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Comment l’Inde a plongé dans l’enfer du coronavirus

Les hôpitaux indiens manquent de lits mais tout aussi cruellement d’oxygène. ©Photo News

Si l’Inde se projette comme la "pharmacie du monde", son système de santé, trop longtemps sous-financé, est terrassé par l’épidémie totalement hors de contrôle. Faute de soins, certains malades s’effondrent au seuil des hôpitaux, sous les yeux de leurs proches.

Lorsqu’Astha Mittal, la trentaine, entend la voix de son père se briser au bout du fil, elle prend la mesure du drame. "Il n’y a aucun lit d’hôpital disponible pour ta mère",  lui lance-t-il, désemparé. Avant d’ajouter, sous le choc: "J’ai vu tant de cadavres à l’entrée des urgences..." Jamais Astha n’aurait pensé que son père, ce "grand débrouillard", puisse un jour se retrouver démuni dans une ville dont il connaît toutes les ficelles.

Mais, depuis plusieurs heures, l’homme d’une soixantaine d’années attend en vain aux portes d’un hôpital de la périphérie de New Delhi. L’infection pulmonaire de son épouse, positive au coronavirus, se dégrade et elle doit être admise d’urgence. En appel vidéo, la fille suit la course contre la montre que mène son père, dès l’arrivée à l’hôpital. "C’était plein à craquer, les lits étaient collés les uns aux autres", décrit-elle. Le père et la fille comprennent alors l’effroyable tragédie qui se joue à l’échelle d’un pays dont le système de santé est terrassé par l’épidémie hors de contrôle. Vendredi, le pays a enregistré 414.188 nouveaux cas et plus de 3.915 décès au cours des dernières 24 heures.

414.188
nouveaux cas en 24H
Vendredi, le pays a enregistré 414.188 nouveaux cas et plus de 3.915 décès au cours des dernières 24 heures.

Faute de soins, certains malades en sont réduits à rendre leur dernier souffle dans une ambulance. D’autres s’effondrent au seuil des hôpitaux, sous les yeux de leurs proches. Fin avril, la tante de Babita Thakur s’est ainsi éteinte chez elle. Un matin, le taux d’oxygène de la dame de près de 70 ans, positive au coronavirus, chute dangereusement. Malgré des efforts effrénés, sa famille ne parvient à lui trouver un lit d’hôpital équipé d’oxygène. "Si elle avait pu être prise en charge, elle aurait survécu", se convainc Babita Thakur, 40 ans. Quant à la mère d’Astha, elle sera finalement soignée et tirée d’affaire. "Grâce à Dieu", souffle la jeune femme.

Faute de soins, certains malades en sont réduits à rendre leur dernier souffle dans une ambulance.

Aide internationale

Les hôpitaux indiens manquent de lits mais tout aussi cruellement d’oxygène. "Nous avons des réserves d’oxygène jusqu’à midi aujourd’hui à l’hôpital pour enfants Madhukar Rainbow, Malviya Nagar, New Delhi #SOS", tweetait cet établissement de la capitale le samedi 1er mai, avant de recevoir quinze bonbonnes pour tenir quelques heures supplémentaires. La veille, une dizaine de patients en soins intensifs sont décédés dans un hôpital à proximité, le ravitaillement en oxygène ayant trop tardé. Depuis des semaines, les hôpitaux de Delhi en sont réduits à envoyer ces cris de détresse déchirants aux autorités via les réseaux sociaux ou les chaînes de télévision. Et les habitants, eux aussi, ont investi Twitter ou Facebook pour relayer des messages d’appels à l’aide de leurs proches dans des états critiques.

Plus de 40 pays ont promis d’apporter un soutien à l’Inde qui refusait pourtant toute aide internationale depuis plus d’une décennie.

Face au drame, l’aide internationale afflue. Plus de 40 pays ont promis d’apporter un soutien à l’Inde qui refusait pourtant toute aide internationale depuis plus d’une décennie. À bord des premiers avions se trouvent de l’équipement médical, des médicaments, des concentrateurs d’oxygène ou des respirateurs.

La "pharmacie du monde"

Lors de la première vague de coronavirus, l’Inde avait brièvement stoppé les exportations de plusieurs molécules, dont le paracétamol et l’hydroxychloroquine, suscitant une forte inquiétude à travers le monde. Le secteur pharmaceutique indien satisfait à lui seul plus de la moitié de la demande en vaccin dans le monde, 40% des importations de médicaments génériques des États-Unis et 25% de la demande de médicaments du Royaume-Uni. Néanmoins, les fabricants indiens dépendent eux-mêmes grandement de la Chine pour de nombreux principes actifs. L’année dernière, le géant sud-asiatique craignait donc une pénurie en raison de la perturbation des chaînes d’approvisionnement. Mais l’Inde avait rapidement rouvert la voie aux exportations, un geste salué à travers le globe. 

"Aucun pays ne peut répondre à une urgence de santé publique s’il ne dispose pas déjà d’un système de santé efficace et équitable."
Srinath Reddy
Directrice de la Fondation pour la santé publique d’Inde

Si l’Inde se projette comme la "pharmacie du monde", son système de santé trop longtemps sous-financé ne parvient pas encaisser le choc de cette effroyable seconde vague. "Aucun pays ne peut répondre à une urgence de santé publique s’il ne dispose pas déjà d’un système de santé efficace et équitable", explique Srinath Reddy, à la tête de la Fondation pour la santé publique d’Inde. Le pays ne consacre que 1,2% de son PIB aux dépenses de santé, là où la Belgique y dédie environ 10%. On ne compte qu’un lit d’hôpital pour 10.000 habitants. "Environ 7% des Indiens risquent de tomber dans la pauvreté en raison de dépenses de santé inabordables", ajoute Srinath Reddy. 

1,2%
Du PIB Indien
Le pays ne consacre que 1,2% de son PIB aux dépenses de santé, là où la Belgique y dédie environ 10%.

L’Inde aurait-elle pu mieux se préparer au choc? Après un recul spectaculaire du coronavirus en début d’année, les experts jugent que le pays a trop vite voulu refermer le chapitre de la pandémie. "Le gouvernement n’a pas anticipé la seconde vague: les infrastructures temporaires mises en place l’année dernière ont été démantelées et les hôpitaux entièrement dédiés au Covid-19 ont recommencé à accueillir des patients pour d’autres pathologies",  déplore Srinath Reddy.

Certains États, comme New Delhi, dépendent entièrement de l’oxygène produit dans d’autres régions

Besoins en oxygène

Au cours des dernières semaines, l’explosion des besoins en oxygène s’est révélée être l’un des principaux défis. "Avec plus de trois millions de cas actifs de coronavirus, les besoins en oxygène sont bien plus élevés que quiconque aurait pu l’imaginer", concède T. Sundararaman, expert des questions de santé publique. Certains États, comme New Delhi, dépendent entièrement de l’oxygène produit dans d’autres régions. Le transport et le stockage présentent à eux-seuls de véritables casse-tête logistiques. "Il faut des camions citernes, des bonbonnes, davantage d’hôpitaux devraient posséder leurs propres générateurs d’oxygène et nous aurions pu anticiper cela", dénonce T. Sundararaman. 

2%
D'habitants vaccinés
Le pays, qui abrite le Serum Institute of India, le plus gros fabricant de vaccins au monde en volume, n’a pour le moment vacciné qu’un peu plus de 2% de son 1,3 milliard d’habitants.

L’ambitieuse campagne d’immunisation indienne, lancée en fanfare mi-janvier, semble elle aussi compromise. Le pays, qui abrite le Serum Institute of India, le plus gros fabricant de vaccins au monde en volume, n’a pour le moment vacciné qu’un peu plus de 2% de son 1,3 milliard d’habitants. "Le gouvernement affirme qu’il n’y a pas de pénurie de vaccins mais en un mois, les inoculations quotidiennes ont été réduites de moitié alors même que la campagne a depuis été ouverte à tous les adultes", détaille Rijo John, économiste de la santé.

Records de contaminations

En début d’année, l’Inde avait fait le pari osé d’exporter des vaccins à travers le monde, commercialement mais aussi sous forme de dons dans le cadre d’une vaste opération de diplomatie vaccinale. Au total, plus de 66 millions de doses manufacturées en Inde ont été exportées avant que le gouvernement ne ralentisse la cadence au regard de la résurgence du virus. "Nous ne nous sommes pas suffisamment préparés sur le front du vaccin mais la sévérité de cette seconde vague a pris tout le monde par surprise", estime Rijo John. 

66
Millions de doses
Au total, plus de 66 millions de doses manufacturées en Inde ont été exportées avant que le gouvernement ne ralentisse la cadence au regard de la résurgence du virus.

Aujourd’hui, le tsunami de l’épidémie continue de déferler sur l’Inde. Le pic ne devrait pas être atteint avant la mi-mai, selon les experts. L’Inde ne cesse de battre des records de contaminations et le pays a dépassé les 21 millions de contaminations et les 234.000 morts depuis le début de la pandémie. Mais le gouvernement refuse pour le moment d'imposer un confinement national, comme il l’avait fait l’année précédente. Plusieurs États sont néanmoins confinés, à l’instar de la capitale de New Delhi.

 "L’économie indienne a déjà payé très cher le prix d’un confinement strict et de longue durée en 2020, des millions de travailleurs informels ayant perdu leur emploi. Aussi le gouvernement essaye de minimiser l’impact sur des millions de ménages à faible revenu", explique Rajiv Biswas, économiste chez IHS Markit. Après un plongeon sans précédent en 2020-2021 (-8%), la croissance indienne devait rebondir de 12,5% cette année selon les dernières projections du FMI. Mais plusieurs économistes ont déjà revu leurs prévisions à la baisse.  

Face au désastre, la colère monte contre le gouvernement de Narendra Modi, critiqué pour sa mauvaise gestion de la pandémie. "Mais cela ne devrait pas avoir de conséquences à long terme. L’Occident n’a pas non plus résisté au choc de la pandémie", estime Harsh Pant, directeur du programme d’études stratégiques à l’Observer research foundation. 

Pour l’heure, dans les crématoriums surchargés de l’Inde, les corps des victimes ne cessent d’affluer et les flammes des bûchers funéraires font rage. 

Le résumé

L'Inde a enregistré 414.188 nouveaux cas et plus de 3.915 décès au cours des dernières 24 heures.

Les hôpitaux indiens manquent de lits mais tout aussi cruellement d’oxygène.

Plus de 40 pays ont promis d’apporter un soutien à l’Inde qui refusait pourtant toute aide internationale depuis plus d’une décennie.

Si l’Inde se projette comme la "pharmacie du monde", son système de santé trop longtemps sous-financé ne parvient pas encaisser le choc de cette effroyable seconde vague.

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