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Comment les talibans sont devenus des experts en communication

Zabihullah Mujahid, porte-parole des talibans, est un pur produit de la nouvelle stratégie de communication du groupe Djihadiste. ©Photo News

Les talibans n'ont pas découvert les réseaux sociaux et les codes médiatiques du jour au lendemain. Une stratégie de communication est savamment orchestrée depuis 2016.

À leur arrivée dans Kaboul, l’une des premières décisions des talibans n’est pas d’attaquer une ambassade, mais de faire la promotion d’une "Hotline" sur Whatsapp pour permettre aux habitants de communiquer avec eux. Après avoir offert l'exclusivité de la prise du palais présidentiel à Al-Jazeera, les talibans ont ponctué leur prise de la ville par une conférence de presse. L’Occident assiste étonné à la mise en orbite du dernier étage d’une stratégie de communication préparée depuis plusieurs années.

"La communication talibane est le fruit d’une évolution historique".
Mohammed Fahmi
Doctorant spécialisé en propagande djihadiste à l'ULB

Tapis dans l’ombre pendant 20 ans, ils sont aujourd’hui sur tous les écrans. Depuis le début de leur offensive en Afghanistan, on a pu suivre leur avancée sur TikTok ou Twitter, même si les contenus sont régulièrement supprimés par les plateformes. Smartphone dernier cri en main, les talibans 2.0 exploitent au maximum leur nouvelle arme de communication massive. Le monde entier semble surpris de voir cette nouvelle génération à la manœuvre. Pour Mohammed Fahmi, doctorant en Information et Communication à l’ULB et qui mène ses recherches sur la propagande djihadiste, il n'y a rien d’étonnant. "La communication talibane est le fruit d’une évolution historique". Pour comprendre comment ils sont passés des vidéos d’une violence extrême mal produites à une communication policée et calibrée pour les réseaux sociaux, il faut revenir quelques années en arrière.

Les disciples de l'État Islamique

"C’est en 2016 que tout a changé. À partir de cette année-là, les talibans ont commencé à imiter et s’inspirer des codes de communication développés par l’État islamique." Mohammed Fahmi a notamment analysé dans ses recherches les contenus des vidéos publiées et les sites internet des talibans. "On observe très clairement une imitation des formats, des types de contenus. On note l’apparition de micros, de cadrages spécifiques. Ils ont aussi mis en ligne à cette époque un nouveau site web dans plusieurs langues".

La forme se met en place. Le fond arrivera quelques mois plus tard avec une décision stratégique: "Les talibans vont changer de discours. Ils décident de raconter sur les réseaux sociaux ce qu’ils font pour la population en s’adressant directement à elle dans les différentes langues parlées dans le pays. On peut qualifier leur communication de "sociale" et non plus guerrière à partir de ce moment-là. C’est ce qui leur assure aujourd’hui une adhésion populaire bien plus importante que lorsqu’ils étaient au pouvoir avant l’arrivée des Américains", poursuit Mohammed Fahmi.  

Les talibans investissent tous les réseaux sociaux, des plus cryptés aux plus populaires. Pourtant, ces derniers censurent aujourd'hui majoritairement les contenus liés aux talibans.

Whatsapp, le canal privilégié

Facebook a rapidement expliqué qu’il allait bloquer tous les messages des talibans ainsi que les marques de soutien éventuelles adressées au groupe sur ses plateformes. "Nous avons une équipe dédiée d'experts afghans qui parlent le dari et le pachtoune et connaissent le contexte local, ce qui nous aide à identifier et à nous alerter des problèmes émergents sur la plate-forme", a expliqué un porte-parole de Facebook. Instagram et WhatsApp sont aussi concernées par cette déclaration, sauf que pour WhatsApp la situation est plus complexe.

Les talibans utilisent massivement WhatsApp et ses conversations encryptées pour communiquer entre eux, mais aussi vers la population afghane. Après leur arrivée à Kaboul, les talibans avaient mis en place une "Hotline" sur WhatsApp pour que les habitants de la capitale puissent leur signaler des cas de violences, se plaindre ou pour "communiquer avec eux". Ce numéro a été banni ce mardi par Facebook, maison mère de l’application de messagerie. Facebook ne pourra pas empêcher les talibans de communiquer entre eux via cette plateforme, car il n’a pas accès au contenu des discussions, mais se réserve le droit de "bannir les comptes qui se présentent comme des comptes officiels des talibans."

"Ils ont décidé de raconter sur les réseaux sociaux ce qu’ils font pour la population en s’adressant directement à elle dans les différentes langues parlées dans le pays."
Mohammed Fahmi
Doctorant spécialisé en propagande djihadiste à l'ULB

Autre média social très prisé des talibans, Twitter. Zabihullah Mujahid, porte-parole des talibans, s’est d’ailleurs servi du réseau social américain dimanche pour annoncer que les talibans étaient entrés dans la ville. Il a pu le faire, car Twitter ne supprime pas systématiquement les contenus publiés par des comptes affiliés aux talibans. Twitter n’autorise pas "les contenus qui font l’apologie du terrorisme ou de violences à l’égard de citoyens", sans plus. TikTok, pourtant chinois, fait de son côté la chasse aux contenus terroristes, mais n'est pas infaillible comme le démontre une rapide recherche.

Les talibans peaufinent de leur côté la prochaine étape de leur stratégie: la communication institutionnelle pour légitimer leur pouvoir par l'image.

Le résumé

  • La présence massive, bien que partiellement censurée, des talibans sur les réseaux sociaux n'est pas nouvelle.
  • Les talibans ont copié les codes communicationnels de l'État islamique pour les aider dans leur reconquête du pouvoir.
  • Du côté des réseaux sociaux, entre censure, équipes dédiées et filtre djihadiste, la riposte s'organise.

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