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interview

Ahmet Insel, économiste et politologue: "Le national-capitalisme autoritaire est un vrai danger"

©Bram Petraeus

Qu’ont en commun Jair Bolsonaro, président du Brésil, le Hongrois Viktor Orban, le Turc Erdogan et le Chinois Xi Jinping? Ils sont tous les tenants d’un national-capitalisme autoritaire, modèle politique, économique et social qui fait aujourd’hui concurrence au capitalisme libéral et à la démocratie occidentale. Rencontre avec l’économiste et politologue Ahmet Insel.

"En Occident, le présupposé, depuis la chute des régimes communistes, était que le capitalisme et la démocratie allaient toujours de pair. Or, plusieurs régimes actuels nous montrent qu’au contraire, le capitalisme peut s’accommoder d’une version non démocratique et ouvertement autoritaire du pouvoir", souligne Ahmet Insel, auteur, avec Pierre-Yves Hénin, de l’ouvrage "Le national-capitalisme autoritaire, une menace pour la démocratie".

Quel est, selon vous, l’exemple le plus parlant de national-capitalisme autoritaire (NaCA) aujourd’hui?

C’est probablement la Chine. Cette immense nation a les moyens, vu sa taille et ses capacités économiques, d’exporter ce modèle d’organisation au niveau international. La spécificité de la Chine, par rapport à d’autres exemples plus proches de nous, c’est que le système chinois est un régime de parti unique avec un autoritarisme de type dictatorial. La définition du national-capitalisme autoritaire est donc bien adaptée au modèle chinois. D’ailleurs, de nombreux régimes qui remettent en cause la démocratie libérale, comme la Hongrie, prennent la Chine comme exemple.

Le NaCA fait irruption aux quatre coins de la planète. Qu’est-ce qu’un modèle comme celui de Jair Bolsonaro au Brésil et celui de Viktor Orban en Hongrie ont en commun?

Le cas de Victor Orban est significatif. Contrairement à celui de la Chine, qui est un cas extrême, le modèle hongrois découle d’élections démocratiques libres et pluralistes. Mais c’est une fois Victor Orban arrivé au pouvoir que l’on constate une dérive autoritaire. Comme dans les autres tenants du NaCA, notamment le Brésil et la Turquie, on retrouve trois caractéristiques principales.

Premièrement, une volonté de court-circuiter les mécanismes de "check and balance", les mécanismes de contre-pouvoir institutionnels, que sont la justice, le parlementarisme (dans le cas d’Orban, c’est sa majorité qui lui donne cette possibilité), les médias et les organisations de la société civile.

Deuxièmement, on y trouve un capitalisme de connivence ("crony capitalism" en anglais). Il ne s’agit pas d’un contrôle direct du pouvoir sur le capitalisme ou les activités privées, mais de la possibilité de réaliser une accumulation du capital grâce aux faveurs octroyées par le pouvoir. Les gens proches de Viktor Orban, ses amis, les gens proches du parti Fidesz, sont privilégiés pour les marchés publics, les privilèges fiscaux, les avantages auprès des banques, etc. On retrouve ce capitalisme de connivence dans la Turquie d’Erdogan et au Brésil de Bolsonaro.

Le troisième aspect est celui d’un homme fort qui s’identifie totalement au peuple. Par conséquent, tous ceux qui s’opposent à sa volonté deviennent des ennemis de la nation. C’est la même chose en Hongrie, en Turquie, au Brésil, avec, évidemment, des modalités un peu différentes dans chacun des pays. Comparer les styles de gouvernance de Jair Bolsonaro et Viktor Orban est intéressant, mais est-ce que Bolsonaro réussira à se faire réélire prochainement? Nous ne savons pas. Alors que Viktor Orban et Recep Tayyip Erdogan y parviennent.

Est-ce que le NaCA aurait pu s’installer aux États-Unis à la faveur de la présidence de Donald Trump?

Nous avons vu que non. Les mécanismes institutionnels ont résisté. Politiquement, Trump est une figure typique du national-capitalisme. On le constate dans sa manière de voir les politiques économiques internationales, dans le nationalisme économique, la volonté d’édicter sa politique depuis le centre, sans passer par les intermédiaires institutionnels. Il peut y avoir des tentatives d’émergence de ce modèle de national-capitalisme autoritaire dans certains pays, mais si les institutions démocratiques et la culture politique démocratique du pays sont solides, elles font obstacle à ce péril.

"Il y a un autre facteur important dans le national-capitalisme autoritaire: il s’agit de l’abandon du multilatéralisme."

Il y a un autre facteur important dans le NaCA, et Trump est à ce niveau-là très significatif: il s’agit de l’abandon du multilatéralisme. Viktor Orban et Recep Tayyip Erdogan aimeraient abandonner le multilatéralisme, mais ils n’en ont pas les moyens.  Donald Trump, de par sa position de pays dominant, a bien montré cette tendance propre aux autoritarismes-nationaux capitalistes, qui donnent la préférence non pas aux médiations d’institutions internationales, comme les Nations-unies, l’OMC, l’Unesco, ou même l’OMS, mais à des rapports bilatéraux, qu’ils considèrent plus avantageux pour leurs propres intérêts.

En France, le programme économique du parti d’extrême droite Rassemblement national se rapproche-t-il du modèle NaCA?

Marine Le Pen et le Rassemblement national sont effectivement porteurs de cette politique de national-capitalisme autoritaire. Marine Le Pen a mis de l’eau dans son vin par rapport à l’Union européenne, mais elle demande quand même une remise en cause de l’UE pour plus de souveraineté nationale et la fermeture des frontières. À l’occasion de la pandémie de Covid-19, cette tendance autoritaire national capitaliste est devenue beaucoup plus facile à exprimer, parce que la mode est à la fermeture des frontières.

Vous écrivez dans votre livre que le NaCA se nourrit des excès du néolibéralisme…

L’émergence du NaCA dans les pays de tradition démocratique – je mets de côté la Chine – au Brésil, en Turquie, en Hongrie et dans l’Amérique de Trump, est en effet une réaction aux défaillances de la démocratie libérale.

Le national-capitalisme autoritaire trouve un répondant dans une partie de la population qui se considère comme exclue et perdante dans la nouvelle donne néolibérale du tout au marché sans filet de sécurité.

En cause, les pratiques de politique néolibérales, mises en place depuis les années 1980, qui ont cassé les mécanismes de solidarité économique, la possibilité d’ascenseur social. Le NaCA trouve donc un répondant dans une partie de la population qui se considère comme exclue et perdante dans la nouvelle donne néolibérale du tout au marché sans filet de sécurité. Ces nouveaux clivages entre gagnants et perdants ont été canalisés par les populistes, qui, arrivés au pouvoir, mettent en place un peu partout des politiques autoritaires.

Ce modèle de national-capitalisme autoritaire est-il dangereux sur le plan économique ou sur le plan de la démocratie?

On ne sait pas si ce modèle est soutenable économiquement à moyen terme. Va-t-il réussir? Au Brésil par exemple, la situation n’est pas brillante. La question est de savoir si, avec les changements des techniques de production, l’utilisation de plus en plus poussée de l’intelligence artificielle, avec la dématérialisation de la production et l’augmentation de la part des services dans l’activité économique, le système économique futur sera-t-il naturellement capable de maintenir des mécanismes démocratiques ou aura-t-il tendance à aller vers des mécanismes de contrôle, de surveillance et de limitation des droits individuels? Si on va dans cette direction, malheureusement, le NaCA peut être un modèle alternatif majeur pour le XXIᵉ siècle.

Vous redoutez la mainmise de la Chine sur des technologies comme celles de la robotique, de l’IA, des neurosciences?

La Chine peut être une nouvelle puissance qui s’appuie sur ce modèle, mais le Trumpisme n’est pas mort aux États-Unis. Si Joe Biden échoue dans sa démarche d’ici quelques années et que l’on voit l’arrivée d’un nouveau Trump, nous serions dans une situation où deux grandes puissances, la Chine et les États-Unis, sont à la fois en position de rivalité systémique, mais aussi en collaboration systémique sur le volet de l’autoritarisme. Nous aurions alors beaucoup à craindre pour l’avenir de la démocratie dans le monde. Il est donc primordial que la démocratie libérale et sociale, les hommes et les femmes qui s’attachent aux valeurs démocratiques, réfléchissent et se mobilisent pour que les choses n’aillent pas dans cette direction. Notre livre est un signal d’alarme pour que les démocraties ne se laissent pas tétaniser par la montée des autoritarismes.  Ce n’est pas un destin écrit d’avance, ni une obligation future. Mais c’est un vrai danger.

"Le national-capitalisme autoritaire, une menace pour la démocratie"
Pierre-Yves Hénin, Ahmet Insel
Editions Bleu autour
Avril 2021

Les phrases clés

  • "La Chine est le meilleur exemple de national-capitalisme autoritaire. De nombreux régimes qui remettent en cause la démocratie libérale, comme la Hongrie, prennent la Chine comme exemple."
  • "On y trouve un capitalisme de connivence. Il s’agit de la possibilité de réaliser une accumulation du capital grâce aux faveurs octroyées par le pouvoir."
  • "Il y a un autre facteur important dans le national-capitalisme autoritaire: il s’agit de l’abandon du multilatéralisme."
  • "Politiquement, Trump est une figure typique du national-capitalisme. Mais les mécanismes institutionnels ont résisté."
  • "Le national-capitalisme autoritaire trouve un répondant dans une partie de la population qui se considère comme exclue et perdante dans la nouvelle donne néolibérale du tout au marché sans filet de sécurité."
  • "Si Joe Biden échoue dans sa démarche d’ici quelques années et que l’on voit l’arrivée d’un nouveau Trump, nous serions dans une situation où deux grandes puissances, la Chine et les États-Unis, sont à la fois en position de rivalité systémique, mais aussi en collaboration systémique sur le volet de l’autoritarisme."

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