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interview

Carlos Ghosn: "Ils ont essayé de me faire passer pour Louis XIV et ma femme Carole pour Marie-Antoinette"

©Diego Ibarra Sánchez

Carlos Ghosn a atteint les plus hauts sommets en tant que sauveur de l'industrie automobile mondiale, s'est retrouvé en prison au Japon et s'en est échappé dans une valise. Réfugié au Liban, il n'épargne rien ni personne. À part lui-même. "J'ai été sacrifié pour une cause supérieure."

Nous sommes assis dans une salle de conférence lambrissée de bois tropical, dans les bureaux de l'avocat de Carlos Ghosn, à Beyrouth. Juste à côté, Ghosn a son propre bureau rempli d'écrans, où il passe à présent une grande partie de la semaine. Il ne peut plus quitter le Liban. On lui a retiré le dernier de ses trois passeports (libanais, français et brésilien, NDLR). "Et aussi celui de ma femme Carole."

80
millions d'euros
Nissan et le ministère public japonais accusent Carlos Ghosn d'avoir subtilisé quelque 80 millions d'euros des caisses de l'entreprise.

Ghosn est un fugitif. Il est recherché par les autorités japonaises et fait l'objet d'un mandat d'arrêt international d'Interpol. Nissan et le ministère public japonais l'accusent d'avoir subtilisé quelque 80 millions d'euros des caisses de l'entreprise, via un réseau complexe de transactions. Cet argent lui aurait servi à financer un train de vie royal: villas, yacht, dîners de stars, œuvres d'art, montres et bijoux Cartier, accessoires Louis Vuitton et costumes sur mesure Zegna.

Après une année de détention au Japon, l'homme d'affaires franco-libanais n'a pas attendu d'être fixé sur son sort en résidence surveillée.

Le 29 décembre 2019, il a réussi un coup de maître qui a fait les gros titres des médias du monde entier. Avec l'aide d'une équipe internationale, composée d'au moins dix anciens militaires, dont un ancien membre des forces spéciales américaines, il s'est caché dans une caisse à instruments munie de trous d'aération et s'est fait conduire discrètement à l'aéroport d'Osaka, sans être repéré par les douanes. Un avion privé l'y attendait pour, l'emmener d'abord à Istanbul, puis dans sa mère patrie, le Liban, qui n'a pas signé d'accord d'extradition avec le Japon.

Désormais, Ghosn n'est plus à la tête de l'alliance des géants automobiles Nissan, Renault et Mitsubishi, qui compte 450.000 collaborateurs, mais d'un groupe d'une dizaine d'avocats plaidants et d'avocats pénalistes dans 13 pays, qui coordonnent plus de 50 dossiers de justice ouverts dans le monde entier. Ils n'ont qu'un seul objectif: défendre ses droits et redorer son blason. C'est aussi une des raisons pour lesquelles il nous a invités.

Ghosn (67 ans) se souvient de son ancienne vie d'autotycon comme si c'était hier, et visiblement cela le remplit encore de fierté.

Parfois, il parle de lui-même à la troisième personne. "Savez-vous pourquoi il est devenu mondialement célèbre? Cet homme était le seul étranger à pouvoir devenir CEO au Japon. Il a sauvé Nissan de la faillite, et a réussi à faire travailler les Français avec les Japonais. C'est déjà un vrai défi de les mettre au travail, donc vous pouvez imaginer la difficulté à les faire travailler ensemble. J'étais le parfait outsider, capable de me faire accepter par toutes les parties, parce que je n'appartenais à aucun groupe."

Le jour de son arrestation, le 19 novembre 2018, cela fait presque 20 ans que Carlos Ghosn est perpétuellement en voyage. Il a l'habitude de passer environ 130 jours par an à bord de son avion privé. Un soir il dîne avec le président français Emmanuel Macron à Paris, et deux jours plus tard il rencontre l'ancien premier ministre japonais Shinzo Abe à Tokyo. Il possède des maisons dans le monde entier, dans les plus beaux quartiers de Paris, Tokyo, Amsterdam, Beyrouth et Rio de Janeiro. Il y reste rarement plus de deux jours d'affilée.

En 2021, l'univers de Ghosn, qui parle couramment portugais, arabe, français et anglais, s'est considérablement rétréci. Et le monde extérieur est devenu beaucoup plus menaçant.

Le juge n'a trouvé aucune preuve qu'il a agi de mauvaise foi en ce qui concerne ses paiements reçus.

Même si Ghosn vit en exil au Liban, le pays où il a grandi et d'où vient sa famille, c'est toujours lui qui tire les ficelles. La première personne à lui rendre visite, le lendemain de sa spectaculaire évasion, fut le président libanais Michel Aoun. Dans la population, Ghosn jouit du statut de véritable héros: celui d'un martyr ayant fui un complot politique japonais. "Certaines personnes ici souhaitent me voir devenir président, mais je ne suis pas un politicien", dit-il lui-même.

Les invités de Ghosn, dont nous faisons partie, sont pris en charge par des chauffeurs dans une Maserati Quattroporte noire, ou dans une Porsche Cayenne. Même si les restaurants sont fermés à cause de la crise du coronavirus, lorsque l'entourage de Ghosn se présente avec des invités, toutes les portes s'ouvrent et les tables sont dressées.

Le bolide nous emmène à 80 km/h à travers les rues poussiéreuses de Beyrouth, une ville à peine éclairée, qui semble figée dans un état de chaos, entre délabrement et reconstruction perpétuelle. Surtout depuis la gigantesque explosion, en août dernier, d'un entrepôt portuaire rempli de nitrate d'ammonium, qui a laissé 300.000 personnes sans abri et causé plus de 15 milliards de dollars de dégâts.

Un héritage fragile

Ghosn travaille tous les jours à sa défense. Il doit mener une guerre de tranchées juridique au Japon, en France, aux Pays-Bas et dans les Îles Vierges britanniques. Pourtant, il ne semble pas moins détendu ou combatif. Bronzé, il se présente en costume gris, sans cravate, une discrète Vacheron Constantin ultrafine en or blanc au poignet. Sa voix de basse gronde, ses mains gesticulent, ses yeux brillent lorsqu'il veut marquer un point.

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milliard d'euros
Grâce à une injection d'un milliard d'euros de Renault, menée par Carlos Ghosn en 1999, Nissan a été sauvé de la faillite.

Une chose semble réellement l'émouvoir: l'héritage qu'il a laissé derrière lui, comme sauveur du bijou de la couronne japonaise, Nissan, qu'il a sauvé de la faillite en 1999 grâce à une injection d'un milliard d'euros de Renault. En trois ans, Ghosn a redonné sa santé à l'entreprise. Il était l'Elon Musk de son époque: un idéaliste, ayant prouvé qu'il était capable de redonner vie à une vieille industrie en se débarrassant de la hiérarchie traditionnelle. Quoi qu'il en soit, il a – du moins temporairement – sorti le Japon de son isolationnisme.

Ces résultats risquent cependant, aujourd'hui, d'être éclipsés par les graves allégations concernant son enrichissement personnel. Les analystes s'interrogent également sur la viabilité et la pérennité du modèle Ghosn: l'alliance entre le Japon et la France est devenue fragile, les synergies semblent s'être évaporées. Les ventes s'effondrent et les cours de bourse de Renault, Nissan et Mitsubishi suivent le même chemin.

"Management médiocre"

Ghosn tape son poing sur la table et énumère de mémoire une série de résultats: "Toyota a enregistré 15 milliards d'euros de bénéfices pendant la crise du Covid. Volkswagen: 10 milliards d'euros. Et l'alliance? 15 milliards de dollars de pertes! C'est une blague! Ce sont des gestionnaires médiocres qui essaient de me faire porter le chapeau."

"Ce sont des gestionnaires médiocres qui essaient de me faire porter le chapeau."

La longue liste d'allégations des Japonais concernant des versements indus dans un fonds de pension, des rémunérations trop généreuses et des paiements douteux de Nissan à des amis et à des sociétés off-shore affiliées à Ghosn: pour l'intéressé, ce ne sont que mensonges déposés auprès du ministère public par Nissan. Le tout aurait pour origine une tentative manquée de "coup d'État" sur Nissan par l'État français, qui aurait essayé de marginaliser les Japonais à partir de 2016, en augmentant secrètement la participation française et en renforçant leurs droits de vote. L'État français est actionnaire de Renault, lui-même actionnaire de Nissan.

"J'ai pourtant mis les Français en garde: ‘pensez-vous pouvoir vous débarrasser de Nissan avec quelques miroirs en échange de leur or et de leurs diamants? Pensez-vous que les Japonais sont des aborigènes?' Ils ne m'ont pas écouté. Et les Japonais étaient effectivement furieux face à l'arrogance de l'État français. Nissan et le ministère de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie m'ont qualifié d'outil à la solde des Français, de figure de proue de la tentative de coup d'État."

"J'ai mis les Français en garde: ‘pensez-vous pouvoir vous débarrasser de Nissan avec quelques miroirs en échange de leur or et de leurs diamants?"

"La seule façon de m'éliminer était de passer par la voie judiciaire", poursuit Ghosn en ricanant. "Ils ont dit: nous allons détruire sa réputation avec tous les thèmes populistes que nous trouverons. C'est de la diffamation. Ils ont essayé de me faire passer pour Louis XIV et ma femme Carole pour Marie-Antoinette. Pourquoi? Pour la justice? Pour une récompense que je n'avais pas encore reçue?"

En dépit de tout, se pourrait-il que Ghosn ait parfois fini par croire lui-même à son image plus grande que nature? Qu'il ait parfois confondu affaires privées et professionnelles? En 2017, il a par exemple loué le Château de Versailles aux frais de Renault pour fêter l'anniversaire de sa femme. Des acteurs en costumes d'époque divertissaient les invités. À noter: Carole Ghosn aurait déclaré qu'elle avait souhaité recréer "l'atmosphère de sa maison". "Pas trop artificiel".

"Versailles? Parlons-en de Versailles! Savez-vous combien de fois ce palais est loué chaque année? 168 fois! Et savez-vous combien de fois cela a fait débat? Les deux fois où je l'ai loué."

Quatre ans plus tard, le regard de Carlos Ghosn s'enflamme: "Versailles? Parlons-en de Versailles! Savez-vous combien de fois ce palais est loué chaque année? 168 fois! Et savez-vous combien de fois cela a fait débat? Les deux fois où je l'ai loué. L'une d'elles n'était rien d'autre qu'un évènement organisé par Renault. Les Russes, les Chinois et les Américains adorent cet endroit. Moi, il ne m'intéresse pas. Je n'aime pas les fêtes. J'en organise peut-être quatre par an au maximum. Je ne suis pas une personne sociale."

Un trait que Nissan et le ministère public pointent obstinément depuis son arrestation est la cupidité débridée de Ghosn. En coulisses, il aurait menacé en permanence de partir si sa rémunération n'était pas augmentée, et n'aurait reculé devant aucun moyen pour obtenir plus d'argent, selon Nissan, en dehors des actionnaires et de son management. Quelle importance Ghosn accorde-t-il finalement à l'argent?

Avec indignation, Ghosn rejette également cette allégation. "Ils veulent créer l'image d'une personne avide, cupide, qui ne travaillait que pour l'argent. Je n'ai jamais été avide et je n'ai jamais rien fait d'illégal. Mais je n'aime pas qu'on profite de moi. Ils m'ont comparé à Mary Barra (la présidente du conseil d'administration de General Motors, NDLR), alors que mon travail était beaucoup plus compliqué, à cause de la politique et de l'influence de l'État. Et mon salaire était le plus bas de tous. Non, non, non, désolé, je n'étais pas le patron d'une quelconque PME."

"La seule chose que je regrette dans ma vie, c'est d'avoir refusé l'offre de devenir le patron de GM en 2009."

"Pendant des années, ils m'ont moins bien payé que mes pairs. Et mon successeur chez Renault perçoit un salaire plus élevé. Je n'ai jamais gagné plus que Sergio Marchionne, le patron de Fiat. Ou plus que celui de Ford. Comment peuvent-ils me traiter de personne cupide? La seule chose que je regrette dans ma vie, c'est d'avoir refusé l'offre de devenir le patron de GM en 2009. Là-bas, de tels salaires sont acceptés, contrairement à la France et au Japon. J'ai mésestimé cet aspect des choses, je le sais."

Nous parlons ensuite de l'accord conclu par Ghosn avec l'autorité de contrôle américaine, la SEC, qui l'accusait d'avoir caché aux actionnaires de Nissan 90 millions de dollars de salaire et 50 millions de dollars de droits à la pension. Si Ghosn était tellement convaincu de son innocence, pourquoi a-t-il payé 1 million de dollars pour régler cette affaire?

"Je suis un homme d'affaires et j'écoute mes conseillers. Ils m'ont dit: ‘Tu veux te défendre? Tu devras attendre trois ans avant d'obtenir gain de cause. Et chaque année te coûtera au minimum 3 millions de dollars.' Dans le meilleur des cas: innocent et allégé de 9 millions de dollars. Et la SEC trouve toujours quelque chose. L'autre option était: ‘Tu paies 1 million de dollars et c'est fini.' La décision n'a pas été difficile à prendre."

L'évasion

Le seul sujet sur lequel Ghosn hésite à parler est son évasion spectaculaire du Japon. Selon une reconstitution réalisée par The Wall Street Journal, elle aurait coûté à Ghosn des millions de dollars, et aurait été précédée par des mois de préparatifs depuis Dubaï. Ses complices se seraient rendus de nombreuses fois au Japon, pour cartographier les aéroports et s'assurer qu'ils pourraient le faire passer devant les détecteurs de métaux dans son étui à instrument. L'opération était si secrète que même les membres de l'équipe ne savaient pas pour qui ils travaillaient.

"Je ne parle pas de la façon dont je me suis échappé. Pourquoi risquerais-je de faire du tort à ceux qui m'ont aidé?"

Ghosn refuse de confirmer s'il a, ou non, voyagé dans cette illustre valise dont les images – prises par les services de sécurité japonais – ont fait le tour du monde, qui l'a aidé, et quand son projet d'évasion a vu le jour. "Je ne parle pas de la façon dont je me suis échappé. Pourquoi risquerais-je de faire du tort à ceux qui m'ont aidé?"

Ce risque est réel, si on se souvient que début mars, les États-Unis ont extradé deux de ses résidents vers le Japon: l'ex-Marine James Taylor et son fils Peter. Ils auraient reçu ensemble 1,3 million de dollars de Ghosn pour leur aide, et attendent aujourd'hui leur procès dans une prison japonaise.

Droits des otages

La seule chose que Ghosn accepte d'expliquer, c'est ce qui l'a poussé à tenter ce pari un peu fou: le système juridique japonais, où 99,4% des suspects dans des affaires pénales sont condamnés, et où la pression exercée sur les accusés pour qu'ils passent aux aveux est immense. Ghosn ajoute que les Nations Unies ont également critiqué, dans un rapport, le "droit des otages" au Japon: la longue période durant laquelle le ministère public peut retenir les suspects sans les inculper. Ghosn a lui-même été emprisonné 130 jours, et arrêté pas moins de quatre fois par les autorités japonaises, afin de pouvoir le garder plus longtemps en détention.

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%
Dans le système juridique japonais, 99,4% des suspects dans des affaires pénales sont condamnés, selon Carlos Ghosn.

"Je ne pouvais pas avoir le moindre contact avec ma femme. Je n'avais plus le droit de voir mes enfants. Cela traînait en longueur: je me suis dit ‘Tu es parti pour 20 ans. Tu ne sortiras plus jamais d'ici'. Le Japon est en partie une démocratie, et en partie aussi sombre qu'on peut l'être. Il n'existe aucune autre démocratie ayant un taux de condamnation de 99,4%. Pour moi, rester au Japon équivalait à une mort lente."

"Après tous ces mensonges, j'ai décidé de tenter ma chance. J'ai échappé à la mort et j'ai aujourd'hui une seconde chance."

Les retrouvailles avec sa femme Carole, à Beyrouth, lui ont procuré un "sentiment merveilleux", se souvient Ghosn. "Nous ne nous étions plus parlé depuis un an. Nous avions tellement de choses à nous dire."

"J'étais désespéré. Si vous prenez autant de risques, c'est parce que vous n'avez plus rien à perdre. Lorsque vous êtes devant un procureur qui ne s'intéresse pas le moins du monde à la vérité, et qui ne cherche qu'à marquer des points, c'est terrifiant. Car ces gens ont énormément de pouvoir au Japon. J'expliquais les faits, et c'était comme si je parlais à un mur. Il ne s'agissait pas de justice: ils ne pouvaient tout simplement pas perdre, car cela aurait signifié qu'ils avaient perdu la face, ce qui est inacceptable au Japon. Après tous ces mensonges, j'ai décidé de tenter ma chance. J'ai échappé à la mort et j'ai aujourd'hui une seconde chance."

"Les Français ont été horribles. Macron m'a laissé tomber comme un malpropre pour sauver l'alliance. Les relations franco-japonaises sont plus importantes que Carlos Ghosn."

L'avenir

Comment Ghosn voit-il son avenir? Pendant combien de temps pourra-t-il mener cette guerre de tranchées coûteuse et épuisante? En aura-t-il les moyens? Ghosn refuse de parler de sa situation financière, même s'il reconnaît que cela coûte cher de faire travailler une armée d'avocats. "J'en suis conscient, c'est un problème. Certains avocats se montrent patients, et acceptent d'attendre que je gagne les procès et que je perçoive des indemnités. Les Français ont bloqué plusieurs de mes comptes bancaires, sur la base de simples suspicions. Les Français ont été horribles, et en réalité bien plus vils que les Japonais. Macron m'a laissé tomber comme un malpropre pour sauver l'alliance. Les relations franco-japonaises sont plus importantes que Carlos Ghosn."

Traduit de Het Financieele Dagblad.

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