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Comment la Russie forme ses futurs conquérants de l’Arctique

Des scientifiques de l’Université d’État Lomonossov à Moscou ont calculé que les dommages provoqués d’ici 2050 par le dégel du pergélisol en Russie pourraient représenter 8,5 % du PIB. ©Yulia Nevskaya

La région polaire constitue un territoire de développement prioritaire pour Moscou, qui y investit beaucoup d'argent. Les ambitions de croissance en termes d'extraction d'hydrocarbures nécessitent une main d'œuvre formée.

Dans la "salle de classe", de gros tuyaux bordeaux sont reliés à des vannes et à des consoles de contrôle et de commandes. Il s'agit d'un simulateur de forage. À côté de la porte, le nom d'un grand groupe russe du secteur des hydrocarbures est affiché. Ici, Rosfnet. "Pour chaque équipement une entreprise nous sponsorise", explique le professeur Alexeï Beltchenko. Les sociétés fournissent et financent le matériel nécessaire afin que les élèves s'entraînent en conditions réelles et développent des compétences concrètes, directement opérationnelles sur le terrain.

Bienvenue au "Collège du Taïmyr" à Doudinka, petite ville portuaire située au-delà du cercle polaire dans la Péninsule du Taïmyr. Un territoire isolé accessible uniquement par avion ou par voie fluviale en été. L'établissement d'enseignement professionnel, qui accueille les élèves à partir de 15 ou 16 ans après leur cinq premières années de secondaires, propose plusieurs spécialisations techniques liées à la production d'hydrocarbures et à l'extraction de minerais.

"Pour chaque équipement, une entreprise nous sponsorise."
Alexeï Beltchenko
Professeur au Collège de Taïmyr

Technicien de forage des puits de pétrole ou de gaz, opérateur d'extraction, machiniste de pompes et de compresseurs... Des métiers d'avenir en Russie pour assurer les grandes ambitions du pouvoir central dans l'Extrême Nord. Très riche en ressources naturelles – pétrole, gaz, minerais l'Arctique russe a en effet été défini comme territoire stratégique prioritaire.

Maxime, 16 ans, a choisi la spécialisation machiniste sur les plates-formes de forage. Né à Doudinka, les conditions de travail et le climat extrême inhérents à cette profession ne lui font pas peur, bien au contraire. Il rêve de travailler sur une plateforme. "Le travail en lui-même me plait vraiment et le rythme aussi. Partir deux trois mois en mission puis faire une pause et revenir...", dit le jeune homme qui, à terme, se voit bien travailler chez Gazprom, le géant gazier public russe.

"C'est un domaine très lucratif."
Pavel
Jeune étudiant au Collège de Taïmyr

Son camarade de classe, Pavel, a 16 ans également. Lui a choisi cette orientation car elle offre de très bonnes perspectives d'emploi et des bons salaires. "C'est un domaine très lucratif", dit-il.

Dans la péninsule du Taïmyr, où les réserves de pétrole sont colossales, Rosneft a lancé en 2020 un important projet baptisé "Vostok Oil", où il a investi 10.000 milliards de roubles (109 milliards d’euros). Pour le mener à bien, le groupe russe a de gros besoins en personnel qualifié: spécialistes de la production de pétrole et de gaz, mais aussi de professions connexes comme chauffeurs ou électriciens. Rosneft a défini ses besoins de compétences et les formations adaptées ont été réparties entre les différents établissements professionnels de la région de Krasnoyarsk.

Le groupe russe du secteur des hydrocarbures Rosneft a défini ses besoins de compétences et les formations adaptées ont été réparties entre les différents établissements professionnels de la région de Krasnoyarsk.

À Doudinka, la formation des techniciens se déroule sur trois ans, avec un enseignement mixte couplant à la fois des cours théoriques et des cours pratiques, par exemple de maintenance ou de réparation des équipements. En troisième année, une grande partie du temps est passée sur le terrain. "C'est une super expérience pour nos élèves. Ils travaillent dans de vraies conditions, acquièrent des tas de connaissances. C'est aussi un bon moyen pour eux de se faire remarquer pour une future embauche", commente l'enseignant Vladimir Maximov.

Une vue de Doudinka. ©Yulia Nevskaya

Le Collège du Taïmyr mène un très gros travail pour fournir une formation reconnue par les entreprises et assurer ainsi à ses élèves un emploi à la sortie. "L'image du collège auprès des professionnels est bonne, beaucoup d'employeurs se tournent vers nous pour leurs besoins de main d'œuvre", se félicite l'enseignant.

Des élèves viennent d'un peu partout en Russie pour suivre les cours ici. C'est le cas de Danil, qui est originaire d'Abakan, la capitale de la République de Khakassie à 2.300 kilomètres au sud de Doudinka. "Bien sûr, au début c'était un peu dur de venir étudier si loin de chez moi, mais je me suis habitué." Dans l'enceinte de l'établissement, un internat accueille tous les élèves qui viennent de loin. Sur 455 élèves au total, ils sont une centaine à être internes.

À l'issue de leurs études, les diplômés sont employés dans la région. Certains d'entre eux poursuivent des études supérieures dans une autre ville de Russie. Danil, grande tignasse brune bouclée, souhaite aussi prolonger son cursus scolaire. "Après le collège, je prévois de m'inscrire au cours de l'institut universitaire d'Omsk en Sibérie, mais par correspondance, pour pouvoir travailler et en même temps étudier", dit-il. "Beaucoup de nos étudiants font ce choix pour continuer d'améliorer leurs compétences afin d'obtenir des postes plus qualifiés de direction ou d'ingénieur", précise leur enseignant.

20% du PIB national

En Arctique, la Russie mène d'énormes investissements à la fois civils et militaires depuis dix ans. À l'automne dernier, Vladimir Poutine a présenté son plan de développement "Arctic 2035", qui prévoit une enveloppe de 110 milliards de roubles (1,22 milliard d'euros) pour les quinze prochaines années.

Le modèle de développement repose sur deux axes principaux: augmenter l'extraction des ressources naturelles et accroître le trafic de fret de la "Route Maritime du Nord", appelé aussi passage du Nord-Est. Avec le réchauffement climatique, cette route longeant les côtes septentrionales de la Russie est désormais navigable une plus grande partie de l'année. La Russie entend en profiter pour l’acheminement de ses ressources vers les marchés asiatiques.

1,2
milliard d'euros
Le plan de développement "Arctic 2035" de la Russie prévoit 1,2 milliard d'euros (110 milliards de roubles) pendant 15 ans.

En 2020, 33 millions de tonnes de fret environ ont emprunté la Route Maritime du Nord, un chiffre qui a presque doublé en deux ans. En 2018, le président russe avait annoncé un objectif de 80 millions de tonnes d'ici 2024. Mais, l'échéance a été repoussée à 2030 en raison notamment de retards dans les projets d'exploitation.

Si le chiffre du transit est bien en forte croissance depuis plusieurs années, Florian Vidal, chercheur à l'IFRI (Institut français des relations internationales) doute toutefois qu'il puisse atteindre des sommets. Cette voie maritime reste fermée une partie de l'année et ses contraintes géographiques demeurent importantes: "C'est une voie dangereuse, elle est sinueuse et passe au bord des côtes". Il n'est pas sûr non plus que les transporteurs maritimes souhaitent prendre le risque de naviguer en Arctique. "Cela demande des bateaux à coque renforcée et les transporteurs craignent qu'une marée noire dans ce territoire très fragile soit catastrophique pour leur image". Pour lui, la Voie maritime du Nord a vocation avant tout à être un point de départ des exportations de matières premières russes en direction des marchés internationaux, plus qu'à devenir une voie de transit.

Toutefois, note le chercheur, "légitimer cette route donne une bonne excuse à la Russie pour déployer de nouveaux projets d'exploitations". Pour rappel, l'Arctique russe, c'est un quart des réserves nationales de pétrole et 80% du gaz naturel, mais aussi beaucoup de minerais (nickel, cobalt, palladium, charbon...). "Pour la décennie à venir, Moscou mise sur deux projets dans la péninsule de Taïmyr: l’exploitation des champs pétrolifères et gaziers avec Rosfnet et celle du gisement houiller de Syradasaysky. À terme, ce site minier pourrait extraire jusqu’à 10 millions de tonnes de charbon par an", détaille Florian Vidal.

"Le modèle de financement et de fonctionnement de l'État russe est fondé exclusivement sur ses ressources en hydrocarbures."
Florian Vidal
Chercheur à l'IFRI (Institut français des relations internationales)

En Arctique, la question du changement climatique et de la protection de l'environnement reste toutefois centrale. Dans sa feuille de route présentée au Conseil de l'Arctique dont elle vient de prendre la présidence pour deux ans, la Russie l'a mis au centre de ses priorités au côté du développement durable et des habitants de l'Arctique.

Au vu des dangers et des coûts estimés que représentera le réchauffement climatique avec notamment la fonte du pergélisol – menacé d'un dégel massif et accéléré selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), la Russie a-t-elle les moyens d'assumer ses ambitions en Arctique? Des scientifiques de l’Université d’État Lomonossov à Moscou ont calculé que les dommages provoqués d’ici 2050 par le dégel du pergélisol en Russie pourraient représenter 8,5 % du PIB

La Russie a-t-elle vraiment le choix? "C'est un peu le piège dans lequel Moscou s'est enfermé", estime Florian Vidal. "Le modèle de financement et de fonctionnement de l'État russe est fondé exclusivement sur ses ressources en hydrocarbures. Au cours des dix dernières années, le pays n'a pas entrepris de diversification de son économie. La Russie poursuit donc une logique jusqu'au boutiste de l'exploitation de ses ressources". L'Arctique lui fournit déjà 20% de son PIB national mais pourrait lui en reprendre une partie aussi.

L'Arctique affiche son unité face au réchauffement, malgré les frictions militaires

Les pays de l'Arctique se sont engagés jeudi à lutter contre le réchauffement climatique, trois fois plus rapide dans le Grand Nord, et à préserver la paix malgré une compétition géopolitique acharnée et les tensions militaires croissantes entre Moscou et les Occidentaux. "Nous nous engageons à promouvoir une région arctique pacifique où la coopération l'emporte en matière de climat, d'environnement, de science et de sécurité", a déclaré le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken à Reykjavik lors du Conseil de l'Arctique, qui réunit aussi la Russie, le Canada, l'Islande, le Danemark, la Finlande, la Norvège et la Suède.

"La compétition stratégique qui caractérise l'Arctique attire l'attention du monde", mais "sa marque de fabrique doit demeurer la coopération pacifique", a-t-il ajouté. Une mise en garde à peine voilée à la Chine qui, si elle n'a qu'un statut d'observateur dans ce forum, ne cache pas son intérêt pour ce vaste territoire aux conditions extrêmes autour du Pôle Nord, riche en ressources naturelles, dont l'exploitation est facilitée par le recul des glaces et le développement du transport maritime. Mais aussi à la Russie, autre grand rival des États-Unis, après les échanges tendus qui ont précédé la réunion dans la capitale islandaise au sujet d'un risque de "militarisation" de l'Arctique.

La Russie n'a cessé d'accroître son dispositif militaire dans l'Arctique ces dernières années, y rouvrant et modernisant plusieurs bases et aérodromes abandonnés depuis la fin de l'époque soviétique. Mais le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a aussi accusé jeudi les Occidentaux de "jouer avec les mots", en mettant en place une présence militaire américaine aux portes de la Russie par "rotation" plutôt que "permanente" pour contourner les textes qui régissent les relations entre Moscou et l'Otan. "Nous ne voyons pas de raison pour un conflit ici, et encore moins pour un développement de programmes militaires d'un bloc ou d'un autre", a déclaré M. Lavrov devant la presse. (AFP)

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