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interview

Ahmad Massoud: "Le terrorisme islamiste s'exporte à nouveau d'Afghanistan"

Le chef de guerre afghan, âgé de 34 ans, dirige aujourd'hui le Front national de résistance (FNR), la dernière alliance militaire combattant les talibans depuis leur retour au pouvoir en août 2021. ©REUTERS

Le fils du commandant Massoud lance le même appel à l'aide, et le même avertissement, que son père en 2001, à la veille des attentats du 11 septembre. Il espère que cette fois, l'Occident l'entendra.

Ahmad Massoud, le fils du légendaire commandant Ahmad Shah Massoud, le "Lion du Panchir", m'invite à le rejoindre pour un rare entretien, à l’occasion de la sortie de son livre "Notre liberté" (Éditions Bouquins). Nous nous rencontrons dans un hôtel bruxellois discret, sécurisé par la Sûreté de l’État. Son regard est vif. Son anglais, qu'il a perfectionné au King's College de Londres, est limpide.

Le chef de guerre afghan, âgé de 34 ans, dirige aujourd'hui le Front national de Résistance (FNR), la dernière alliance militaire combattant les talibans depuis leur retour au pouvoir en août 2021. Sa tête est mise à prix par plusieurs groupes terroristes.

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Enfant, Ahmad Massoud avait impressionné le monde, lorsqu’il était apparu en larmes aux funérailles de son père, qui venait d'être assassiné par des agents d'Al-Qaïda deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001. Depuis lors, l'héritier ne lâche rien.

Pourquoi avez-vous écrit ce livre?

Parce que nous sommes à l’aube d’une nouvelle résistance. J’ai pensé qu’il était nécessaire de raconter l’histoire que j'ai apprise de mon père, ce qui s'est passé par la suite et pourquoi je suis là.

Comment évolue l'Afghanistan depuis le retour des talibans?

"Les femmes ont complètement disparu de la société."

Mon pays est totalement sous contrôle de groupes terroristes. Imaginez, un territoire plus grand que la France, sous le contrôle non seulement des talibans, mais aussi d'autres terroristes. Il n’y a ni loi, ni constitution.

Le peuple n’a aucune place dans les décisions. Contrairement à ce qu'ils font croire, les talibans ont éradiqué toute diversité politique, toute opposition. Le nettoyage ethnique continue. Les femmes ont complètement disparu de la société, elles sont les principales victimes de ce changement.

Les talibans ont industrialisé le commerce de la drogue et des narcotiques. Les prix montent en flèche. Des amphétamines sont fabriquées aujourd’hui en Afghanistan, ce qui n’était pas le cas avant.

Les pays voisins s'inquiètent de plus en plus car des groupes terroristes se regroupent en Afghanistan pour s'y entraîner.

Daech et Al-Qaïda se reconstituent grâce aux talibans?

Al-Qaïda, Daech, Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP), Jaish ul-Adl, Jaish-e-Mohammed… Voulez-vous que je continue? Il y a vingt et un groupes terroristes actifs en Afghanistan au moment où je vous parle.

"Tôt ou tard cela touchera aussi l'Europe, parce que l'Afghanistan est redevenu un refuge et un terrain de recrutement pour le terrorisme islamiste."

Ces groupes menacent-ils l’Europe?

Ils ont déjà commencé à s’infiltrer au-delà des frontières afghanes. Chaque jour, TTP lance 50 à 90 attaques au Pakistan. Jaish ul-Adl a attaqué l’Iran à de nombreuses reprises. D'autres groupes ont aussi attaqué l’Ouzbékistan et le Tadjikistan.

Le terrorisme islamiste s’exporte à nouveau d'Afghanistan depuis deux ans. Les premières étapes sont les pays de la région. Mais tôt ou tard cela touchera aussi l'Europe, parce que l'Afghanistan est redevenu un refuge et un terrain de recrutement pour le terrorisme islamiste.

Les talibans n’ont pas changé?

Demandez aux Afghans. Aux femmes. À mes commandants, dans les montagnes d’Afghanistan. Ils vous diront que les talibans non seulement n’ont pas changé, mais qu’ils sont devenus plus extrémistes.

Les talibans des années 90 étaient un groupe de débutants, des terroristes fraîchement arrivés. Ces vingt dernières années, ils se sont intégrés dans l’Afghanistan comme le sel s’intègre dans l’eau. De groupe terroriste international, les talibans sont passés à quelque chose de plus complexe. Ils se sont connectés à la mafia des narcotiques, aux réseaux criminels et aux autres groupes terroristes internationaux.

"Les gens du Panchir n’accepteront jamais les talibans. Nos hommes se battent toujours. Nos femmes protestent toujours."

Quelle est la situation de vos forces dans le Panchir ?

Nos forces sont présentes bien au-delà. Nous avons commencé par la vallée du Panchir en 2021, et aujourd’hui, nous nous sommes étendus dans douze provinces, où nous aidons nos gens.

Où vivez-vous?

Hors de l’Afghanistan. Je voyage beaucoup. Je suis une cible pour les talibans, ils ne me veulent pas vivant, alors j’essaye d’être une cible mobile. Les pays où je voyage me fournissent un certain niveau de protection.

Qu'est devenu "l’esprit du Panchir", l'esprit de révolte insufflé par le commandant Massoud?

Il est très élevé. Les gens du Panchir n’accepteront jamais les talibans. Nos hommes se battent toujours. Nos femmes protestent toujours. Nous n’accepterons jamais la tyrannie. Ils sont venus avec une force de 60.000 hommes dans notre vallée. Ils ont envahi notre pays, nos terres, nos maisons. Ils torturent les gens. Notre dignité, nos femmes et notre futur sont en danger. Nous n’allons pas rester là à ne rien faire.

Nous nous battons dans les montagnes, dans la vallée, juste comme au temps de l’occupation des Soviétiques. Ils essaient de prendre le contrôle, mais ils n’y parviennent pas.

Qu’attendez-vous des États-Unis et de l’Europe?

"J’espère que, cette fois, l’Europe entendra notre avertissement."

Il est temps qu'ils reconsidèrent la politique qu’ils adoptent depuis deux ans. Ils ont tenté de négocier avec les talibans, mais rien changé. Tout espoir de voir changer un taliban est un rêve.

Il est temps pour l’Europe de se rendre compte de ce qui se passe en Afghanistan. Quand mon père est venu en Europe en 2001, à Bruxelles, au Parlement européen à Strasbourg, il avait averti l’Occident d’un danger imminent. Ils ne l’ont pas écouté, et on a perdu cet homme extraordinaire qui aurait pu nous aider contre le terrorisme international.

J’espère que, cette fois, l’Europe entendra notre avertissement.

Comment l'Europe peut-elle vous aider?

Nous avons besoin d’aide dans tous les domaines. Les Afghans sont dans une situation économique catastrophique. Beaucoup s’en vont. Mais combien de millions de réfugiés l’Europe pourra-t-elle encore accueillir? Un million? Deux millions? Elle ne peut pas se le permettre.

Nous avons d'abord besoin d'aide pour reconstruire notre pays, de telle sorte que nous ne le quittions plus. Nous avons besoin d'espoir. En 2001, beaucoup de gens étaient retournés en Afghanistan parce qu’il y avait l’espoir d’un retour de la démocratie.

Nous devons aussi apprendre des erreurs. La stratégie américaine, au début, consistait à nous soutenir indirectement. Cette aide fonctionnait parfaitement. En trois semaines, nous avions réussi à faire reculer les talibans.

Mais après, les erreurs ont commencé. En entrant en Afghanistan, les Américains ont donné un argument aux talibans pour appeler d’autres groupes à les rejoindre. Ils ont aussi provoqué les puissances voisines, comme le Pakistan, qui ont vu les États-Unis comme une menace. Elles ont alors soutenu la guerre contre l’Otan.

Qui soutient aujourd'hui les talibans?

Les talibans sont soutenus par des groupes terroristes et des réseaux criminels internationaux liés aux narcotiques.

L’autre soutien est celui de pays qui ont un œil sur les richesses et les mines d’Afghanistan, et pour lesquels il est plus facile de négocier avec un petit groupe qu’avec un gouvernement.

Vous combattez le fanatisme religieux…

Oui. Les talibans ne représentent pas ma religion, l’islam. Ils l’utilisent pour mener leur trafic. Ces extrémistes n’ont jamais appartenu à notre société, car ils abusent de tout pour leur bénéfice. La drogue. L’opium. Ce sont des criminels.

L'islamisme continue-t-il à se développer en Europe?

Je vois une augmentation de la présence islamiste en Europe. Il y a, même ici en Belgique, des individus qui soutiennent les talibans.

Vous défendez un "'islam rationnel". Qu'entendez-vous par là?

Pour moi l’islam est un, il signifie la modération et la paix. C’est l’islam de mon père, du prophète Mahomet et de 99% des musulmans. L’interprétation extrémiste de l’islam n’est pas nouvelle pour nous. Nous en sommes la première victime. Ensuite, c'est vous.

Les musulmans modérés combattent depuis toujours les islamistes. Mais aujourd’hui, certaines grandes puissances utilisent l’islamisme à des fins géopolitiques. Al-Qaïda avait été utilisé par les États-Unis contre les Soviétiques, puis il s'est retourné contre eux. Désormais, à cause de la Chine, Al-Qaïda peut redevenir une arme.

La paix sera-t-elle possible un jour dans votre pays?

C'est 50-50. Je vois une possibilité de paix, si le monde fait attention à notre situation. Sinon, je vois les choses s’aggraver comme jamais. Et cela s’étendra à l’Occident. Cela a déjà commencé. Nous vous avons déjà averti une fois par le passé, et nous vous avertissons à nouveau.

Les phrases clés
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  • "Nous nous battons dans les montagnes, dans la vallée, juste comme au temps de l’occupation des Soviétiques."
  • "Quand mon père est venu en Europe en 2001, à Bruxelles, au Parlement européen à Strasbourg, il avait averti l’Occident d’un danger imminent. Ils ne l’ont pas écouté."
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