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interview

Beatrice Fihn (Ican): "Un lavage de cerveaux a fait accepter l'idée que l'arme nucléaire était saine"

Beatrice Fihn: "Nous devons nous assurer que les pays qui ne disposent pas de l'arme nucléaire n'aient pas envie d'en acquérir". ©AFP

La population est de plus en plus favorable à un désarmement nucléaire, constate Beatrice Fihn, directrice de la Campagne internationale pour l'abolition de l'arme nucléaire.

Le Traité sur l'interdiction des armes nucléaires est entré en vigueur en début d'année, à l'ONU. Ce texte a été patiemment élaboré et promu par l'Ican (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons) depuis 2007. Un long chemin reste encore à parcourir, selon Beatrice Fihn, directrice générale de cette ONG qui été récompensée du prix Nobel de la paix en 2017.

122 pays ont adopté le Traité sur l'interdiction des armes nucléaires en 2017, mais seuls 52 l'ont ratifié, et la plupart des pays occidentaux s'y refusent encore. Pourquoi est-ce si long?

Ce traité est en effet la première interdiction d'armes nucléaires au niveau international. Il englobe l'utilisation, les essais, le développement et la possession d'armes nucléaires. Il a été négocié par les gouvernements en 2017 et il vient de franchir le seuil de 50 ratifications pour entrer en vigueur. C'est un bouleversement, mais il s'inscrit dans la lignée des traités qui ont interdit les armes chimiques, les armes biologiques et les mines antipersonnel. Évidemment, les États qui possèdent l'arme nucléaire n'ont pas encore rejoint ce traité. Mais nous espérons que tous les pays qui ont adhéré à ce traité finiront par le ratifier, une fois qu'ils auront franchi toutes les étapes de leur législation nationale. C'est un processus extrêmement long pour beaucoup de pays.

"La mentalité évolue et la population est de plus en plus favorable à un désarmement."

Comment expliquez-vous cette réticence à changer de paradigme?

Cela fait 75 ans que des bombes atomiques ont été développées et utilisées à Hiroshima et Nagasaki. Depuis, un lavage de cerveaux a fait accepter l'idée que cette politique d'armement nucléaire était saine. Un pays comme la Belgique, qui est membre de l'Otan, accueille des armes nucléaires américaines sur son territoire, est prêt à engager ses soldats dans un conflit qui pourrait entraîner l'utilisation d'armes de destruction massive sur une population civile. Mais la mentalité évolue et la population est de plus en plus favorable à un désarmement. Nous avons fait un sondage récemment (YouGov, décembre 2020), qui a révélé que 77% des Belges étaient favorables à ce que le pays adhère au Traité sur l'interdiction des armes nucléaires. Une hausse de 13 points par rapport à 2019. Ce qui signifie qu'ils ne souhaitent plus voir d'armes nucléaires américaines sur leur territoire. (NDLR: en janvier 2020, le Parlement belge a toutefois rejeté par 74 voix contre 66 une résolution appelant au retrait des armes nucléaires américaines abritées dans la base de Kleine-Brogel.)

Dans le même temps, un leader comme Kim Jong-un a réussi à mettre la Corée du Nord au centre de l'agenda diplomatique mondial en communiquant beaucoup sur son arsenal nucléaire...

C'est justement parce que la diplomatie de pays comme la Belgique juge que les armes nucléaires sont légitimes que d'autres pays comme la Corée du Nord estiment qu'ils doivent en posséder. L'une des principales erreurs d'appréciation, depuis 75 ans, a été de croire que certains pays pouvaient posséder l'arme nucléaire à tout jamais, pendant que les autres pays n'en auraient pas le droit. Cette situation n'est pas soutenable. La Corée du Nord est l'un des pays les plus pauvres, avec le moins d'influence, mais peut développer ce type d'arsenal. Cela signifie que n'importe quel pays peut en faire de même. Nous devons nous assurer que les pays qui ne disposent pas de l'arme nucléaire n'aient pas envie d'en acquérir, et pour cela nous devons créer une forme de norme dans nos propres comportements et nos sociétés. Le Traité sur l'interdiction des armes nucléaires a cette qualité d'empêcher le développement d'armes nucléaires sans stigmatiser ceux qui souhaiteraient le faire. C'est la même logique que pour les droits humains.

Que représente la récente extension de l'accord New Start, entre les deux principales puissances nucléaires mondiales, les États-Unis et la Russie?

C'est une étape très importante, car nous avons pu constater que l'administration Trump s'était éloignée de l'esprit de cet accord négocié entre Barack Obama et Dmitri Medvedev en 2010, et avait cherché à mettre fin au contrôle des armes. Tout ce qui s'éloigne de ce qu'a fait Trump est en soi un progrès. Cela dit, la portée de cette extension de New Start est très relative, car elle nous ramène au même niveau que celui de 2010. Mais la rapidité avec laquelle l'administration Biden a décidé d'étendre cet accord, et les déclarations du secrétaire d'État américain sur les futures discussions avec la Russie pour d'autres accords, ainsi qu'un maintien du dialogue avec la Chine, sont très encourageants.

"C'est sous Barack Obama que l'une des plus grandes enveloppes de l'histoire de la défense américaine a été autorisée pour le développement de l'arsenal nucléaire."

Après avoir signé l'accord New Start, en 2010, pourquoi les États-Unis ont-ils continué à dépenser des dizaines de milliards de dollars pour leur arsenal nucléaire?

Le traité vise à plafonner le nombre de têtes de missiles, ce qui n'empêche pas une modernisation et une extension des capacités des armes permises. Sachant qu'ils ne pouvaient plus augmenter leur quantité, ils ont concentré leurs efforts sur la qualité. C'est la raison pour laquelle c'est sous Barack Obama que l'une des plus grandes enveloppes de l'histoire de la défense américaine a été autorisée pour le développement de l'arsenal nucléaire.

Au-delà de la sécurité, la priorité n'est-elle pas de nourrir financièrement l'industrie de la défense?

Ces dizaines de milliards de dollars sont dirigées vers des sociétés, qui investissent elles-mêmes une grande part de l'argent du contribuable dans des lobbies, qui mettent sous pression les gouvernements. Ces entreprises font d'importantes donations aux candidats pendant leur campagne. C'est un écosystème où des sommes d'argent très importantes servent à financer des armes de destruction massive, plutôt qu'à payer le repas des enfants des familles pauvres, comme on a pu le voir récemment au Royaume-Uni. Dans les faits, ces dépenses empêchent les gouvernements de protéger leurs citoyens dans la réalité de leur quotidien, particulièrement pendant cette pandémie.

"Les États-Unis et la Russie détiennent plus de 90% de l'arsenal nucléaire. Ils disposent chacun de 5.000 à 6.000 têtes de missiles. La Chine en compte à peine 300."

Donald Trump a essayé d'aller au-delà de New Start en négociant un accord trilatéral avec la Russie et la Chine. Était-ce une mauvaise idée?

La vérité, c'est que Trump n'a rien négocié du tout, car il n'y avait rien à négocier. Les États-Unis et la Russie détiennent plus de 90% de l'arsenal nucléaire. Ils disposent chacun de 5.000 à 6.000 têtes de missiles. La Chine en compte à peine 300. Trump a essayé de faire diversion. Sa volonté était de mettre en place une nouvelle course aux armements avec la Russie, et à cette fin, il a essayé de faire porter à la Chine la responsabilité de l'échec d'un accord de non-prolifération.

L'Ican a remporté le prix Nobel de la paix en 2017. Cela a-t-il facilité l'expression de votre argumentaire auprès des pays récalcitrants?

Cela a bien sûr été un immense honneur, et cela nous a apporté beaucoup d'attention. Évidemment, cela ne permet pas de modifier directement la ligne diplomatique qu'un pouvoir s'est fixée, particulièrement quand il s'agit de Trump ou de Poutine. Mais l'impact est massif sur le long terme, car cela nous permet de mobiliser davantage et d'augmenter la pression. Pour une ONG comme la nôtre, avec très peu de financements et beaucoup d'initiatives à la base, une telle récompense aussi prestigieuse a joué un rôle important.

"On a tendance à considérer que les armes nucléaires sont un problème à part, alors qu'il concerne l'allocation des ressources économiques pour la sécurité des citoyens."

Avez-vous établi des ponts avec d'autres organisations ou mouvements qui défendent des causes différentes, comme Extinction Rebellion?

Nous échangeons en effet beaucoup avec d'autres mouvements, comme ceux qui luttent contre le changement climatique, contre le racisme, contre les inégalités, ou pour l'égalité hommes-femmes.  On a souvent tendance à considérer que les armes nucléaires sont un problème à part, alors qu'il concerne l'allocation des ressources économiques pour la sécurité des citoyens. On sait aussi que les tests nucléaires sont souvent réalisés dans des anciennes colonies, près des lieux de vie de communautés indigènes. Les grandes problématiques contemporaines sont souvent interconnectées, et la question des armes nucléaires en fait partie.

Le résumé

  • La mentalité évolue et la population est de plus en plus favorable à un désarmement.
  • C'est sous Barack Obama que l'une des plus grandes enveloppes de l'histoire de la défense américaine a été autorisée pour le développement de l'arsenal nucléaire.
  • Les États-Unis et la Russie détiennent plus de 90% de l'arsenal nucléaire. Ils disposent chacun de 5.000 à 6.000 têtes de missiles. La Chine en compte à peine 300.
  • On a tendance à considérer que les armes nucléaires sont un problème à part, alors qu'il concerne l'allocation des ressources économiques pour la sécurité des citoyens.

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