Amartya Sen: "Tôt ou tard, la viabilité de l'euro se posera à nouveau"

De passage à Bruxelles lundi, Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, a livré en exclusivité pour "L’Echo" son analyse de la crise dans la zone euro.

Il estime que tant qu’on continue de lier de manière indissociable austérité budgétaire et réformes structurelles, l’Europe ne sortira pas de l’impasse dans laquelle elle est plongée.

La viabilité de la monnaie unique européenne continue d’être remise en question. Le risque d’une disparition de l’euro vous semble-t-il réel?

L’essentiel des efforts a été consacré à la survie à court terme de l’euro, en fournissant des liquidités aux pays en difficultés. Les interventions de ce type ont été efficaces et ont permis d’éviter l’éclatement de la zone euro. Mais il reste le problème de la viabilité à long terme d’une union monétaire dépourvue d’union politique et budgétaire. Ce qui pose le problème de l’inflexibilité des taux de change pour des pays, comme la Grèce ou l’Espagne, où la productivité est moins élevée que dans d’autres pays. Résultat: on assiste à une démolition du potentiel d’exportation de ces pays. On peut y remédier en diminuant les salaires, ce qui ne va pas sans rencontrer de fortes résistances. Une autre solution, appliquée dans des pays comme l’Inde ou les Etats-Unis, est de tabler sur la migration de populations, de la Grèce vers l’Allemagne par exemple. Mais dans une Europe désunie politiquement, ce n’est pas envisageable. Quant à l’analogie souvent évoquée du sauvetage de l’Allemagne de l’Est par l’Allemagne de l’Ouest, elle est trompeuse. Les sacrifices qui ont été consentis par les Allemands de l’Ouest après la réunification étaient soutenus par un sentiment d’unité nationale. Un sentiment qui, au niveau européen, fait défaut. Mais il y a plus. Ces efforts remarquables au demeurant ont été consentis par la partie la plus riche du pays. Aujourd’hui, nous faisons porter le gros de l’effort par les pays les plus faibles de la zone euro. Tôt ou tard, la question de la viabilité à long terme de la zone euro se posera à nouveau.

La politique d’austérité a-t-elle été un échec?

Les politiques d’austérité inspirées par les milieux financiers n’ont pas seulement échoué économiquement, puisque les déficits sont toujours là. Elles ont surtout miné le sens de la solidarité à l’échelle européenne. Et quand bien même ces choix auraient été judicieux — ce qui est loin d’être prouvé — il subsiste une importante question de légitimité démocratique. La décision de démanteler des pans entiers des services publics, pourtant essentiels à la préservation de l’État providence, ne peut être laissée au jugement unilatéral d’experts de la finance. Sans parler de la soi-disant "volonté" des marchés obligataires, influencés par des agences de rating qui n’ont cessé de commettre des erreurs.

L’histoire mondiale regorge au contraire d’exemples qui montrent que la meilleure façon de réduire les déficits est d’éviter par tous les moyens la récession. Les déficits importants que nous avons connus au lendemain de la Seconde guerre mondiale ont disparu grâce à la croissance économique rapide qui a suivi. La même chose s’est produite sous la présidence de Bill Clinton. Il a entamé son double mandat avec un déficit élevé et l’a terminé avec un déficit ramené à zéro. La réduction de l’important déficit de la Suède entre 1994 et 1998 s’est faite dans un contexte de croissance élevée.

C’est la critique keynésienne de l’austérité.

Keynes a effectivement très bien mis en lumière à quel point les dépenses des uns sont la contrepartie des revenus des autres. Mais ma condamnation des politiques d’austérité va plus loin que ces considérations keynésiennes. Je dirais même que la théorie de Keynes est inadéquate pour résoudre la crise en Europe.

C’est-à-dire?

Keynes a dit que payer des ouvriers pour creuser des trous et ensuite les reboucher pouvait être une bonne chose pour alimenter la demande et soutenir l’économie. Le problème est que Keynes ne dit pas grand-chose sur ce à quoi la dépense publique doit servir. Il s’étend très peu sur les inégalités et la pauvreté. Moins en tout cas que Bismarck par exemple, qui était un conservateur dans l’âme, mais qui s’est néanmoins exprimé sur la sécurité sociale et la justice sociale.

Comment faire alors pour sortir l’Europe de l’ornière?

La grande erreur est de vouloir lier à tout prix l’austérité et la nécessité de réformes structurelles. Or je ne vois aucune raison de lier les deux. Peu de pays ont vraiment besoin d’austérité, tandis que la plupart des pays ont un urgent besoin de réformes. L’Europe a un besoin vital de réformes. Mais l’austérité a rendu le discours en faveur des réformes extrêmement impopulaire. Un autre effet désastreux des politiques d’austérité est la perte de capacités productives et la perte de compétences qui résultent du chômage massif chez les jeunes.

Le coût de ces politiques inefficaces menées au niveau européen dépasse les simples statistiques du chômage, de revenus des ménages et de pauvreté. C’est la grande vision d’une Europe unie qui est mise à mal. Ceux qui ont plaidé pour une monnaie unique comme première étape vers une Europe politiquement unie ont, en fait, poussé l’Europe dans une impasse. On ne reviendra pas, bien sûr, à 1939, même si le repli sur des bases régionalistes — repli teinté de ressentiment si pas de haine — est la dernière chose dont l’Europe ait besoin à l’heure actuelle.

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