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interview

Alec MacGillis: "En épurant le commerce de détail, Amazon a contribué à l'élection de Trump"

©J. M. Giordano

Alors que Jeff Bezos a tutoyé les étoiles la semaine dernière, le journaliste Alec MacGillis déballe sa vision du système Amazon et son incidence sur l'économie, mais aussi la géographie, la politique… bref la société américaine dans sa globalité.

Journaliste au Washington Post avant l'arrivée du patron d'Amazon, désormais au New Yorker et membre de la fondation ProPublica, Alec MacGillis mesure au travers de récits de vies, de personnes ou d'entreprises, l'emprise de la société de Jeff Bezos sur l'économie américaine et la société en général, et, au-delà de ce cas, évoque le danger que font courir par leur poids démesuré les Gafam en termes économiques, sociaux, environnementaux et même démocratiques*.

D'un point de vue social, l'émergence d'Amazon a signifié la fin d'un lien social, puisque les centres commerciaux étaient devenus le point de rencontre pour les habitants des petites villes américaines.

Un des aspects les plus importants dans cette grande évolution vers la digitalisation de l'économie américaine est la disparition progressive de l'interaction sociale.

"Vous satisfaites vos besoins sans voir personne, vous ne levez même pas les yeux de votre ordinateur pour guetter le type qui dépose le colis lorsqu'il arrive plus tard."

Je n'ai pas de tendresse particulière pour les centres commerciaux ou les hypermarchés qui ont fait beaucoup de mal à la dynamique et l'animation des centres-villes et des petits commerces. Mais il y avait toujours beaucoup d'interactions sociales qui intervenaient du fait de sortir de chez soi pour faire du shopping, lesquelles ont disparu avec le "one-click model". Vous satisfaites vos besoins sans voir personne, vous ne levez même pas les yeux de votre ordinateur pour guetter le type qui dépose le colis lorsqu'il arrive plus tard. Alors qu'au magasin, existe au moins la possibilité d'interagir avec le ou la responsable dans les rayons, le ou la caissière, avec formellement une sorte d'interaction de classes. La conscience d'appartenir à un endroit précis, raison pour laquelle je développe ce chapitre à propos de l'histoire des magasins Bon-Ton et du lien qu'ils entretenaient avec les fabricants locaux, ce que ne font pas les dépôts Amazon dans les villes principales.

Aujourd'hui aux États-Unis, la philanthropie remplace le gouvernement. Cela paraît antidémocratique et rappelle le Moyen âge: le "giving pledge" des Gates, le devoir de l'homme riche développé par Carnegie rappellent le bon plaisir du souverain plutôt que le Bon-Ton…

Plutôt que de dépendre d'une démocratie qui décide au travers de la taxation et des représentants du gouvernement qui déterminent les problèmes à régler, les priorités et les moyens à mettre en œuvre, le choix est désormais laissé à l'appréciation d'une poignée de personnes, majoritairement des hommes, de décider de distribuer leurs milliards comme ils l'entendent pour le bien commun. C'est totalement non démocratique: ils n'ont pas à répondre de leurs actes.

Peut-on dire que les États-Unis vivent dans une fausse prospérité, quand on observe le fossé grandissant entre le petit nombre de gens hyperriches et le grand nombre de personnes très pauvres…

Oui, l'inégalité est croissante, mais le livre tente de montrer que cela ne se joue pas seulement au niveau des personnes ou des classes, mais également au niveau des lieux…

"La disparité croissante entre ces villes hyper prospères qui accaparent la richesse, et ce groupe beaucoup plus important de villes grandes ou moyennes, laissées-pour-compte désormais."

C'est d'ailleurs le sujet initial de ma démarche: au départ plutôt que d'écrire un livre à propos d'Amazon, mon but était d'évoquer la disparité croissante entre ces villes hyper prospères qui accaparent la richesse, et ce groupe beaucoup plus important de villes grandes ou moyennes, laissées-pour-compte désormais. Cette inégalité régionale n'est pas saine: ces villes qui remportant tout, sont de plus en plus riches deviennent elles-mêmes de plus inégalitaires: la différence entre riches et pauvres y est si importante (le prix de l'immobilier augmentant sans cesse) qu'elles deviennent invivables pour la majorité comme dans le cas de Seattle.

Amazon a-t-elle contribué à élire Trump?

Cette incroyable disparité régionale a certainement joué un grand rôle dans l'élection de Trump, d'une façon que l'on a pas mesuré ou voulu voir.

Et le livre suggère qu'Amazon a joué un rôle important dans ces disparités: les villes de quartiers généraux des compagnies high-tech ont absorbé toute la prospérité qui jusque-là était disséminée au travers du pays, détruisant au passage le tissu économique de nombreuses régions et villes régionales. Tous les revenus de la publicité se distribuaient entre les journaux, télévisions et radios locales.

"Plus de 60% des revenus publicitaires atterrissent dans deux entreprises: Google et Facebook."

Désormais, il ne s'agit que des revenus publicitaires digitaux; et, désormais, plus de 60% de ces revenus atterrissent dans deux entreprises: Google et Facebook. Ils sont basés dans la Silicon Valley, et tous ces revenus sont absorbés par San Francisco et sa baie. Auparavant l'argent était dépensé partout dans de petits magasins, de supermarchés régionaux, de grands magasins. Dorénavant, au niveau du e-commerce, une entreprise en contrôle plus de 40% dans ce pays, aspirant tout et provoquant un phénomène d'épuration du commerce de la distribution et de détail qui a joué un grand rôle dans l'élection de Trump. Amazon est grandement intervenue dans ce phénomène.

Amazon possède un bureau à Luxembourg, ce qui, vous écrivez, lui a permis d'éluder un montant d'impôts aux États-Unis d'un milliard et demi de dollars. Pensez-vous dès lors que ce concept validé récemment d'un impôt mondial de 15% sur les bénéfices des multinationales et accepté par 130 pays est une bonne idée?

C'est un grand pas en avant. Mais les Gafam entendent bien combattre cette mesure devant le Congrès et l'un de leurs principaux arguments est que cette proposition les vise directement, un moyen de stigmatiser les géants high-tech américains: ils tentent d'arguer qu'il est préjudiciable pour l'Amérique que ses champions si puissants soient stigmatisés de cette manière. Que cette mesure est en fait une attaque voilée contre eux. Ils suggèrent donc que le Congrès bloque cet accord qui risque de déforcer les champions nationaux et que par ailleurs il n'est pas équitable de laisser les autres pays attaquer ces formidables géants techs américains.

Tous ces Gafam ont en tout cas dépendu, au début, d'infrastructures publiques afin de se développer… C'est donc d'autant plus injuste qu'ils pratiquent cette sorte d'optimisation fiscale, notamment au détriment des USA…

Oui, et ils le sont toujours: regardez le nombre de camions Amazon sur la route. Ils comptent encore sur des infrastructures publiques, et notamment lorsqu'ils implantent de nouveaux dépôts: cette implantation induit une grosse charge sur les services publics, alors que par ailleurs ils font jouer les incitations et les dégrèvements fiscaux pour s'installer.

Parallèlement, ils sont si agressifs dans leurs recherches de subventions et d'avantages, qu'au total ils ont bénéficié de plus d'un milliard d'avantages fiscaux sur l'ensemble du territoire américain.

Au niveau de l'environnement, l'utilisation continue de camionnettes de livraisons, de camions, et principalement d'énergie fossile pour faire fonctionner les centres de données qu'Amazon utilise n'y sont pas vraiment favorables…

Un grand débat se fait jour à ce propos: certains affirment que plutôt que de prendre la voiture pour aller au supermarché, tout nous est livré.

"Le modèle d'Amazon fait payer un lourd tribut à l'environnement et aux ressources naturelles."

Mais nombre d'études ont montré le contraire: que le modèle d'Amazon fait payer un lourd tribut à l'environnement et aux ressources naturelles. Pensons simplement au packaging et au plastique par exemple, où le gaspillage en emballage est énorme. Et les data centers requièrent une quantité énorme d'énergie et dans de nombreuses régions d'Amérique, le charbon est encore la principale source d'énergie. La consommation "one-click" est en fait grande consommatrice de ressources.

Un exemple très basique: plutôt que d'acheter un marteau sur Amazon, de le voir retiré d'un entrepôt éloigné, mis en boite, et livré, aller le chercher à pied ou même en voiture dans votre magasin de bricolage du coin se révèle plus écologique. La solution Amazon est sans doute très pratique pour le client, mais cela n'a aucun sens en termes environnementaux.

Y aura-t-il un danger que ces entreprises deviennent une sorte de gouvernement privé?

Nous sommes vraiment à un moment de l'histoire où nous risquons d'arriver à ce genre de situation. Cela rappelle la situation du début du XXe siècle et celle des trusts, période où des sociétés étaient devenues immensément puissantes, comme la Standard Oil qui contrôlait tellement d'aspects de l'économie, et devenait une vraie menace pour la démocratie et le gouvernement. Un contrepouvoir immense… Insensiblement, nous nous rapprochons actuellement de ce moment.

Alec MacGillis: "Le système Amazon. Une histoire de notre futur" (Seuil).

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