interview

Caroline Galactéros, géopolitologue : "La pandémie a révélé les paradoxes de la démocratie"

Auditeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), la géopolitologue Caroline Galactéros dirige le cabinet de conseil privé en intelligence stratégique Planeting et est également la présidente du think tank Geopragma. ©Antoine Doyen

Pour la géopolitologue Caroline Galactéros, "ce ne sont pas tant nos "valeurs" que nos illusions qui nous empêchent de réagir : on croit que les choses vont bien se passer sans coercition et on ne sait plus diriger", estime-t-elle.

Comment expliquer le résultat, beaucoup moins mauvais que prévu, de Donald Trump aux Etats-Unis ?

Donald Trump représente une part importante de l’Amérique telle qu’elle est. Pas seulement de l’Amérique dite "profonde", mais de l’Amérique dans son essence : une nation orgueilleuse, travailleuse, dynamique, qui a une volonté de puissance et de domination structurelle, qui ne comprend pas forcément très bien le reste du monde et essaie en permanence de le changer à son profit, de gré ou de force.  C’est évidemment un personnage clivant, mais je ne crois pas qu’on puisse sérieusement lui imputer la fracturation actuelle de la société américaine. Selon moi, l’une des raisons de son succès populaire est paradoxalement ce qui est perçu comme de la fiabilité et sa cohérence, c’est-à-dire sa capacité à faire envers et contre tout une grande partie de ce qu’il avait promis à ses électeurs. Sur le plan économique, en dépit du Covid, le PIB américain a fait un bond au troisième trimestre 2020 de plus de 33%. Avant l’épidémie, le taux de chômage était extrêmement faible et l’économie plus florissante que jamais. Sa réélection était assurée. Même s’il a été en permanence tourné en ridicule et accusé de tous les maux, Trump a réalisé un certain nombre de choses, notamment en politique étrangère. C’est son pragmatisme, sa simplicité, sa profonde compréhension et incarnation des frustrations d’une vaste partie de l’électorat envers les élites dirigeantes traditionnelles qui ont séduit les Américains. 

"Donald Trump représente une part importante de l’Amérique telle qu’elle est. Pas seulement de l’Amérique dite "profonde", mais de l’Amérique dans son essence."

Quelles leçons l’Europe doit-elle tirer des quatre années de la présidence Trump ?

Avec Barack Obama, les États-Unis donnaient encore le change aux Européens, qui pouvaient s’illusionner sur le fait d’être considérés et respectés par leur grand allié. Le basculement vers l’Asie avait déjà été pleinement décidé par le président Obama, et le déclassement stratégique consécutif de l’Union européenne assumé, mais Washington y mettait les formes. Avec Trump, les masques sont tombés et la violence de notre instrumentalisation est apparue sans fard. Il a expliqué clairement à l’Europe à quoi elle servait. L’Europe sert de profondeur stratégique face à la Russie et doit rester sous tutelle, stratégiquement inféodée à l’Otan. Elle n’a pas le droit de pivoter elle aussi vers l'Asie. Les Européens doivent juste obéir et servir… l’Amérique. Avec Trump, l’Europe s’est donc retrouvée à la fois orpheline et nue face aux convoitises de tous les autres acteurs. Cette brutalité était selon moi une aubaine. Nous aurions dû profiter de cette évidence soudaine pour sortir enfin de l’enfance stratégique et affirmer nos intérêts propres, au lieu de nous comporter en proxys américains. Nous en avons malheureusement été incapables. De ce point de vue, la victoire de Joe Biden pourrait être une mauvaise nouvelle, car les gouvernants européens seront trop heureux de s’appuyer sur ce "retour du père" pour se défausser une fois encore de leurs responsabilités propres et retomber béatement dans la sujétion.

"Avec Trump, l’Europe s’est retrouvée à la fois orpheline et nue face aux convoitises de tous les autres acteurs. Nous aurions dû profiter de cette évidence soudaine pour sortir enfin de l’enfance stratégique et affirmer nos intérêts propres."

Sur le plan international, qu’est-ce qui pourrait changer avec Joe Biden ?

L’habillage. Joe Biden pourrait remettre les formes, notamment avec les Européens. Il a déjà commencé en évoquant un retour des États-Unis dans l’Accord de Paris sur le climat. Mais les fondamentaux géopolitiques américains ne devraient pas changer. L’accord nucléaire iranien devrait être retaillé, en fonction des intérêts américains et israéliens. Vis-à-vis de l’Iran comme vis-à-vis de la Russie, le système militaro-industriel américain a besoin de construire et d’entretenir l’hostilité. Le basculement vers l’Asie est plus cardinal que jamais et la lutte avec la Chine perdurera, sur un mode plus feutré. La politique étrangère américaine est une politique assez constante, construite et contrôlée par "l’Etat profond" américain, dont les ramifications européennes sont malheureusement puissantes. Pour secouer le joug, il faudrait des dirigeants européens d’un autre acabit et dotés d’une vision stratégique…

"Joe Biden pourrait remettre les formes, notamment avec les Européens. Il a déjà commencé en évoquant un retour des États-Unis dans l’Accord de Paris sur le climat. Mais les fondamentaux géopolitiques américains ne devraient pas changer."

La crise du Covid-19 va-t-elle rebattre les cartes au niveau géopolitique ? Les rapports de force pourraient-ils changer ?

Les gagnants seront ceux qui auront réussi à maintenir leur économie vivante tout en combattant la pandémie avec bon sens. La pandémie a révélé les paradoxes de la démocratie. Pour gérer cette crise au mieux, il aurait fallu prendre des mesures que nos tendances progressistes et égalitaristes récusent : fermer les frontières, trier, isoler et soigner les populations à risque, et laisser les autres travailler. Nous n’avons pas osé. Le résultat est d’ores et déjà économiquement et socialement désastreux. Or, si l’économie s’effondre, le système sanitaire s’effondre également. Nos dirigeants savent bien qu’ils se sont trompés de priorité, mais n’en tirent pas les conclusions. C’est la fuite en avant et l’entretien de la psychose sanitaire. D’un point de vue géopolitique, les gagnants seront donc la Chine, la Russie et l’Amérique. De son côté, l'Europe ne va pas sortir plus unie de cette crise. Les États les plus pragmatiques, ceux qui n’auront pas fait passer la priorité sanitaire avant la priorité économique, s’en sortiront le mieux.

"D’un point de vue géopolitique, les gagnants de la crise du Covid-19 seront la Chine, la Russie et l’Amérique. "

Ce serait donc nos valeurs qui nous empêcheraient de lutter efficacement contre la pandémie, selon vous ?

C’est un lourd paradoxe, en effet. Nos vieilles démocraties européennes ne reconnaissent pas la nécessité de recouvrer et d’assumer leur souveraineté. Elles ont également une déficit abyssal d’exercice de l’autorité politique. Les illusions de la fluidité, de l’horizontalité, du relativisme et de l’égalitarisme comme véhicules de modernité et de progrès social nous tuent. Pour préserver la prospérité, la sécurité et la liberté des citoyens, il faut faire preuve de vision, d’autorité, de cohérence, de réalisme et de suivi dans les décisions. Ce ne sont pas tant nos "valeurs" que nos illusions qui nous empêchent de réagir : on croit que les choses vont bien se passer sans coercition et on ne sait plus diriger. Au-delà, nous voyons apparaître derrière cette crise une mutation des formes du capitalisme et, en germe, une "guerre des capitalismes". En effet, lentement mais sûrement, la Chine, qui doit gérer une multitude et préserver son régime, est en train de construire et démontrer l’efficacité de son propre modèle capitaliste d’État, qui répond aux apories du nôtre en alliant cohésion nationale et développement économique et social collectif, par la mise en œuvre décomplexée d’une dose importante de coercition. C’est un modèle qui va faire, à mon sens, de plus en plus d’émules car il préserve les nations, les cultures et les États. 

"Nous voyons apparaître derrière cette crise une mutation des formes du capitalisme et, en germe, une "guerre des capitalismes"."

Selon vous, c’est en retrouvant plus de souveraineté nationale que l’on pourrait fonder plus de souveraineté européenne ?

Les deux ne sont pas incompatibles. Il faut que chacun soit un peu plus lui-même pour être plus forts ensemble : voilà le sens profond de l’Europe des Nations. L’Europe n’a pas de viabilité durable si on la considère comme un vaste et prospère territoire culturellement vierge et parcouru de flux indifférenciés de populations. C’est une illusion et un fantasme suicidaire qui datent de la fin de la Guerre froide : le mythe schizophrène d’une Europe qui compterait parce qu’elle renoncerait définitivement à elle-même et à son histoire.

"L’Europe n’a pas de viabilité durable si on la considère comme un vaste et prospère territoire culturellement vierge et parcouru de flux indifférenciés de populations."

Quelle stratégie l’Europe doit-elle mettre en place pour combattre l’islamisme radical ?

Concernant ce sujet, nous sommes dans le déni permanent. Il faut faire un moratoire sur les migrations et sur le droit d’asile. Hélas, la France et l’Allemagne se divisent sur cette question étant donné le rapport de l’Allemagne avec la Turquie. Il faut cesser de financer le chantage migratoire turc et de courber l’échine devant les menaces ouvertes de cet "allié" de l’Otan qui a pris la tête, avec l’aval américain, d’une véritable offensive culturelle et civilisationnelle dont l’Europe est la cible. Nous sommes beaucoup trop complaisants et surtout nous avons peur. Mais la peur n’évite pas le danger. Face aux récentes provocations turques, nous avons encore pu constater que nous étions seuls. Les États-Unis n'ont évidemment pas réagi. Nous devons restaurer le régalien, trouver un équilibre intérieur viable entre sécurité et liberté qui doit aller de pair avec une réaffirmation décomplexée des racines, valeurs et principes européens. Seul ce sursaut d’amour propre national et de bon sens nous permettra de relégitimer nos politiques et de restaurer la confiance de nos peuples et de nos concitoyens, quelles que soient d’ailleurs leurs confessions. Il en va de la cohésion et de la survie de nos sociétés. Et de celle de l’Europe.

Caroline Galactéros est l'auteur de "Vers un nouveau Yalta. Chroniques géopolitiques, 2014-2019" (Editions Sigest, 304 pages, 17€).

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