interview

Béatrice Delfin-Diaz : "Les femmes ont assumé plus que les hommes durant cette crise"

"Aujourd’hui, ce sont les femmes qui font avancer à la fois les sociétés et la société plus inclusive où l’intelligence collective a toute sa place", estime Béatrice Delfin-Diaz. ©Antonin Weber / Hans Lucas

Béatrice Delfin-Diaz, présidente de l’antenne belge de l’association internationale des femmes chefs d’entreprises, estime qu'il y a eu "un creusement des inégalités entre les hommes et les femmes" suite à la crise, avec le risque, pour celles-ci, "de perdre certains acquis".

Présidente, depuis mars, de l’antenne belge de l’association internationale des femmes chefs d’entreprises (FCE), Béatrice Delfin-Diaz, une self-made woman, a endossé plusieurs casquettes tout au long de sa carrière professionnelle. Elle a créé, avec sa sœur jumelle, la Tax&Legal Academy, où elle est CEO, et travaille en tant que Compliance Director dans le cabinet OmniVAT Consulting. Elle revient notamment sur la situation des femmes entrepreneures et chefs d’entreprise suite à cette crise sanitaire.

Selon les études, en Europe, les femmes chefs d'entreprise encaissent plus durement la crise pandémique que leurs homologues masculins. Comment expliquez-vous cette situation?

De manière générale, les femmes ont été très impactées par cette crise et elles ont dû assumer plus que les hommes. D’une part, parce que les femmes sont très présentes dans les secteurs des soins de santé, l’horeca et le commerce et, d’autre part, parce qu’elles ont dû gérer les enfants, notamment suite à la fermeture des écoles durant le premier confinement.

"Il y a eu un creusement des inégalités entre les hommes et les femmes avec la crise, qui pourrait mettre en péril le chemin parcouru : il y a clairement un risque de perdre certains acquis."

Les femmes ont été en premières lignes. La crise a eu aussi un impact psychologique très important sur elles. La charge mentale a été décuplée. Il était évidemment plus dur pour elle d’être performantes dans ce contexte-là. En Europe, on estime que 2,2 millions de femmes ont perdu leur boulot. 80% des hommes sont retournés au travail pour seulement 50% de femmes.

Il y a eu un creusement des inégalités entre les hommes et les femmes avec la crise, qui pourrait mettre en péril le chemin parcouru:  il y a clairement un risque de perdre certains acquis. Il va falloir mettre les bouchées doubles. Simone de Beauvoir disait: "N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant." Les femmes doivent rester vigilantes. 

De plus en plus de femmes se lancent dans l'aventure entrepreneuriale. Mais les hommes restent presque deux fois plus nombreux. Quels sont les facteurs qui expliquent cette augmentation?

Un tiers des indépendants sont des femmes en Belgique. Depuis cinq ans, on observe une évolution de cette situation suite notamment à la libéralisation de la parole. La parole des femmes se fait mieux entendre et il y a des rôles modèles qui sont de plus en plus médiatisés. De plus en plus de réseaux féminins œuvrent aussi dans le même sens. Il y a environ une vingtaine de réseaux féminins en Belgique actuellement.

En quoi ce genre d’associations, exclusivement féminines, permettent-elles de faire avancer la cause des femmes?

Il y a toujours eu des clubs d’affaires strictement masculins. Cela ne me choque pas. Donc pourquoi pas des clubs féminins? Au quotidien, les femmes ont besoin d’être entre elles. La sororité est une dimension très importante. Au niveau de l’entreprise, il y a des sujets spécifiquement féminins : le management agile, l’écoute active, etc. On se comprend mieux les unes et les autres en partageant nos expériences.

"Le leadership n’a pas vraiment de genre, mais je pense que la femme a plus de facilité à se mettre à la place des autres. D'autre part, le leadership féminin est plus tourné vers l’innovation."

Voyez-vous une différence entre le leadership féminin et le leadership masculin?

Le leardership n’a pas vraiment de genre, mais je pense que la femme a plus de facilité à se mettre à la place des autres. D'autre part, le leadership féminin est plus tourné vers l’innovation.  C’est l’un des enseignements de cette crise : nous devons nous orienter vers un management participatif et moins vertical. Les femmes favorisent ce basculement. Les chefs d’entreprise qui étaient "control freak" ont été forcés de s’adapter lors de cette crise en établissant un climat de confiance. Aujourd’hui, ce sont les femmes qui font avancer à la fois les sociétés et la société plus inclusive où l’intelligence collective a toute sa place.

Il y a peu de femmes actives dans les secteurs de l'intelligence artificielle et des nouvelles technologies. Pourquoi?

Oui, il y a seulement 10% de femmes dans le domaine des STEAM (Science, technologie, engineering, arts et mathématiques, NDLR). C’est un problème de mentalité. Au niveau de l’éducation et au niveau familial, on pense que ces métiers sont plus des métiers d’homme, de même qu'on estime généralement que la profession d'ingénieur est réservée aux hommes. Il faut changer les mentalités dès l’école. On doit inculquer une ouverture d’esprit aux élèves, mais aussi aux enseignants. Les métiers sont encore beaucoup trop genrés. Il faut casser les stéréotypes. Une femme ou un homme a le droit de faire n’importe quel métier.

Le problème de l’inégalité salariale reste le plus important?

C’est le problème majeur. Évidemment, dans le secteur public, ce problème n’existe pas: il  y a des barèmes et un homme et une femme sont rémunérés de manière équivalente. C’est dans le privé que la situation reste très problématique. Plus on monte en hiérarchie, plus il y a des inégalités. Il y a moins de 20% de femmes au niveau du top management. Pour résoudre ce problème structurel, je suis en faveur des quotas.

À compétence égale, il faut favoriser les femmes, étant donné qu’elles sont encore trop sous-représentées et largement sous-estimées.  Lorsqu’une femme postule pour un job, il est encore trop souvent question des enfants, de son âge: c’est intolérable. On ne demanderait pas ça à un homme pour l’engager. Il subsiste une discrimination à l’embauche.

"Chez la majeure partie des femmes, il subsiste un syndrome de l’imposture. Il vient de cette mentalité encore trop patriarcale dans laquelle nous continuons de baigner."

Quelles solutions préconisez-vous pour résorber cette différence homme/femme dans le monde de l’entreprise?

On devrait suivre le modèle nordique. Par exemple, l’homme et la femme devraient avoir, de manière égale, le même congé parental suite à une naissance. Ce système a été mis en place chez Solvay par Ilham Kadri (16 semaines). Il faudrait l’adopter dans toutes les entreprises. Au-delà des grands discours, il faut mettre en place des solutions très concrètes. Un autre problème, c’est que la majorité des femmes ne savent pas négocier leur salaire. Elles ne sont pas assez assertives. Selon les études, une indépendante facture moins qu’un homme.

À nouveau, c’est un problème de mentalité. Chez la majeure partie des femmes, il subsiste un syndrome de l’imposture. Il vient de cette mentalité encore trop patriarcale dans laquelle nous continuons de baigner. Mais les choses bougent: les jeunes filles osent de plus en plus s’imposer et, surtout, elles osent dirent non. 

Qu’en est-il de la diversité parmi les femmes chefs d’entreprise?

Même si la situation s’améliore, il subsiste des problèmes: lorsqu’une entreprise va recruter un top manager, elle choisit généralement un homme; et, si elle doit choisir une femme, elle préfèrera engager une femme blanche plutôt qu’une femme de couleur. C’est un triste constat.

Doit-on s’inspirer d’autres modèles pour faire évoluer cette situation?

Le modèle d’intégration américain fait souvent rêver: il n’est cependant pas parfait. Moins de 45% des sociétés américaines pratiquent une politique de diversité. Il y a beaucoup plus de discriminations là-bas qu’on imagine. Mais ce qui est évident - et prouvé - c’est que, plus il y a de la diversité, plus l’entreprise est performante. Comme souvent, ce sont les structures plus anciennes qui ont du mal à intégrer ce principe. Au sein des structures plus récentes, il y a naturellement plus de diversité.

Plus globalement, qu’en est-il de la situation des femmes chefs d’entreprise en Europe?

La Belgique est au milieu du peloton. Le gouvernement est à l’écoute et il y a des initiatives intéressantes, comme hub.brussels. Mais on peut mieux faire. Les pays nordiques représentent à mes yeux un modèle à suivre. Au niveau social, tout est beaucoup plus égalitaire. En Europe du Sud, les mentalités restent encore trop patriciales.

Un autre facteur important est la peur de l’échec encore très présente en Europe. C’est la grande différence avec les États-Unis. Il manque un véritable état d’esprit entrepeunarial proprement européen. Nous devons développer le gout du risque. Et la force des femmes à ce niveau, c’est leur ouverture d’esprit et leur flexibilité.

"Les féministes sont mal perçues parce qu’on pense qu’elles veulent écraser l’homme. Il est vrai que certaines d'entre elles vont trop loin."

Quel regard portez-vous sur le féminisme actuel en général?

Les féministes sont mal perçues parce qu’on pense qu’elles veulent écraser l’homme. Il est vrai que certaines d'entre elles vont trop loin. Je me définis comme une féministe modérée, car je pense qu’il faut assurer l’égalité des droits entre les hommes et les femmes . Mais, sans les hommes, on ne va pas y arriver. Nous sommes complémentaires. C’est ensemble qu’il faut faire évoluer les choses.

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