Citoyens partout, gouvernements nulle part?

La marche pour le climat a rassemblé 35.000 étudiants dans les rues de Bruxelles, ce jeudi 24 janvier.Et ce dimanche, une autre marche pour le climat aura également lieu à Bruxelles. ©Wouter Van Vooren

Un peu partout, les mouvements citoyens ne cessent de prendre de l’ampleur. Pourtant, l’impact de cette contestation populaire sur le monde politique semble très faible. La voix des citoyens est-elle encore audible dans nos démocraties?

Lors du dernier forum économique mondial qui vient de s’achever à Davos, la jeune suédoise Greta Thunberg a fait sensation en incarnant le nouveau visage de l’activisme écologique. Arrivée sur place par un train de nuit en provenance de Hambourg, elle a contrasté avec le ballet des limousines et des jets privés qui ont rejoint cette station huppée des Alpes. Pourtant, c’est d’elle dont tout le monde a parlé. "Je vois les faits et je sais ce qu’il y a à faire", a-t-elle déclaré. Devenue célèbre pour son action hebdomadaire devant le parlement de Stockholm, elle a été l’initiatrice de cette "grève de l’école pour le climat" qui touche maintenant d’autres pays, notamment la Belgique, avec le mouvement Youth for Climate qui a rassemblé 35.000 collégiens ce jeudi dans les rues de Bruxelles.

La marche Youth For Climate à Bruxelles le 17/01/2019 vue par Snapchat

Vendredi, Greta Thunberg s’est exprimée dans le cadre de l’événement "Se préparer pour la disruption climatique". Fustigeant l’irresponsabilité des gouvernements en place, elle plaide pour un changement radical de perspective.

Immobilisme politique

Greta Thunberg est une représentante, parmi d’autres, de ce qu’on appelle la "désobéissance civile", ce concept inventé par le philosophe américain Henry David Thoreau pour décrire ces situations où le citoyen, plutôt que d’user de la force contre le pouvoir qu’il juge illégitime, refuse, plus subtilement, de coopérer. Cette attitude vient traduire un sentiment partagé par bon nombre de citoyens: de plus en plus irrités, ils ne cachent plus leur impatience, leur colère et leur fatigue devant l’immobilisme politique.

Greta Thunberg a représenté l’activisme écologique à Davos.Ici, serrant la main de Christine Lagarde, directrice du Fonds monétaire international. ©EPA

Depuis la publication du pamphlet de Stephane Hessel "Indignez-vous", il est vrai que les motifs d’indignation ne manquent pas; on pourrait même dire qu’ils sont pléthoriques. Les raisons qui expliquent la colère et la révolte des citoyens se multiplient et, parfois, se recoupent: les inégalités sociales qui tendent à se creuser, la crise écologique qui ne recueille pas d’écho suffisant auprès des gouvernements aux prises avec l’exigence de croissance, les dégâts causés par un néolibéralisme effréné et incontrôlable, des élites de plus en plus refermées sur elles-mêmes, une technocratie aberrante et opaque.

2011 États-Unis

Du 17 septembre à la mi-novembre, le mouvement Occupy Wall Street, inspiré du printemps arabe, surprend aussi bien le monde de la finance que celui de la politique.

2011 Espagne

Le 15 mai 2011, des centaines de milliers d’"indignés" se mobilisent.

2016 France

À partir du 31 mars et jusqu’au mois de mai, dans le prolongement des manifestations contre la loi travail, le mouvement Nuit debout organise l’occupation de l’une des principales places de Paris, la place de la République.

2018 Belgique

Le 2 décembre 2018, la marche pour le climat, organisée à Bruxelles, rassemble 65.000 personnes.

2019 Belgique

Ce 24 janvier, 35.000 jeunes ont manifesté pour le climat à Bruxelles.

L’indignation doit se distinguer de l’engagement "classique" puisqu’elle fait référence, par principe, à un sentiment de colère exprimé face à un événement qui génère une conscience morale ainsi qu’une demande de justice. À en croire sa définition, le champ de l’indignation ne semble pas couvrir spécifiquement celui de l’action politique ou de la réflexion. Pourtant, de nos jours, l’indignation est bien devenue l’affect politique fondamental. Moteur de toutes les mobilisations citoyennes, elle sous-tend les contestations actuelles qui ont, dès lors, pris des formes spécifiques.

L’année 2008, marquée par la crise bancaire, a représenté un tournant au sein de nos sociétés démocratiques. Une série de mouvements citoyens ont émergé avec pour revendication cardinale une demande de participation plus active à la vie démocratique. À cela s’est ajouté un rejet de la démocratie représentative telle qu’elle se présente actuellement, ou du moins une mise en doute de ses capacités à prendre en compte les besoins et les aspirations réelles des citoyens. Tous ces mouvements, comme celui des gilets jaunes ou des marches pour le climat soulèvent un immense problème: la prise en compte de la contestation populaire par le pouvoir politique.

L’aspiration à des mouvements autonomes

À l’instar d’autres démocraties représentatives, la France est en train de faire l’expérience d’un changement de paradigme: les partis politiques ne semblent plus en mesure de former et de façonner l’opinion publique comme c’était le cas auparavant. Son expression échappe de plus en plus aux cadres fixés habituellement par la pratique politique, notamment par son discours. D’un autre côté, les syndicats et les fameux "corps intermédiaires" ont perdu leur influence. Même la presse doit admettre que l’information (et sa critique) n’est plus centralisée et que sa diffusion dépasse largement les canaux habituels. Tout converge donc vers une situation inédite: les citoyens cherchent à créer d’autres types d’organisations qui soient capables d’encadrer leurs aspirations en constituant des "mouvements" autonomes, autogérés et pluralistes, échappant ainsi aux formes institutionnelles courantes.

Le monde occidental est marqué par ce type de phénomène depuis 2010, notamment avec les grandes occupations de places qui ont eu lieu, entre autres, en Grèce, au Portugal, en Espagne, au Québec et aux Etats-Unis. En France – de loin le pays le plus créatif à ce niveau –, on a vu l’émergence des ZAD (Zone à défendre) et du mouvement "Nuit debout", mais aussi de nouveaux partis politiques, à l’image d’En marche ou de la France insoumise.

"C’est l’action qui met en œuvre la capacité de n’importe qui, la capacité de ceux qui n’ont aucune ‘compétence’ pour légiférer et gouverner."

Le mouvement des gilets jaunes s’inscrit dans le sillage de cette tendance générale. Comme l’explique le philosophe Jacques Rancière: "Significativement, ces ‘apolitiques’ dont on a souligné l’extrême diversité idéologique ont repris la forme d’action des jeunesses indignées du mouvement des places, une forme que les étudiants en révolte avaient eux-mêmes empruntée aux ouvriers en grève: l’occupation. Les gilets jaunes, issus de ce pays profond qu’on nous dit volontiers sensible aux sirènes autoritaires du populisme, ont repris cette revendication d’horizontalité radicale que l’on croit propre aux jeunes anarchistes romantiques des mouvements Occupy ou des ZAD. La démocratie n’est pas le choix majoritaire des individus. C’est l’action qui met en œuvre la capacité de n’importe qui, la capacité de ceux qui n’ont aucune ‘compétence’ pour légiférer et gouverner."

Pas d’inscription durable

Force est de constater cependant que les mouvements qui se sont inspirés, de près ou de loin, de l’injonction lancée par Hessel ont échoué à changer réellement le cours des choses. Cette difficulté ne tient pas seulement à l’aspect "artisanal" de tous ces courants, à leur forme évolutive et à leur spontanéité, mais elle provient aussi de la complexité à définir précisément une réponse politique adéquate. L’indignation et la mobilisation citoyenne ne trouvent pas dans l’offre politique actuelle une possibilité d’inscription durable.

Deux grandes notions semblent ainsi reléguées au rang d’antiquité: la réforme et la révolution. Même si, dans le cadre des gilets jaunes, on a parlé d’atmosphère insurrectionnelle, ou que l’on s’est prêté au jeu de la comparaison historique avec les Jacqueries, les événements de 68 ou de 1789, il est difficile de parler de "révolution" à proprement parler, tout simplement car son image a été largement ternie, au XXe siècle, par l’idéologie communiste.

"On commence dans l’indignation et la fureur et on arrive lentement à voir de quoi on dépend."

Synonyme d’une rupture brutale, violente et ingérable, la révolution est assimilée à celle de totalitarisme. De manière générale, nos sociétés semblent avoir abandonné ce modèle. D’où un mouvement des gilets jaunes incapable de définir avec précision sa cible, hésitant au sujet du recours à la violence. Comme l’expliquait le sociologue Bruno Latour sur France Inter: "Les gens ne savent même pas où taper. On commence dans l’indignation et la fureur et on arrive lentement à voir de quoi on dépend."

©Wouter Van Vooren

Par ailleurs, le réformisme – et là réside peut-être le problème majeur – est mis en question. Souvent brandi par les partis en tant que réponse à tous les problèmes, il se révèle, dans les faits, impuissant à satisfaire les attentes des citoyens en ces temps de crise. Pour la majeure partie des citoyens, la valse des réformes, leur nombre conséquent et la rapidité de leur mise en place ne sont plus synonymes d’un changement. Pire: plutôt que de désigner un espoir, elles signifient, dans l’esprit des populations, un probable recul ou l’exigence de nouveaux sacrifices comme l’ont montré les fameuses mesures d’austérité. De plus, le manque de transparence des majorités démocratiques actuelles, le climat de ploutocratie qui règne, ne favorisent pas la création de réformes structurelles.

L’absence d’un cadre politique alternatif crédible condamne donc l’indignation à ne produire que des révoltes souvent éphémères. Dépourvues de cadre théorique préalable, ces indignations contemporaines provoquent des soubresauts au sein du paysage politique, mais elles risquent trop souvent d’être cantonnées au seul registre symbolique.

Démocratie "concrète"

La question ressurgit de plus belle avec les gilets jaunes et les suites à donner à ce mouvement. Leurs revendications sont-elles vouées à se résorber dans le grand débat national qui vient de s’instaurer en France? Plutôt que de savoir comment donner la parole puisque, dans les faits, elle a déjà été prise, le pouvoir politique doit se poser une question autrement plus fondamentale: comment entendre cette parole? Les gouvernants sont-ils capables de réaliser une synthèse critique et non arbitraire des débats? Les conclusions peuvent-elles conduire à des prises de décisions fortes?

N’en déplaise à certains, les gilets jaunes ont ébauché une forme de démocratie "concrète", fondée sur une horizontalité radicale de l’action collective, seule capable, selon eux, de représenter la diversité de la protestation. On assiste donc à une évolution naturelle des pratiques politiques ordinaires, dont le pouvoir en place ne prend pas la mesure exacte. Le temps n’est plus aux concertations de façade ou de principe, c’est la façon de gérer les affaires publiques qui est en jeu avec, en filigrane, la question de la place du citoyen et celle du partage des responsabilités.

Est-ce l’occasion d’une transformation en profondeur du système politique qui ouvrirait la voie vers une démocratie participative? Quelle en serait la forme? Peut-on envisager une plus grande implication des citoyens dans le processus démocratique, notamment via la création d’instances intermédiaires entre le débat et la décision politique, la fondation d’espaces d’expression ou de consultation? Quoi qu’il en soit, ceci supposerait la mise en place d’un système démocratique beaucoup plus lent et transparent.

C’est pourquoi il nous faut juger ces mouvements autrement que sur le mode binaire réussite/échec, et les considérer, plus largement et à plus long terme, comme le signe d’une bonne santé démocratique, tel que le souligne Jacques Rancière: "C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre le slogan de 1968: ‘Ce n’est qu’un début, continuons le combat.’ Les commencements n’atteignent pas leur fin. Ils restent en chemin. Cela veut dire aussi qu’ils n’en finissent pas de recommencer, quitte à changer d’acteurs. C’est le réalisme – inexplicable – de la révolte, celui qui demande l’impossible. Car le possible, lui, est déjà pris. C’est la formule même du pouvoir: no alternative."

Les espoirs de changements portés par les citoyens se situent désormais tous à un niveau infrapolitique. Si les mouvements citoyens en sont le signe le plus visible, en deçà, sourd une espèce de révolution silencieuse à travers nos sociétés contemporaines qui, conscientes de l'inefficacité des gouvernements, cherchent à incarner en elles-mêmes un idéal démocratique en perpétuelle évolution.

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