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L'Amazonie brûle, les relations entre l'Europe et le Brésil s'enflamment

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Les feux de forêt qui se propagent rapidement en Amazonie sont en train de devenir un sujet diplomatique majeur aux multiples répercussions internationales, tandis que se multiplient les appels à sauver le "poumon de la planète". Le président français Emmanuel Macron accuse son homologue brésilien Jair Bolsonaro d’avoir "menti" et s’oppose au projet de traité de libre-échange entre le Mercosur et l’Union européenne.

Face à une forêt amazonienne ravagée par les flammes, les grands dirigeants européens ont tapé du poing sur la table vendredi, Emmanuel Macron accusant son homologue brésilien Jair Bolsonaro d’avoir "menti" sur ses engagements en faveur de l’environnement. Devant "l’inaction de Jair Bolsonaro face au changement climatique, y compris sur les incendies", la France dira "non" au traité de libre-échange controversé entre l’UE et le Mercosur, a prévenu la présidence française.

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Auparavant, le président brésilien avait accusé son homologue français de "mentalité colonialiste" pour avoir appelé à discuter des feux au Brésil lors du sommet du G7 à Biarritz, en son absence. Dans l’urgence, les conseillers diplomatiques des chefs d’État "se mobilisent pour avoir des initiatives concrètes pour l’Amazonie, qui pourraient se matérialiser au G7", selon la présidence française.

L’ampleur des feux qui ravagent la plus vaste forêt tropicale de la planète – plus de 2.500 nouveaux départs d’incendie en 48 heures – inquiète au plus au point la communauté internationale. Outre des manifestations citoyennes à travers le monde, l’Irlande a elle aussi menacé de voter contre l’accord avec le Mercosur, le Premier ministre britannique Boris Johnson s’est dit "extrêmement soucieux" et la chancelière allemande Angela Merkel a réclamé que cette "situation d’urgence aiguë" figure en bonne place au menu des discussions du G7.

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"Notre maison brûle, littéralement. L’Amazonie, le poumon de notre planète qui produit 20% de notre oxygène, est en feu. C’est une crise internationale", avait déjà dit Macron jeudi. Les images de la forêt dévorée par les flammes s’actualisent d’heure en heure, confirmant les chiffres publiés par l’Institut de recherche spatiale (INPE), principal organe responsable du calcul par satellite en temps réel de l’avancée de la déforestation, faisant état d’un bond de 85% du nombre d’incendies depuis le début de l’année.

En huit mois, près de 77.000 départs de feu ont été enregistrés au Brésil, dont plus de la moitié dans la forêt amazonienne, contre un peu moins de 40.000 au cours de toute l’année 2018. Vendredi, Bolsonaro envisageait d’envoyer l’armée pour lutter contre les incendies incontrôlés.

Un gouvernement en faveur de l’agro-business

Ces feux en Amazonie sont le résultat direct des défrichements par brûlis servant à transformer des aires forestières en zones de culture et d’élevage, encouragées par le gouvernement actuel, ouvertement favorable aux intérêts de l’agro-négoce. L’ONU estime que 33 millions de personnes vivent dans les États atteints par les flammes, incluant 420 communautés indigènes. "La frontière agricole est repoussée continuellement et menace non seulement la forêt, mais aussi les droits des peuples locaux, les Indiens, les petits producteurs locaux", analyse Julia Cruz, avocate spécialiste du droit environnemental auprès de l’ONG Conectas à São Paulo.

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Mais la force des statistiques ne semble pas suffire à convaincre Jair Bolsonaro. Fin juin, le président d’extrême droite s’en était pris à Ricardo Galvão, directeur de l’INPE, estimant que "si cette déforestation existait, l’Amazonie n’existerait déjà plus et serait un grand désert". Le 2 août, le très respecté membre de l’Académie brésilienne des sciences est limogé de son poste de directeur de l’INPE, provoquant l’indignation de la communauté scientifique internationale.

D’après le président Bolsonaro, climatosceptique convaincu, ces chiffres "discréditent le Brésil". Face à la presse internationale, il affirme: "Soyons clairs, l’Amazonie n’est pas à vous." Multipliant les déclarations coup-de-poing, voire scatologiques, en conseillant de "faire caca un jour sur deux pour sauver la planète", le président brésilien porte haut son mépris vis-à-vis des défenseurs de l’environnement et accuse même les ONG d’être responsables des incendies qui dévastent la forêt amazonienne. "Nous allons voir qui est responsable de ces crimes, mais d’après moi, les ONG y trouvent leur intérêt et elles nous représentent à l’étranger", a-t-il lancé depuis Brasilia ce mercredi.

"Notre unique alternative est de compter sur la pression internationale."
Dominique Tilkin Gallois
professeure à l’université de sao paulo

"Bolsonaro est cynique. L’objectif du président est de décrédibiliser et criminaliser les mouvements de préservation de l’environnement. Les feux ouvrent la voie à la barbarie", analyse sur Twitter le député fédéral de l’État de Rio de Janeiro Marcelo Freixo (Parti Socialisme et Liberté-PSOL).

"Notre unique alternative est de compter sur la pression internationale", ose espérer l’anthropologue Dominique Tilkin Gallois, professeure à l’Université de São Paulo (USP).

"Le matin, on ne peut même plus voir les voitures"

"Je n’avais jamais vu une telle situation, c’est un épisode critique", confie à l’AFP la biologiste Marta Marcondes en analysant des traces de la pluie du 19 août à São Paulo, quand la nuit est tombée prématurément.
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L’État le plus peuplé du Brésil, dans le sud-est du pays, a été surpris lundi par une obscurité soudaine à 15h00 locales et il a plu gris sur certaines contrées.

Les prélèvements présentent "une très grande quantité de particules fines", supérieure à la moyenne enregistrée dans des situations similaires, c’est-à-dire un épisode pluvieux après plusieurs jours de sécheresse, relate Mme Marcondes, spécialiste en ressources hydrauliques et en pollution de l’eau.

La professeure de l’Université municipale de Sao Caetano dit s’être "effrayée" de l’odeur de bois brûlé dégagée par les particules et l’aspect trouble des échantillons, mais a ajouté: "Il est trop tôt pour dire que c’est à cause des incendies, nous devons maintenant enquêter".

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Selon le physicien Saulo Ribeiro de Freitas, le phénomène qui a plongé São Paulo dans la pénombre a été produit par deux masses d’air, l’une provenant du nord et du centre-ouest (où se trouve la région amazonienne), et une autre d’origine polaire, et il s’est formé une traînée de fumée arrivant jusque dans le sud-est. Même s’il ne s’agit pas d’un fait inédit, "c’était inhabituel, parce que le nombre d’incendies est terrifiant", avance le chercheur.

Le phénomène qui a touché São Paulo "est une alerte pour le pays. Nous sommes face à la mer et tournons le dos au Brésil", souligne Ribeiro de Freitas, en allusion à la position géographique de la capitale économique du Brésil, proche du littoral atlantique mais à des milliers de kilomètres de la jungle qui brûle depuis des semaines.

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À Porto Velho, capitale de l’État amazonien de Rondônia, à 3.000 km au nord-ouest de São Paulo, la concentration de fumée a surgi dans l’actualité lorsqu’un vol a dû être dérouté par manque de visibilité.

"Le nuage de fumée nous pourrit la vie", dit à l’AFP Roberto dos Santos, un motard qui raconte comment les incendies bouleversent le quotidien de cette petite ville au bord du fleuve Madera. "Le matin, on ne peut même plus voir les voitures. Ma fille est tombée malade, j’ai dû l’emmener aux urgences. Des animaux brûlent vifs dans la jungle, certains fuient vers la ville pour y trouver refuge."

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L’image d’un pompier de l’État de Mato Grosso (centre) en train de donner à boire, sur une terre ravagée par les flammes, à un tatou assoiffé – l’animal choisi comme mascotte pour la Coupe du Monde 2014 – a été très partagée sur les réseaux sociaux.

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