place du parc, on aurait un nouveau centre commercial, fustige Gürbüz Erdagöz, le représentant local du CHP. Notre quartier a la plus grande bibliothèque publique de tout Istanbul. Avant, ici, c’était une cité-dortoir. Maintenant, des gens viennent des quartiers alentours pour profiter de notre qualité de vie." La population du district a bondi de 250.000 habitants à 314.000 entre 2014 et 2019, sous le mandat d’Imamoglu. Ses partisans voient grand. "Le prochain leader de la Turquie viendra de Beylikdüzü", veulent croire de jeunes membres du CHP, alors que les prochaines présidentielles auront lieu en 2023.

Complot

À la Vallée de la Vie, des stands électoraux sont installés sur une allée baptisée "Allée de la Démocratie". Sous la tente de l’AKP, le discours est tout autre. Les bénévoles brandissent des tracts expliquant par A plus B que l’ancien Premier ministre Binali Yildirim (très proche du président Erdogan) a bel et bien remporté le scrutin du 31 mars dernier dans la mégapole. La décision d’organiser de nouvelles élections a pour but de "clarifier la situation pour que la démocratie l’emporte", selon ceux-ci. "Ekrem Imamoglu est soutenu par les terroristes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), par Fetö (surnom péjoratif donné à la confrérie de l’imam Fetullah Gülen, accusé d’avoir fomenté le coup d’État de juillet 2016 en Turquie, NDLR) et par les puissances étrangères. Et malgré cela, il n’est pas capable de l’emporter", affirme un jeune bénévole, criant au complot contre son pays.

L’enjeu du scrutin de dimanche est immense. "Qui gagne Istanbul gagne la Turquie", a l’habitude de dire le président Erdogan, qui en fut maire de 1994 à 1997. La capitale culturelle et économique de la Turquie est aux mains des conservateurs depuis un quart de siècle. La mégapole concentre 30% du PIB turc: une véritable mine d’or financière pour ceux qui la dirigent. Le parti au pouvoir ne peut se permettre de la voir tomber dans le camp opposé. Pourtant, grave crise économique aidant, les Stambouliotes semblent prêts à changer de pilote. Le slogan de la campagne d’Ekrem Imamoglu "Her sey güzel olacak" ("Tout ira bien") est devenu le cri de ralliement de toute l’opposition. Sur ses affiches électorales, on peut lire "Avec Imamoglu, l’espoir est vivant". Même le parti de la gauche pro-kurde, le Parti démocratique des peuples (HDP), habituellement rétif à s’allier avec le CHP, a appelé à voter pour Ekrem Imamoglu. "Nous sommes le troisième plus grand parti du pays. Nous avons 1,6 million d’électeurs à Istanbul. Le CHP ne peut pas remporter le scrutin tout seul. Nous avons choisi de soutenir Ekrem Imamoglu car il n’y a pas d’autre alternative pour rétablir la démocratie dans le pays", confie Azad Baris, vice coprésident du HDP. "La démocratie doit l’emporter, c’est notre mot d’ordre", se convainc-il.

Une chose est sûre: loin de désespérer, les Stambouliotes devraient être nombreux à revoter ce dimanche.

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