interview

Claudia Senik, économiste: "Le non-essentiel est essentiel au bonheur et au bien-être des individus"

©©Hannah Assouline/Opale/Leemage

Professeur à la Sorbonne, l’économiste Claudia Senik dirige l’Observatoire du bien‐être. Spécialiste de l’économie du bonheur, elle vient de coordonner un ouvrage collectif sur le thème de la confiance*.

Pourquoi assistons-nous aujourd’hui, selon vous, à une crise de la confiance?

De manière générale, il existe un manque de confiance de plus en plus flagrant envers ce qu’on nomme les "élites" qui sont autorisées par des moyens légitimes à exercer un pouvoir, qu’elles soient politiques, économiques ou scientifiques. On observe une critique de plus en plus virulente envers les experts et la représentation politique. Cette crise de la confiance entraine une explosion de vérités alternatives et de fake news sur les réseaux sociaux.

La montée des extrêmes est un symptôme de la défiance qui s’est installée progressivement dans nos sociétés. Ce problème de la confiance existe en réalité depuis vingt ou trente ans et est le reflet d’une perte de contrôle au niveau national: les bouleversements  qui surviennent au niveau mondial, le Covid récemment, ne peuvent pas être totalement surmontés à l’échelle des États. Cette incapacité des gouvernements à protéger les citoyens face aux chocs et aux transformations globales du monde porte atteinte à la confiance générale, car ils sont source d’inquiétudes.

La crise sanitaire actuelle accroit-elle ce problème?

On remarque que les pays où il existait le plus fort taux de confiance envers les gouvernements avant la crise sont ceux où il y a eu le moins de morts et le moins de récession. La confiance agit donc comme un modérateur de l’impact de l’épidémie sur la santé et sur l’économie. A contrario, dans les pays où la confiance envers les gouvernements était déjà affaiblie, la gestion de la crise accroît cette défiance.

"On remarque que les pays où il existait le plus fort taux de confiance envers les gouvernements avant la crise sont ceux où il y a eu le moins de morts et le moins de récession."

À cette crise de la confiance est couplée une crise de l’autorité, selon vous?

Oui, il y a une crise de l’autorité au sens où il est très difficile, dans une démocratie, de gouverner des gens qui veulent conserver in fine le pouvoir tout en le déléguant. C’est ce qu’on a pu observer avec la crise des gilets jaunes et à travers toutes les revendications de démocratie participative. À terme, ce climat de défiance permanente contribue à affaiblir la capacité de gouverner.

Tous les discours de remises en cause de l’autorité représentent, selon moi, un monde en grande partie illusoire. Par exemple, la dichotomie entre les élites et le peuple est imaginaire. L’"élite" n’existe pas, et le "peuple" encore moins. Dès qu’il s’agira de voter dans un système de démocratie participative, le "peuple" va se diviser. Dans une démocratie directe, il y aura toujours une minorité et une majorité, et comme il sera impossible pour tout le monde de participer, seules certaines voix se feront entendre. Mais c’est une illusion complète de croire que ceux qu’on entendra le plus seront les plus représentatifs.

Le populisme est-il un vecteur de cette crise de la confiance?

Les populistes sont le support et le vecteur de cette crise de la confiance et sa cause est la globalisation. Donald Trump en est le parfait exemple: il n’a cessé de jouer là-dessus en proposant systématiquement un discours alternatif et complotiste. Bien qu’il mette en avant la défiance et le doute, le complotisme représente en fait un mécanisme de persuasion émotionnelle très puissant.

"Les populistes sont le support et le vecteur de cette crise de la confiance et sa cause est la globalisation."

Comment analysez-vous le phénomène du télétravail au regard de cette crise de la confiance?

La question du télétravail est très intéressante: est-ce que le fait de vivre à distance a un impact sur la confiance? Lors du premier confinement, les enquêtes montrent que les gens étaient globalement satisfaits. C’était une parenthèse lors de laquelle ils ont pu mieux contrôler leur temps et organiser leurs journées. Le deuxième confinement, selon les enquêtes plus récentes, est vécu de manière très différente: le manque d’interactions sociales et de reconnaissance se fait sentir. La sérendipité (l'art de faire des découvertes inattendues, ndlr) est également perdue, et avec elle une bonne part de l’innovation et de la créativité. Au-delà de ça, aller au travail permet de rythmer une journée: il s’agit d’une discipline. Lorsqu’on va au travail, le travail devient une priorité.

Chez soi, d’autres choses interviennent en permanence et ont pour effet de nous détourner de notre activité. Beaucoup de gens ont besoin de signes sensibles qui montrent qu’ils sont à un endroit, et pas ailleurs. C’est la théorie du sociologue Erving Goffmann, qui me semble très juste: chaque personne a des identités multiples activées en fonction des interactions sociales. Le fait d’aller au travail, par exemple, active l’identité "travailleur", "salarié" ou "collaborateur". Or, le télétravail ne permet plus le déploiement ces identités multiples.

"Selon le sociologue Erving Goffmann, chaque personne a des identités multiples activées en fonction des interactions sociales. Or, le télétravail ne permet plus le déploiement ces identités multiples."

La distinction essentiel/non-essentiel a provoqué de nombreux débats ces dernières semaines. Vous semble-t-elle justifiée?

En période de crise sanitaire, l’essentiel est ce qui est nécessaire à la survie, ce qui permet de fonctionner. Mais le non-essentiel est, paradoxalement, essentiel au bonheur et au bien-être des individus. Nos besoins de base sont très variés en réalité: par exemple, le besoin d’épanouissement et le besoin de reconnaissance comptent dans la genèse de notre bien-être. Actuellement, on promet des compensations financières pour traverser la crise, mais les gens n’ont pas seulement besoin d’argent: ils ont besoin de travailler, d’agir et de développer leur activité. Le bien-être ne peut pas se mesurer uniquement selon l’aspect financier.

Lors du premier confinement, de nombreuses personnes annonçaient vouloir adopter un autre mode de vie où le bien-être deviendrait l’une des priorités. Qu’en pensez-vous?

Nous avons mené une grande consultation à ce sujet et beaucoup de gens, durant le premier confinement, évoquaient en effet le monde d’après avec enthousiasme: renoncer à prendre l’avion, consommer local, relocaliser l’économie, effectuer un pas en arrière par rapport à la mondialisation, être plus attentif à l’écologie.

Mais qu’avons-nous observé durant les vacances? La consommation a rebondi à un point incroyable. Le PIB perdu pendant le confinement a été quasiment rattrapé. Entre ce que disent les gens et ce qu’ils font, il peut y avoir de nombreuses différences. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’ils mentent ou qu’ils sont de mauvaise foi. Un individu peut être animé par plusieurs motivations, parfois contradictoires. Vous pouvez avoir des attentes citoyennes tout en ayant des pulsions consommatrices.  C’est contradictoire mais pas impossible.

"Actuellement, on promet des compensations financières pour traverser la crise, mais les gens n’ont pas seulement besoin d’argent: ils ont besoin de travailler, d’agir et de développer leur activité."

Comment renouveler les modalités de la confiance aujourd'hui ?

Trois éléments me semblent nécessaires: un projet, un fond commun d’existence réelle et un ennemi commun. Pour restaurer la confiance, il faut sentir qu’on fait partie du même groupe. Il faut une orientation et un récit commun. Or, qu’est-ce qui est commun dans nos sociétés? Le bien public, c’est-à-dire l’hôpital ou l’éducation, par exemple. Durant cette crise, nous avons pu voir l’importance de toutes ces choses gratuites dont nous bénéficions et qui créent une cohésion au sein de la société. C’est pourquoi il est plus que jamais nécessaire de les revaloriser. En ce qui concerne l’ennemi, on voit actuellement, en France notamment, que la défense de la liberté d’expression mobilise les gens et permet de retrouver une identité commune tout en réactivant des valeurs qui sont partagées par le plus grand nombre.

L’ennemi commun ne pourrait-il pas être aussi un capitalisme débridé qui a de graves conséquences au niveau écologique?

L’ennemi n’est pas le capitalisme en soi, mais bien les excès de la globalisation. L’organisation de la production des biens a complètement changé dans un monde désormais façonné par la technologie. Il y a moins de gens employés par les GAFAM qu’à l’époque chez General Motors. Ces entreprises sont plus concentrées. Elles ne sont localisées nulle part. Leur monopole est naturel. Cette économie détruit énormément d’emplois dans la classe moyenne. Dans un monde de la concurrence comme le nôtre, il faut des règles et des instances qui ont la tâche de les faire appliquer en évitant au maximum les externalités négatives, au niveau du patrimoine culturel et naturel.

"Qu’est-ce qui est commun dans nos sociétés? Le bien public, comme l’hôpital ou l’éducation. Durant cette crise, nous avons pu voir l’importance de toutes ces choses gratuites dont nous bénéficions et qui créent une cohésion au sein de la société."

N’est-ce pas la tâche précisément d’une instance comme l’Europe? N’a-t-elle pas un rôle conséquent à jouer pour rétablir la confiance ?

L’Europe est l’instance dont nous avons le plus besoin pour rétablir la confiance afin de réagir aux excès de la globalisation. On le sait, l’optimisation fiscale des entreprises joue sur la libre circulation du capital. Or c’est par le biais de la politique de la concurrence que l’Europe entend faire payer des impôts aux GAFAM: parce qu’ils font de la concurrence aux entreprises locales. L’objectif est clair: ne pas taxer uniquement les bénéfices de ces entreprises, mais le chiffre d’affaires qu’elles réalisent dans les pays où elles opèrent. Bien sûr, ce n’est pas suffisant et, de manière générale, l’Europe ne s’affirme pas encore assez. Mais s’il y a un espoir de restaurer la confiance, il réside à cet endroit.

*Crises de confiance, (sous la direction de) Claudia Senik, Éditions la découverte, 276 p., 23 euros.

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