La colère gronde en Biélorussie contre le dernier dictateur d'Europe

Une enfant brandit un drapeau, symbole de la révolte contre le gouvernement, lors d'une manifestation à Minsk avant l'élection présidentielle. ©ZUMAPRESS.com

Candidats emprisonnés dans les geôles du KGB, presse réduite au silence, manifestations interdites... Alexandre Loukachenko, le dernier dictateur d'Europe, a tout mis en place pour être réélu ce dimanche. Pourtant, la révolte gronde comme jamais en Biélorussie.

"La situation est dramatique, la répression est très dure", lâche Valentin Stefanovich, vice-président de Viasna, un centre de défense des droits humains, à Minsk. Sa voix tremble. "Plus de 1.000 personnes ont été détenues depuis le début de la campagne, certaines ont été relâchées, d'autres ont disparu. Vingt-cinq opposants, des candidats à la présidence, des blogueurs et des Youtubeurs, sont dans les prisons du KGB".

Dimanche, les Biélorusses iront voter. Jamais élection présidentielle n'a suscité autant de révolte dans la dernière dictature d'Europe. "Les gens sont en colère, ils sont inquiets que le président utilise l'armée contre les manifestants", ajoute Valentin Stefanovich. Les ONG locales craignent aussi des irrégularités, en l'absence d'observateurs internationaux.

"Vingt-cinq opposants, des candidats à la présidence, des blogueurs et des Youtubeurs, sont enfermés dans la prison du KGB."
Valentin Stefanovich
Vice-président du centre de défense des droits humains Viasna

Dans son austère palais de Minsk, qu'il occupe depuis 26 ans, Alexandre Loukachenko se prépare à être réélu pour la sixième fois consécutive. Cet autocrate de 65 ans, vestige d'un temps révolu, dirige d'une main de fer la Biélorussie. Un pays figé dans l'ère communiste, affichant quelques lambeaux de modernité. Sa stratégie? Emprisonner les opposants, réduire la presse au silence, s'appuyer sur le KGB, faire disparaître ou pousser à l'exil ses adversaires.

Dans la pure tradition soviétique, il assène la population d'interminables discours télévisés où il vante les mérites d'une économie "stable" fondée sur l'agriculture et un marché contrôlé. Tout en cultivant la paranoïa collective face à la menace extérieure du "frère ennemi" russe ou de l'Occident "dépravé". Fin juillet, il a fait arrêter 33 mercenaires du groupe russe Wagner, les accusant de préparer "un massacre" pour la présidentielle. Moscou a nié.

Alternant l'illusion d'une société idéale avec la peur de la répression, un vieux cocktail stalinien, Loukachenko s'offre depuis 1994 un score de 70 à 80% dans des conditions électorales peu transparentes. Mais cette fois, un vent de contestation pousse des milliers de gens dans la rue.

1.000
personnes détenues
Depuis le début de la présidentielle en Biélorussie, plus de mille personnes ont été détenues.

"On n’a jamais vu ça. Jamais l'opposition n'a été à ce point unie, avec un message clair", dit Aisha Jung, chargée de campagne à Amnesty International, "ils sont fatigués de la stagnation économique, de la répression et de la manière dont a été gérée la crise du coronavirus".

Alexandre Loukachencko n'a pas fait grand cas du Covid-19. Se moquant de la pandémie, il a conseillé à sa population de "ne pas paniquer" et "de travailler la terre avec un tracteur", que son pays exporte en masse.

Sveta, l'égérie de la Biélorussie

"Je préfère être dictateur que pédé", avait lancé Loukachenko en 2012. Comble de l'ironie, une femme, Svetlana Tikhanovskaïa, fait trembler l'autocrate. Elle s'est déclarée candidate, après que son mari, le Youtubeur Sergueï Tikhanovski, lui-même candidat, fut emprisonné en mai. Elle a unifié l'opposition avec l'appui de deux femmes, Veronika Tsepkalo, épouse d'un opposant exilé, et Maria Kolesnikova, directrice de campagne d'un candidat emprisonné. "Ces pauvres nanas, elles ne comprennent rien de ce qu'elles disent, de ce qu'elles font", a réagi Loukachenko.

"Ces pauvres nanas, elles ne comprennent rien de ce qu'elles disent, de ce qu'elles font."
Alexandre Loukachenko
Président de Biélorussie

Le 30 juillet, plus de 60.000 personnes ont défilé dans Minsk pour soutenir leur égérie. "Jeudi, le pouvoir a interdit une manifestation. Svetlana s'est alors rendue à un concert. Cinq mille personnes l'ont rejointe pour la soutenir", dit Valentin Stefanovich, "c'est comme ça un peu partout où elle va".

Les geôles du KGB

Pour museler l'opposition, le régime s'acharne sur les Youtubeurs et les blogueurs, très suivis par la population. Comme le célèbre Evgeniy Vasilkov, un mécanicien, arrêté le 31 juillet. Son canal, Khoiniki for Life, critiquait Loukachenko. D'autres, comme Ihar Losik, Syarhei Pyatrukhin et Syarhei Sparish, connaissent le même sort. Plusieurs journalistes ont aussi été arrêtés.

Les conditions de détentions sont très dures. Paval Sieviaryniec, le leader du parti chrétien-démocrate, croupit dans une cellule depuis le 7 juin. "Il ne peut parler ni avec son avocat ni avec sa famille", dit Aisha Jung, "il dort sur une planche sans matelas, il n'a pas d'eau courante, ni accès aux sanitaires et ses produits d'hygiènes lui ont été retirés." Une situation commune dans les geôles du KGB.

La peur de la prison tenaille la population. "Les Biélorusses redoutent tellement d'être détenus qu'ils vont manifester avec des provisions et des effets sanitaires", résume-t-elle.

"Il dort sur une planche sans matelas, il n'a pas accès aux sanitaires et ses produits d'hygiènes lui ont été retirés."
Aisha Jung
Chargée de campagne à Amnesty International

Les Biélorusses attendent le soutien de l'Europe. "Nous avons besoin de votre solidarité. Nous voulons le changement, des élections libres. Et nous demandons que les prisonniers politiques soient libérés", conclut Valentin Stefanovich.

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