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Israël vote, Benjamin Netanyahou joue sa survie politique

A Bet Yam, même les affiches électorales sont traduites en russe. ©Photo News

Les Israéliens retournent aux urnes ce mardi. Le leader nationaliste Avigdor Lieberman pourrait de nouveau mettre en difficulté le Premier ministre Benjamin Netanyahou. Tous les regards sont tournés vers son électorat traditionnel, les Israéliens russophones.

Dans les rues de Bat Yam, le russe s’est presque imposé comme langue officielle. Sur les terrasses des bistrots, les échanges se font surtout dans la langue de Tolstoï. Le long de la rue Balfour, l’une des artères principales de la ville, le cyrillique est omniprésent sur les vitrines des magasins. Il côtoie la langue officielle du pays, l’hébreu, dans un étrange mélange. Cette localité a des airs de banlieue périphérique russe, mais elle est située au sud de Tel-Aviv. À l’approche des élections, un nom revient en boucle à Bat Yam: Avigdor Lieberman.

La voix des russophones

"Je vais voter Lieberman car Netanyahou est en train d’instaurer un Etat religieux!"

Né en Moldavie (URSS), il fait son Aliyah à l’âge de 20 ans. Passé par le Likoud, il co-fonde le parti Israel Beitenou ("Israël, notre maison") en 1999, pour représenter les Israéliens d’origine russe. Pour Yulia, une habitante de Bat Yam, il s’est imposé comme "la voix des Israéliens des pays de l’Ex-URSS". Depuis 20 ans, à chaque élection, cette Israélienne originaire d’Ukraine vote pour le leader d’Israel Beitenou: "C’est une évidence! Ma famille et mes voisins sont tous russophones, on vote tous pour Lieberman."

Ce vivier électoral est loin d’être négligeable, car après la chute de l’URSS, un million de juifs sont arrivés en Israël. Mais les dernières années, Avigdor Lieberman n’attirait plus que la vieille génération de russophones. Du moins, jusqu’à son coup politique orchestré suite aux élections d’avril dernier. Avec seulement 5 sièges – sur 120 au Parlement israélien – il a empêché Benjamin Netanyahou de former une coalition, renvoyant Israël vers de nouvelles élections. Le leader nationaliste avait alors refusé d’entrer au gouvernement tant que le Premier ministre ne mettait pas fin à l’exemption du service militaire pour les étudiants juifs ultra-orthodoxes.

Nouveau porte-parole de la laïcité

Depuis, Avigdor Lieberman est devenu le porte-drapeau des laïcs qui déplorent l’influence des religieux dans la politique israélienne. À Bat Yam, de nombreux électeurs sont séduits. C’est le cas d’Irin, originaire de Russie: "Je vais voter Lieberman car Netanyahou est en train d’instaurer un Etat religieux!" Cette vendeuse de 45 ans souhaite "un pays sans religion, un pays normal", reprenant à son compte le slogan de campagne du candidat Lieberman, "make Israel normal again". Dana, également d’origine russe, partage le même constat. Cette vendeuse de cosmétiques de 34 ans l’affirme: "Lieberman est plus fort que Bibi, car il refuse le diktat des religieux."

Pour Samy Cohen, docteur en sciences politiques à Sciences Po Ceri, spécialiste d’Israël, "contrairement aux élections d’avril, Avigdor Lieberman fait davantage campagne sur l’enjeu antireligieux. Il a beaucoup séduit sur ce thème. Le leader d’Israel Beitenou parvient maintenant à rassembler au-delà de son électorat de la vieille génération de russophones. Certains laïcards de Tel-Aviv auraient l’intention de voter pour lui, dans l’unique but de se débarrasser des religieux".

Une menace pour Netanyahou

Bat Yam ©REUTERS

En plein cœur de Tel-Aviv, à trois jours des élections, une poignée de militants accrochent des affiches appelant à voter Israel Beitenou. Parmi eux, Shahar Alon, 14e sur la liste du parti: "L’image de Lieberman a changé! Il n’est plus tabou, de plus en plus de Tel-Aviviens comptent voter pour lui. Il ne s’arrête plus à l’électorat russophone d’Ashdod ou de Bat Yam!" Le leader nationaliste cherche à attirer suffisamment de voix à droite pour empêcher Benjamin Netanyahou d’obtenir la majorité, et devenir – de nouveau – l’arbitre des élections: "Avigdor Lieberman veut former un gouvernement d’unité avec Bleu-Blanc (Centre) et le Likoud, mais sans les partis religieux (Shas et Judaïsme unifié de la Torah)", affirme Shahar Alon, qui veut mobiliser de nouveaux électeurs. D’origine iranienne, il pourrait lui-même attirer les juifs originaires des pays du Moyen-Orient et d’Asie centrale, qui constituent aujourd’hui la base électorale du Likoud.

De son côté, Benjamin Netanyahou cherche à former un gouvernement autour d’un bloc de droite réunissant notamment les partis ultra-orthodoxes, sans Israel Beitenou. Le Premier ministre ne peut donc pas entrer dans la logique antireligieuse de son rival, mais il fait tout pour attirer le stratégique électorat d’Avigdor Lieberman. Outre le discours sécuritaire, Benjamin Netanyahou multiplie les annonces à l’intention des russophones.

Un électorat disputé

Lors d’une visite éclair, six jours avant les élections, le Premier ministre s’est rendu en Russie pour s’entretenir avec Vladimir Poutine. Ce n’est pas la première fois qu’il utilise son alliance avec Moscou à des fins électorales. En juillet dernier, son parti, le Likoud, a dévoilé une affiche de campagne géante avec le chef d’Etat russe, avec pour slogan: "Netanyahou: dans une autre ligue". Et à la mi-août, Netanyahou s’était également rendu en Ukraine pour une visite d’Etat de deux jours. Le Premier ministre veut renvoyer l’image d’un homme fort sur la scène internationale, tout en ciblant les Israéliens issus du bloc de l’est.

À Bat Yam, Bibi est apprécié, mais Avigdor Lieberman est considéré comme l’homme providentiel. Accoudé sur une table, dans une buvette de la rue Balfour, Anatoly, un Israélien d’origine russe, se confie: "J’ai toujours voté Likoud! Bibi est un bon Premier ministre!" Après quelques secondes de pause, il enchaîne: "Mais je veux quelqu’un de plus fort! Ce mardi, ça sera la première fois que je vote Lieberman!"

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