carte blanche

Avec la crise du coronavirus comme excuse, le néo-étatisme imprègne désormais notre économie

Le soutien monétaire et budgétaire massif encourage ainsi encore davantage le gigantisme et étouffe l’esprit d’entreprise et d’innovation des plus petites entreprises. Les banques centrales, les holdings publics, les politiciens et les grands groupes de pression feront bientôt la pluie et le beau temps dans notre économie.

Nous nous sommes un jour engagés à ce que notre dette publique ne dépasse pas 60% du PIB. Nous avons même coulé cet engagement dans un Traité, pour nous assurer qu’il serait respecté. Aujourd’hui, la BCE est en train de transgresser cette règle en reprenant de son propre chef sur son bilan des dettes équivalant à 60% du PIB de la zone euro. Peu de citoyens se posent des questions et cela semble tellement peu intéressant que les médias n’y accordent aucune attention et qu’aucun débat public n’est organisé. C’est bien entendu plus difficile à expliquer que le problème du chaton péruvien Lee. Il s’agit pourtant d’un changement de cap essentiel, susceptible de provoquer de l’instabilité financière et sociétale. Pourquoi cette question n’a-t-elle pas fait l’objet d’un débat approfondi?

Geert Noels

Économiste et cofondateur d’Econopolis

La réponse pourrait être: parce que la BCE est indépendante. C’est correct, certes, mais cette indépendance n’est pas absolue. Elle a été accordée à la BCE dans un cadre précis: le Traité de Maastricht et les statuts mêmes de la banque. C’est précisément pour cette raison que le 5 mai, la Cour de Karlsruhe en Allemagne a remis en question les énormes rachats de dettes réalisés par les banques centrales. "La BCE doit justifier si le programme de rachat pour relancer l’économie de la zone euro est proportionnel, sinon la banque centrale allemande (Bundesbank) mettra fin à sa participation. " Le 6 juin, Christine Lagarde, présidente de la BCE, a répondu en augmentant le programme de 600 milliards d’euros. Je suis curieux de voir comment les juges de Karlsruhe répondront à ce bras d’honneur. La BCE est l’institution la plus puissante en Europe. Elle domine la politique financière et économique, et bénéficie d’une indépendance quasi totale. Qui paiera les pots cassés en cas de dérapage de cette expérience monétaire?

Ces programmes de rachat perturbent le fonctionnement du marché et influencent les décisions des investisseurs et des entreprises, qui n’ont plus à évaluer les risques ni à sélectionner les projets de qualité. Ils maintiennent également en vie les sociétés "zombies". C’est, soit dit en passant, ce que démontre une étude de la Deutsche Bank: aux États-Unis, depuis les programmes de rachat entamés après 2008, 20% des entreprises sont des "zombies", un pourcentage qui se situait auparavant aux alentours de zéro. Les chiffres ne sont pas connus pour l’Europe, et peut-être la Deutsche Bank pourrait elle-même être un des plus grands zombies…

Droit de vie ou de mort sur les entreprises

La BCE est le principal facteur – mais pas le seul – de ce néo-étatisme, que l’on pourrait aussi définir comme un étatisme Covid. Les gouvernements nationaux ont aujourd’hui un droit de vie ou de mort sur les entreprises. Ils exercent ce droit en renforçant ou en assouplissant des mesures de confinement parfois arbitraires, ce qui permet à certaines entreprises de prospérer et provoque l’agonie de certaines autres. On lance aussi des bouées de sauvetage à des entreprises considérées comme stratégiques. On pourrait certainement en discuter.

En Europe, la dynamique entrepreneuriale ne s’est jamais totalement remise de la crise financière. Le Vieux Continent est en grande partie passé à côté de la révolution technologique. Résultat: une part importante des aides publiques européennes aux consommateurs a profité à la Silicon Valley. Si l’on se base sur l’indice large des entreprises cotées, cela fait 15 ans que les bénéfices des entreprises stagnent dans la zone euro. En 2014, la capitalisation boursière des grandes entreprises américaines était encore inférieure à celle du marché allemand. Aujourd’hui, elle est trois fois plus importante et se rapproche de la capitalisation boursière totale de la zone euro…

La zone euro est aujourd’hui une copie conforme de l’Union Monétaire Latine, avec un John Law moderne à sa tête, qui finance directement des pyramides de Ponzi nationales.

Le soutien monétaire et budgétaire massif encourage ainsi encore davantage le gigantisme et étouffe l’esprit d’entreprise et d’innovation des plus petites entreprises. La demande d’aides publiques est tellement forte que nous sommes passés en overdrive. On entend d’ailleurs dire: "Qui osera encore exiger moins d’État depuis la crise du coronavirus? ". Avec un taux de ponction de plus de 50% du PIB, on devrait plutôt se demander: "Comment se fait-il qu’avec de tels moyens les pouvoirs publics échouent dans leurs principales missions? "

Avec la crise du coronavirus comme excuse, le néo-étatisme s’est encore accentué. Les banques centrales, les holdings publics, les politiciens et les grands groupes de pression feront bientôt la pluie et le beau temps dans notre économie. Sans véritable débat, et sans avoir réfléchi aux raisons pour lesquelles nous en sommes arrivés là. Les taux négatifs et un bilan de la BCE équivalent à 60% du PIB ne sont apparemment pas suffisants pour réveiller les citoyens.

On a créé l’illusion que l’endettement n’avait plus aucune importance et que les banques centrales pouvaient racheter ces dettes sans subir la moindre conséquence négative. L’implosion de l’Union Monétaire Latine, les extravagances de John Law, la vie de Charles Ponzi… Le décor et l’époque ont changé, mais c’est la même pièce qui est en train de se jouer. La zone euro est aujourd’hui une copie conforme de l’Union Monétaire Latine, avec un John Law moderne à sa tête, qui finance directement des pyramides de Ponzi nationales.

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