Coluche: devenir Président, comme une bonne blague

©Leonard de Raemy

Il y a 40 ans, Coluche briguait la présidence de la République en France. Alors que dimanche 20 juin, les élections régionales entament un premier tour où les résultats du RN sont attendus, avant les présidentielles de 2022, la figure du bouffon populaire et populiste résonne encore comme une possible solution aux maux républicains, 7 mandats présidentiels plus tard.

"Ce qu'elle va faire, la gauche? Elle va faire pitié, comme d'habitude." "La droite a gagné les élections. La gauche a gagné les élections. Quand est-ce que ce sera la France qui gagnera les élections?" Ces punchlines que l'on pourrait entendre aujourd'hui datent des années 80, signées Michel Colucci, né en 44 dans le 14ᵉ arrondissement de Paris.

"Coluche, Président! Coluche, Président!"

En fait, Coluche n'a pas attendu de devenir le comique préféré des Français pour caresser le rêve présidentiel. "J'avais pensé me présenter en 74, mais pas assez connu, je ne pouvais pas!", déclarait-il dans le documentaire "Coluche, un clown ennemi d'état" (1).

Ce n'est pourtant pas le fait de rencontrer Paul Lederman (producteur de Claude François), grâce à qui Coluche triomphera très vite en télé, en radio et sur scène, qui va l'amener à présenter sa candidature, mais bien les deux censures successives dont il sera victime. Europe 1, où il tire à boulets rouges sur tous les hommes politiques dans l'émission "On n'est pas là pour se faire engueuler", le renvoie en 79. Et en janvier 80, c'est RMC, radio Monte-Carlo, qui le vire après seulement… 10 jours d'antenne! Le directeur de la chaîne, Michel Bassi, est un proche de Valéry Giscard d'Estaing, propulsé à la Une des journaux pour son implication dans l'affaire des diamants de Bokassa, ce dont Coluche ne se prive évidemment pas de parler sur les ondes…

"J'appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français … (.) Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche."

Le comique n'a plus aucun media. Son conseiller et assistant, Romain Goupil, militant trotskiste et un des leaders des manifs en mai 68, dira à Coluche: "Le seul moyen pour prendre la parole et dire ce qu'on veut dire, c'est se présenter à la présidentielle." C'est ainsi que l'humoriste prépare son programme, afin de lancer sa candidature "bleu-blanc-merde", le 30 octobre 80, sur la scène du Gymnase, son fameux appel : "J'appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français … (.) Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche."

La censure a évidemment accéléré la candidature, mais la tentation du pouvoir qui lui trottait en tête peut aussi avoir été stimulée par ce goût de trop peu. Voilà plusieurs années que sur scène, dans "Mes adieux au Music-Hall", à travers une galerie de personnages (le CRS arabe, le clochard analphabète, l'ancien combattant,…), il dépeint l'état délabré de la France, qu'il se moque férocement des politiques, de l'armée et des media, qu'il fait rire des dizaines de milliers de spectateurs. Mais résultat? Rien ne change vraiment.

"Jusqu'à présent la France est coupée en deux, avec moi, elle sera pliée en quatre!"

Mikhaïl Bakhtine parlait, dans le contexte du carnaval au Moyen Âge, du rire "soupape" (2) qui met le monde cul par-dessus tête, renverse les puissants le temps des festivités (ou d'un spectacle) mais qui, le carnaval terminé, s'éteint, préservant au final l'édifice politique en place. Le rire à l'ADN contestataire se révèlerait-il conservateur? Coluche, au fil des ans, a quitté les habits de ses personnages pour devenir l'homme à la salopette rayée, lunettes rondes et grandes chaussures. Sa parole va sortir des salles pour envahir l'espace public. Le clown se mue en porte-parole pour réellement faire bouger les choses. "Ils nous prennent pour des imbéciles, votons pour un imbécile!"

Mais la candidature de Coluche, au départ, passe aux yeux des media et des politiques pour un gag de plus. L'artiste est proche de l'équipe d'Hara-Kiri du Professeur Choron et il lance vanne sur vanne: "Jusqu'à présent la France est coupée en deux, avec moi, elle sera pliée en quatre!"

16%
En décembre 80, le Journal Du Dimanche annonce 16% d'intentions de vote pour l'humoriste.

Jean-Marie Cavada, directeur de l'info sur TF1 déclarait: "Vous imaginez Charlot aux États-Unis se présentant face à Roosevelt?", personne n'y croit. Mais alors, comment expliquer qu'en décembre 80, le Journal Du Dimanche annonce 16% d'intentions de vote pour l'humoriste? Comment se fait-il que le philosophe Gilles Deleuze ou le sociologue Pierre Bourdieu, par exemple, soutiennent le comique? "Coluche est parvenu à incarner une politique autre, s'adressant avec efficacité à une population qui ne se sentait plus représentée par le système institutionnel traditionnel", déclare Marie Duret-Pujol, maîtresse de conférences d'études théâtrales à l'Université Bordeaux Montaigne et autrice de textes sur Coluche (3). "Celles et ceux qui riaient avec Coluche pouvaient ainsi, dans le même temps, partager son diagnostic sur l'actualité et plus généralement sur la société française! (...) En riant, parce qu'ils rient d'eux-mêmes, des autres, de leurs voisins, des responsables politiques, bref de la société telle qu'elle est, ils peuvent s'éprouver comme un collectif, construire un point de vue collectif sur le monde social, critique et aspirant à un changement."

Les affaires devenant sérieuses, les états-majors s'inquiètent, à gauche comme à droite. Le ministre Christian Bonnet fera surveiller Coluche 24h sur 24h par des agents reliés aux Renseignements généraux. L'humoriste, lui, quitte la farce pure et dure pour des discours plus militants.

"Il y a quand même moins d'étrangers que de racistes en France!"

À la télé, Coluche dénoncera les violences policières. Il faut dire que, début 81, la France va mal, usines fermées, chômage massif, scènes d'insurrection dans la capitale, fortement réprimées. Coluche change de ton, alors qu'en octobre, il était invité dans une émission politique, voilà que "devenu homme politique de fait, Coluche n'allait bien vite plus disposer d'une bienveillante neutralité médiatique, constate Marie Duret-Pujol. Presse écrite, radio et télévision bruissent alors de critiques portant aussi bien sur le candidat que sur ses électeurs potentiels. Les journalistes commencent à dépolitiser la candidature en refusant d'attribuer une réflexion politique à ceux qu'ils nomment les 'coluchiens'."

Coluche est aux abois. Pour continuer à exister, il cherche à fédérer tous les mécontents (les motards en colère, les anti-fisc,…). Il rencontre Gérard Nicoud, président d'un syndicat, le Cidunati, et héritier de l'esprit de Pierre Poujade. "Je préfère voter pour une salopette que pour un salopard!" Gérard Nicoud remplit des stades en défendant les petits commerçants et artisans: "Ni droite ni gauche, tous les politiciens pourris!" Au final, Coluche ne s'alliera pas, ne se salira pas avec ce syndicat, mais son sketch "Un pour tous, tous pourris!" refroidira définitivement ses soutiens de la première heure, comme Romain Goupil par exemple.

"Coluche, populiste? Coluche, populiste?"

À écouter certains propos de l'artiste: "La moitié des hommes politiques sont des bons à rien. Les autres sont prêts à tout!", "On va foutre le bordel, c'est déjà ça de pris!" ou "Les hommes politiques, on devrait les faire souffler dans le ballon pour savoir s'ils ont le droit de conduire la France au désastre", la question d'un Coluche populiste est posée. Philippe Boggio, ancien journaliste du Monde et auteur d'une bio sur Coluche, pose la question sur Coluche dans "Légende" (4): "Esprit libertaire ou populiste masqué? (...) Coluche candidat, 'Pour la foutre au cul!', ce n'était pas si éloigné de: 'Elections, piège à cons!', le vieux slogan anar que Mai 68 avait remis au goût du jour."

"Le drame, ce n'est pas le populisme, c'est l'enrichissement des pauvres!"

Il est question d'anarchie, certes, mais est-ce du populisme? Giscard s'invitant chez des familles françaises pour leur jouer de l'accordéon autour d'une table, est-ce un geste populiste? "Le populiste est celui qui dit 'je suis le peuple' comme Donald Trump, Beppe Grillo, Marine Le Pen, etc…, définit Vincent Laborderie, politologue à l'Ucl. Si Eric Zemmour se présentait en 2022, il incarnerait le peuple d'avant, des Français de souche. Pour ce qui est de l'humour, le candidat populiste aime le manier, car cela lui permet de ne pas devoir argumenter face à son adversaire en le traitant, par exemple, de 'Sleepy Joe' comme le fit Trump pour humilier Joe Biden ou de 'Croocky Hillary' pour se moquer d'Hillary Clinton." "Coluche n'a jamais été traité de populiste dans la presse de l'époque, tient à souligner Marie Duret-Pujol. Mais de poujadiste, oui. (...) Peu de rapport pourtant entre les deux candidats, puisque Pierre Poujade se présentait comme le seul capable d'éviter une révolution, alors que Coluche prétendait au contraire en déclencher une!"

Et si on demandait à Coluche lui-même? "Le drame, ce n'est pas le populisme, c'est l'enrichissement des pauvres!"

"Coluche était double, totalement schizophrène, bipolaire. Un révolutionnaire vulgaire et tendre, autoritaire et généreux. N'oubliez jamais qu'il était surtout politiquement incohérent!"
Pierre Bénichou
Ami de Coluche

Coluche poussera le bouffon un peu trop loin, inventant avoir les fameuses 500 signatures indispensables pour être candidat. Le mensonge, exactement ce qu'il reprochait aux politiques dans ses spectacles. "Le plus souvent, les humoristes se présentent aux élections avec de louables intentions: ils désirent réellement qu'avec eux les choses soient moins moches. Mais ils l'ont vite dans le baba. Ils se font gober tout crus par les rituels interlopes qu'ils prétendaient parodier", analyse Noël Godin, notre Entarteur national qui lui, par contre, en étalant de la crème fraîche sur la chemise de Bernard-Henri Lévy ou le costume de Bill Gates, marque bien la séparation entre humour et pouvoir: "C'est archi net comme torchette: nous ne nous en prenons cocassement qu'à des bachi-bouzouks ivres de pouvoir se la pétant grave. En démontrant guillerettement que n'importe quel garnement fauché comme les blés, avec un gâteau crémeux de rien du tout, peut tuer par le ridicule les puissants de ce monde."

En 2015, BHL est à nouveau victime d'un entartage de la part de Noël Godin, dit Le Gloupier. Une protestation qui ne dépassera jamais le mode terroriste pâtissier. ©BELGA

"Je suis capable du pire comme du meilleur. Mais dans le pire, c'est moi le meilleur."

Pierre Bénichou, un ami proche de l'artiste, nous éclaire sur la personnalité versatile du comique: "Coluche était double, totalement schizophrène, bipolaire. Un révolutionnaire vulgaire et tendre, autoritaire et généreux. N'oubliez jamais qu'il était surtout politiquement incohérent!"

La candidature de Coluche prend fin. Le voilà interdit d'antenne sur TF1 jusqu'à l'élection et sur Antenne 2, dans le Collaro show, une séquence dans laquelle il s'en prend aux politiques est retirée avant diffusion! L'humoriste entamera une – fausse – grève de la faim. "Paul Ledermann avait rapidement mis fin à cette blague-là, raconte Philippe Boggio, offensante pour tous ceux qui n'ont plus, dans le monde, que cet ultime moyen de protester encore." Comparer sa situation de comique interdit d'antenne avec celle de prisonniers politiques désespérés relevait de la mascarade. Le 7 avril 81, Coluche jette le gant. "Je préfère que ma candidature s'arrête, ça commence à me gonfler!" En mai, Mitterrand est élu, le comique sera là à ses côtés.

"Grillo, Presidente! Grillo, Presidente!"

La candidature de l'humoriste hyper populaire, Beppe Grillo, ressemble par bien des aspects à celle de Colucci, fil d'émigré italien. Comme Coluche, Grillo fut éjecté de la télé en 87 pour avoir lancé sur antenne la blague de trop sur Bettino Craxi, président du Conseil socialiste de l'époque.

Comme Coluche, Grillo rencontrera son Paul Lederman, Gian Roberto Casaleggio, un Milanais, fondateur d'une entreprise numérique diffusant des vidéos imaginant le monde de demain, une utopie prédisant qu'en 2054, un gouvernement mondial sera élu par internet! Voilà les bases du futur Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo créé en 2009, 5 éléments, eau, environnement, énergie propre, communication et développement durable: un vrai programme que signerait Greta Thunberg les yeux fermés et les tresses en l'air.

23 et 25%
Beppe Grillo ira plus loin que Coluche, son mouvement emportant entre 23 et 25% aux 2 chambres du parlement et, en 2016, gagnant de grandes villes, dont Rome!

Grillo lance le V-Day (Vaffanculo Day) qui rappelle évidemment le "On va leur foutre au cul!" de Coluche. Comme le comique français, il multiplie les coups d'éclat, comme en 2011, où, suivi de ses supporters, Beppe Grillo dépose un sac de moules devant le palais de l'Assemblée nationale pour dénoncer les députés s'accrochant à leur siège.

Beppe Grillo ira plus loin que Coluche, son mouvement emportant entre 23 et 25% aux 2 chambres du parlement et, en 2016, gagnant de grandes villes, dont Rome! Comme Coluche, hélas, le discours de Grillo variera plus que de raison, surtout lorsque le MVT 5 étoiles s'unira à la Ligue du Nord, parti d'extrême-droite. En 2017, Beppe Grillo quitte son propre mouvement.

Beppe Grillo. ©REUTERS

Quel "mec" en 2022?

Les présidentielles françaises de 2022 vont-elles voir émerger un nouvel humoriste? Il y a eu la tentative de Jean-Marie Bigard, assez vite enterrée suite à une manif des gilets jaunes plutôt violente. Cyril Hanouna n'est pas à proprement parler un comique, mais un animateur bouffonesque commettant des blagues, parfois très douteuses. La rumeur de sa candidature pour 2022 a déjà couru et il a de sérieux atouts: il est tous les soirs sur C8 télévision, il a une influence phénoménale sur les réseaux sociaux et Vincent Bolloré serait son Paul Lederman. De plus, il a déjà réussi une épreuve qui relie divertissement et politique, en animant sur BFM TV en janvier 2019, aux côtés de Marlène Schiappa, secrétaire d'État chargé de l'égalité femmes hommes, "le grand débat national". Hanouna a acquis une légitimité, devenant porte-parole des gilets jaunes, ce qui le rapproche d'un Coluche fédérant tous ceux qui ont le mal de vivre…

Le portrait de l'homme à la salopette rayée et au nez de clown a orné pas mal de ronds-points plusieurs semaines d'affilée. Dans une France où le Président est discrédité par une partie de la population – qui a même réclamé sa tête sur un piquet! –, il n'est pas impensable de voir resurgir en 2022 une candidature apparemment fantaisiste. Qu'un humoriste sans aucune expérience du domaine politique ose affronter un homme issu du système institutionnel classique montre combien la tentation est grande, aujourd'hui, d'avoir au sommet de l'État d'autres visages de la population civile pour représenter la démocratie.

L'une des raisons nourrissant ce désir d'émergence de personnalités atypiques tient en l'absence de récit livré aux citoyens par ceux qui nous gouvernent. Ces derniers, aux penchants technocratiques, servent chiffres et courbes pour décrire le réel. "Les chiffres font autorité, analyse Marie Duret-Pujol, mais où est l'humain? Coluche, lui, incarnait des personnages, créait des situations concrètes illustrant la réalité vécue par les Français. L'humoriste, en général, part de son vécu, il dit je."

"J'arrêterai la politique, disait Coluche, quand les politiques arrêteront de faire des blagues!"

Voilà pourquoi des humoristes peuvent un jour être tentés par le pouvoir. Le récit, ils maîtrisent! C'est leur matière première, et une force de frappe puissante face à des discours politiques trop proches des power point, des statistiques et des dépôts de bilan.

"J'arrêterai la politique, disait Coluche, quand les politiques arrêteront de faire des blagues!" Coluche n'a pas été au bout de son rêve présidentiel, lui, l'enfant de Montrouge, mais de sa cité, il n'a jamais oublié le nom "cité de la solidarité". Il a, entre autres, combattu le racisme aux côtés d'Harlem Désir (SOS racisme), aidé Médecins sans Frontières dans leur combat contre la famine en Éthiopie, prôné avant l'heure le mariage pour tous, en épousant pour un jour Thierry Le Luron, et il a surtout démontré qu'il ne fallait pas être président pour poser un acte politique majeur en lançant cette opération solidaire perdurant encore aujourd'hui: les Restos du Cœur.

"Il paraît que la crise rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. Je ne vois pas en quoi c'est une crise. Depuis que je suis petit, c'est comme ça."

Vidéothèque

-(1) Coluche, un clown ennemi d'état doc. de Jean-Louis Perez et Michel Despratx

Bibliographie

-(2) L'œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance,  Mikhaïl Bakhtine, éd. Le Seuil (1965).

-(3) Le rire, une arme de politisation massive? Marie Duret-Pujol - Revue des deux mondes (2019).

-(4) Coluche revue "Légende" d'Eric Fottorino (2021).

-Coluche par Philippe Boggio,  éd. Flammarion (1991).

- De quoi se moque-t-on? Marie Duret-Pujol, "De la rigolade au rire jaune: Coluche candidat, Coluche président", CNRS édition.

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