Bataille chimique entre Américains et Européens

Manifestation samedi en Roumanie pour empêcher Chevron de forer un puits d'exploration de gaz de schiste. Contrairement aux Etats-Unis, l'Europe n'en veut pas. © Reuters

Dopée par les gaz de schiste, l’industrie chimique américaine prévoit d’accroître ses exportations de 45% d’ici cinq ans. Une déferlante. Les Européens se recentrent sur leurs activités les moins exposées.

Après une décennie marquée par une croissance proche de zéro, les entreprises chimiques américaines sont de retour sur le marché international, portées par le développement des gaz de schiste. Et la concurrence risque de faire mal. L’American Chemistry Council, l’association des chimistes américains, prévoit que les exportations de ses membres bondiront de 45% durant les cinq prochaines années.

Depuis deux ans, l’émergence des gaz de schiste entraîne une réduction des coûts et un avantage concurrentiel. En 2011, les Etats-Unis sont devenus des exportateurs nets de produits chimiques. Cette année, l’industrie américaine prévoit des exportations nettes de 2,7milliards de dollars. En 2018, ce chiffre grimperait jusque 30milliards. L’ascension fait froid dans le dos, en particulier en Belgique, où la chimie exporte 75% de sa production.

Quelles que soient l’étendue et la durabilité de la "révolution" des gaz de schiste, un vrai combat à mort s’est engagé dans la chimie mondiale. Les grands noms comme Dow Chemicals, Chevron, ExxonMobil gonflent leurs pectoraux.

Depuis 2000, ces industriels ont multiplié par douze l’extraction de gaz de schiste. Les prix se sont effondrés, offrant des molécules environ trois fois moins chères qu’en Europe.

En face, chimistes et pétrochimistes européens organisent la riposte, tant bien que mal. Les plus prévoyants sortent de certaines activités, non sans casse sociale, et programment des fermetures. L’objectif: s’écarter des productions à faible marge pour se concentrer sur des produits de spécialité à haut rendement. Exit les dérivés d’éthylène, comme le polyéthylène et le PVC.

Le Belge Solvay, par exemple, se sépare de ses actifs dans le PVC en Europe via sa joint-venture avec Ineos. Des unités belges sont aux premières loges. En même temps, la multinationale bruxelloise mise sur ses polymères de spécialités, là où elle fait encore la différence par rapport à ses concurrents américains.

Et elle vient de racheter pour 1,3 milliard de dollars l’américain Chemlogics, spécialisé dans les gaz de schiste. Solvay n’est pas seul à lorgner sur les actifs américains. Pas moins de 136 investissements sont prévus dans ce secteur par les entreprises internationales sur les terres de l’Oncle Sam.

 

L’électricité tropchère en Europe

L’industrie chimique est électro-intensive. Les entreprises américaines ont, ici encore, un avantage grâce à la production d’électricité à partir de centrales aux gaz. Les Etats-Unis, qui étaient le territoire le plus onéreux en matière de coûts de production, sont devenus le deuxième moins cher du monde, juste devant le Moyen-Orient.

Essenscia, la fédération belge de la chimie et des sciences de la vie, tire le signal d’alarme. "Cela fait des années que nous nous attendons à cela. Il faut aller vite, arrêter de se tirer une balle dans le pied avec des politiques qui font monter le prix de l’énergie", explique Yves Verschueren, l’administrateur délégué d’Essenscia. Il insiste aussi pour que l’Europe négocie "durement" avec les Etats-Unis, dans le cadre de l’accord de libre-échange (TTIP), "pour que les ressources gazières américaines soient mises sur le marché et que le monde puisse y avoir accès. Dans le cas contraire, il faudra prendre des mesures pour protéger les producteurs européens".

Le géant allemand BASF, le poids lourd de la chimie européenne, est inquiet. "Notre principal souci, c’est le coût de l’énergie trop élevé", nous a récemment confié un haut dirigeant de BASF. "Pourtant, les réserves de gaz de schiste que nous connaissons sont considérables. Et si nous commençons à en chercher, nous en trouverons plus". Dans les coulisses, l’industriel allemand parle des désinvestissements en Europe.

La plupart des pays européens sont toujours réticents à autoriser l’extraction des gaz de schiste. La méthode de fracturation hydraulique de la roche est très controversée pour les dégâts potentiels qu’elle causerait à l’environnement.

En avril dernier, une étude de l’université américaine de Duke a révélé une contamination des puits d’eau potable à proximité des sites de forage de gaz de schiste. Le pétrolier Chevron, qui vient de redémarrer ce week-end des activités en vue du forage de son premier puits en Roumanie, s’est heurté à une violente protestation de la population.

Le débat est loin d’être clos. Mais en plus des règles environnementales, d’autres obstacles amoindrissent les chances que l’Europe soit un jour un grand producteur de gaz de schistes en raison du droit de propriété du sol, qui ne s’étend pas au sous-sol, et de la forte densité de la population.

 

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