reportage

Coupés du monde en Laponie

©Luc Dechamps

En cette année où le monde a découvert le fabuleux pouvoir bénéfique de la marche, notre reporter est partie pendant une semaine en Laponie suédoise. Hors de portée de toute couverture téléphonique, d’internet et du coronavirus. Elle y a rencontré des rennes, des rivières bouillonnantes, le silence absolu. Et finalement, elle-même.

Ploc! Il est un peu plus de six heures du matin et la lumière s’infiltre dans la tente montée sur les berges de la rivière Visttasjohka. Le bruit semble trop fort pour que ce soit un saumon, et trop faible pour que ce soit un humain. Par ailleurs, qui pourrait avoir envie de plonger dans la rivière, dont la température est proche de zéro degré, au lever du jour? Il est peu probable que ce soit un ours brun car il ne vit pas dans cette région m’a-t-on dit. Mais je ne suis tout de même pas totalement rassurée.

J’ouvre doucement la fermeture éclair de la tente et je jette un œil à l’extérieur.

Rien.

Un nouveau ploc, cette fois un peu plus doux, et sans doute un peu plus éloigné. Je sors de la tente en rampant et j’inspecte les alentours. Un élan se trouve dans la rivière, à une dizaine de mètres de moi. Je le reconnais à la hauteur de son garrot, à sa mâchoire proéminente et à son dandinement. Sa ramure n’est pas très développée, ce doit être un jeune spécimen. Il s’agenouille et s’ébroue après son bain matinal pour disparaître ensuite très calmement dans le bois de bouleaux. Bienvenue en Laponie.

Au total, nous parcourrons 90 kilomètres à travers la réserve naturelle Abisko dans le nord de la Suède.

John Porter et l’ensemble du comité de direction de Telenet. Le réseau professionnel de femmes d’Elke Jeurissen. L’association d’entrepreneurs Etion, des CEO, des managers et des coaches ont déjà trouvé le chemin vers la Laponie pour se ressourcer. Je suis ici à l’invitation de Ben Sansen, un coach en entreprises qui organise depuis cinq ans des randonnées dans le Grand Nord pour des entrepreneurs. Au total, nous parcourrons 90 kilomètres à travers la réserve naturelle Abisko dans le nord de la Suède. Dans notre sac à dos: tente, sac de couchage, tapis de sol, vêtements et nourriture pour une semaine.

"Qui suis-je?"

Nous sommes six. Trois architectes, une personne du secteur de la construction, la patronne d’un commerce de gros de fruits et de légumes. Toutes ces personnes vivent pour leur travail et ont déjà une existence bien remplie. Pendant sept jours, nous laisserons tout cela derrière nous.

"Les personnes que j’accompagne en Laponie sont en général au milieu de leur carrière", explique Sansen. "Elles veulent s’arrêter un moment pour se poser ces questions: 'Qui suis-je? Qu’est-ce que je souhaite encore réaliser? Qu’est-ce qui m’en empêche?' Ce sont des personnes très occupées, principalement des indépendants et des entrepreneurs, qui se sont souvent dit ‘j’ai besoin de changer d’air’, mais qui à chaque tentative en ont été empêchées par le travail ou la famille. En réalité, elles ne n’arrêtent jamais vraiment."

"La Laponie est un des rares endroits en Europe où il n’y a ni téléphone ni internet. C’est très important lorsqu’on veut déconnecter."
Ben Sansen
Coach en entreprise

On lui pose parfois la question: pourquoi pas tout simplement passer un week-end dans les Hautes Fagnes? "Mais la Laponie est un des rares endroits en Europe où il n’y a ni téléphone ni internet. C’est très important lorsqu’on veut déconnecter. C’est comme la randonnée: c’est en fait une longue méditation." En Laponie, la nature est éblouissante. Nous traversons des vallées verdoyantes creusées au fil de millions d’années. Nous escaladons des rochers noirs qui semblent avoir été coupés au laser, avec des angles droits et des bords acérés. Nous traversons des prés marécageux à côté de lits moelleux de mousse vert menthe et de petites broussailles qui, déjà en mode automnal, passent de la couleur jaune ocre au rouge vif. Sous les petites feuilles se cachent des canneberges, des myrtilles et du cassis. Nous découvrons aussi des fleurs: des boutons d’or, de l’arnica orangé, des azalées naines de couleur violette et des petits bulbes blancs duveteux de romarin des marais. Et sur les plateaux nus des hautes montagnes, nous rencontrons un champ de linaigrettes, avec des touffes de coton blanc qui se balancent dans le vent.

Thérapeutique

"We need the tonic of the wilderness", a écrit Henry David Thoreau dans son célèbre livre "Walden" sur le pouvoir thérapeutique de la nature. Parfois, la Laponie est belle et douce. Nous remplissons nos gourdes dans des lacs aux eaux cristallines et des rivières sauvages. L’eau est tellement pure qu’elle est potable. Un troupeau de rennes passe devant nous, s’arrête un moment et regarde ces promeneurs non sans une certaine curiosité. Un mâle et un jeune s’affrontent et les bois s’entrechoquent. Mais parfois, l’environnement est sinistre et menaçant: une montagne pelée, des sommets enneigés, une pluie battante qui fouette le visage, des forêts si denses qu’elles vous rendraient claustrophobe. La nature force l’émerveillement et le respect.

La randonnée en pleine nature – en tant que loisir – est une activité assez récente. Jusqu’au XVIIIe siècle, seuls marchaient ceux qui ne pouvaient se permettre un autre mode de transport.

"Ce n’est pas la montagne que nous vainquons, mais nous-mêmes", a déclaré Sir Edmund Hillary après avoir escaladé le mont Everest. Pas de sommets aussi hauts en Laponie, mais par un matin froid et brumeux, l’Alisbuoldda, qui culmine à 1.285 mètres, impressionne tout de même. Il n’est pas difficile d’y voir la symbolique: nous devons escalader cette montagne aujourd’hui, pas à pas, en groupe.

Les humains sont pratiquement les seuls mammifères bipèdes. Mais la randonnée en pleine nature – en tant que loisir – est une activité assez récente. Jusqu’au XVIIIe siècle, seuls marchaient ceux qui ne pouvaient se permettre un autre mode de transport. Ce furent les frère et sœur William et Dorothy Wordsworth qui, grâce aux récits littéraires de leurs longues randonnées à travers le "Lake District" anglais, ont fait de la marche un moyen de détente romantique. En 2020, nous marchons équipés de vêtements étanches en Goretex, avec des tentes légères et des repas lyophilisés – certains ont même apporté de la mousse au chocolat en poudre – dans nos sacs à dos high-tech. Mais l’essence même de la marche n’a pas changé depuis des millions d’années: un pas après l’autre, chaque enjambée étant une victoire sur la gravité.

"Marcher est pour moi une façon de mettre mes pensées en mouvement", confie Sarah Theeuws (41 ans), une architecte indépendante qui emploie sept personnes. Elle part régulièrement en randonnée de plusieurs jours avec sa famille dans des pays comme l’Islande et le Canada. "Mais en famille, vous avez d’autres priorités. Le ressenti personnel n’est pas le plus important. Ici, en Laponie, je peux être véritablement seule avec mes pensées, Et c’est une sensation très agréable."

"The mind at three miles an hour", c’est ainsi que commence le deuxième chapitre du magnifique ouvrage "L’art de marcher" ("Wanderlust" en version originale) de Rebecca Solnit: l’esprit à cinq à l’heure, soit la vitesse moyenne à laquelle nous marchons. "Marcher est dans le meilleur des cas un état dans lequel l’esprit, le corps et l’environnement ne font plus qu’un", écrit-elle, "comme si trois lettres devenaient soudainement un dialogue, trois notes un accord."

Encrier

Les philosophes ont toujours marché pour mieux penser. Aristote aurait enseigné en marchant, Jean-Jacques Rousseau affirmait qu’il ne pouvait réfléchir que lorsque ses jambes étaient en mouvement et Thomas Hobbes avait fait installer un encrier sur sa canne pour pouvoir noter les idées qui surgissaient pendant ses randonnées. Les spécialistes en neurosciences ont récemment découvert que marcher active effectivement le cerveau, parce que les parties du cerveau dédiées au traitement de l’information et la mémoire se chevauchent avec notre GPS interne. Marcher serait un bon moyen pour lutter contre la dépression et stimuler la créativité.

"C’est pendant ces randonnées que certains décident de se marier ou de mettre fin à une relation, de lancer une nouvelle entreprise ou simplement de changer de voie."
Ben Sansen
Coach en entreprise

Pendant la randonnée, notre coach Ben Sansen alimente ce processus avec un petit guide, des exercices de réflexion et des conseils sur la respiration. Pour certains participants, ce genre de voyage peut se révéler être une expérience profonde, qui peut parfois changer une vie, explique-t-il. "C’est pendant ces randonnées que certains décident de se marier ou de mettre fin à une relation, de lancer une nouvelle entreprise ou simplement de changer de voie. Un participant m’a un jour raconté le premier jour d’une randonnée – alors que nous parlions des valeurs qui constituaient notre boussole interne – que sa famille était sa principale richesse. Il est ensuite apparu qu’il n’était jamais à la maison le soir et qu’il voyait rarement ses enfants. Il a pris clairement conscience de ce fossé lorsqu’il s’en est ouvert ici. Je ne suis pas ici pour dire aux participants ce qu’ils doivent faire de leur vie. Ils arrivent seuls à ces conclusions lorsqu’ils se donnent suffisamment d’espace pour y réfléchir."

Filip Deckx (44 ans) aime le "rythme, le temps et l’espace qui se libère pour réfléchir" lorsqu’il marche. Il vient tout juste de démissionner de son poste de directeur de l’innovation au sein d’un grand groupe de construction. C’est la deuxième fois qu’il vient en Laponie en groupe. "Je profite de l’occasion pour affiner mes idées sur mon avenir: qu’est-ce que je souhaite accomplir au cours des 25 prochaines années? J’aimais beaucoup mon travail, mais je sentais qu’il me manquait quelque chose. Je faisais partie d’une Armada, et aujourd’hui, j’ai plutôt envie de naviguer avec un zodiac."

Téléphone satellite

Le sixième jour de notre expédition, chacun d’entre nous part en solo pendant 24 heures. Le refuge le plus proche – équipé d’un téléphone satellite en cas d’urgence – se trouve à quatre heures de marche. Lire la carte, monter la tente, dormir, lever le camp, continuer à marcher: désormais, c’est chacun pour soi.

Quand nous arrive-t-il encore d’être seuls? Vraiment seuls, sans ligne «d’urgence» comme le téléphone ou le "chat" sur internet, sans voisins à appeler?

La solitude est mauvaise pour la santé. Le manque de contacts sociaux provoque des dégâts visibles jusque dans le cerveau et même au niveau des cellules. Mais se retrouver seul, loin des sollicitations, des influences et des distractions est une expérience particulière, presque exclusive. Quand nous arrive-t-il encore d’être seuls? Vraiment seuls, sans ligne "d’urgence" comme le téléphone ou le "chat" sur internet, sans voisins à appeler, sans passants anonymes mais rassurants dans notre rue?

"A solitary walker is in the world, but apart from it", écrit Rebecca Solnit. Le détachement est agréable mais parfois un peu effrayant. Ce n’est que lorsque vous êtes réellement seul que vous remarquez la plénitude du silence. Parfois on entend le vent qui souffle sur les montagnes, le clapotis des rivières, le bruissement des feuilles. Rien d’autre.

C’est comme si le cerveau devait s’habituer à cette situation. D’innombrables pensées me traversent l’esprit, une petite mélodie persiste comme un perce-oreille. Comme si notre cerveau continuait à s’occuper de manière acharnée, maintenant qu’il n’y a plus de discussions ni autres stimuli qui détournent nos pensées. Lorsque je sors la carte de mon sac à dos pour vérifier ma position, je lis les indications à voix haute. Comme une sorte de "reality check": est-ce réel? Je pense à Tom Hanks dans le film "Seul au monde" qui commence à parler à un ballon de volley, lorsqu’après un crash d’avion il se retrouve sur une île déserte.

Exercices de réflexion

La nuit tombe, la température chute rapidement. Je monte la tente. Les premières gouttes commencent à tomber. Et maintenant? Je fais du thé pour me réchauffer. Ben Sansen nous a donné quelques exercices de réflexion pour passer la soirée. Je me glisse sans tarder dans le sac de couchage et je regarde dans l’obscurité le dôme de ma tente. Être seul est aussi un peu ennuyeux.

Je me réveille au milieu de la nuit. Il fait froid, très froid, et ce froid vient du sol. La toile de la tente claque, on dirait des coups de fouet. Un vent violent souffle dans la plaine. Dans le lointain, on entend le grondement de la rivière sauvage. Je cherche mes bouchons d’oreille dans l’obscurité et je me coupe de l’environnement. Je resserre le cordon de mon sac de couchage pour me réchauffer.

Pourquoi ai-je choisi cet endroit marécageux comme camp de base alors que la pluie était prévue, et comment peut-on être stupide au point de mettre son sac à dos dans un auvent sans tapis de sol?

Cinq heures plus tard – il est 5h45 – je me réveille à nouveau. Il pleut à l’intérieur de la tente. Heureusement, mon sac à dos – que j’avais placé sous l’auvent – n’est pas inondé, mais ma natte est mouillée. Je remballe tout sans attendre. Je m’en veux. Pourquoi ai-je choisi cet endroit marécageux comme camp de base alors que la pluie était prévue, et comment peut-on être stupide au point de mettre son sac à dos dans un auvent sans tapis de sol? Je place toutes mes affaires dans le sac à dos: tente dégoulinante, sac de couchage humide et natte mouillée. Fuck.

Je coupe le mode avion de mon téléphone. Pour m’occuper, car je sais ce qui va se passer: rien. Après quelques minutes de tentatives infructueuses, mon iPhone renonce. Trois petits points. Pas de connexion. Je range à nouveau mon téléphone.

La pluie a cessé. J’ai deux options: soit le chemin le plus court – quatre heures de marche à travers les bois sur un terrain relativement plat – ou prendre un pont pour traverser la rivière et escalader un autre col. Cette option est plus longue de six kilomètres, soit deux heures de marche supplémentaires. Avec un mélange de colère, de frustration et d’auto apitoiement, je me retrouve sur un pont suspendu qui se balance au-dessus d’une rivière en furie. Je pars à l’assaut de la montagne et juste au moment où j’entame la montée, il recommence à pleuvoir. Elle ne cessera qu’une heure et demie plus tard, lorsque j’amorcerai la descente. Je suis trempée, mes pieds baignent dans mes chaussures. Pourquoi ai-je choisi l’option la plus difficile?

Face à soi-même

Tôt ou tard, chaque randonneur se retrouve face à lui-même. La paroi d’une montagne, une pierre glissante, un pas dans une flaque… avec de l’eau jusqu’aux genoux. Quand nous nous retrouvons tous au refuge, je constate que la plupart des participants ont eu une expérience en solitaire plus agréable que la mienne. Un seul est sorti du chemin et en a bavé. Tout le monde est mouillé. Nous buvons du thé pour nous réchauffer et de la Carlsberg à 3,5%: certainement pas la meilleure bière au monde. Mais après six heures de marche dans le vent et la pluie, la glace, et de temps en temps un petit rayon de soleil, tout est bon. Même les petits morceaux de renne et de purée lyophilisés – ajouter 330 ml d’eau, attendre 8 minutes – que l’on mange à la cuiller dans le petit sachet en aluminium, sont appréciés comme un repas dans un restaurant étoilé.

"Choisissez bien le moment où vous rebrancherez votre téléphone et la manière dont vous traiterez les informations."
Ben Sansen
Coach en entreprise

"I took a walk in the woods, and came out taller than the trees", a écrit John Muir, père spirituel des réserves naturelles américaines et randonneur chevronné. Le dernier jour de notre expédition, nous nous retrouvons tous les six autour d’un feu de camp de bois de bouleau. Sansen dirige la discussion. "Réfléchissez bien à la manière dont vous souhaitez reprendre contact avec le monde civilisé". Ce monde se trouve à une heure de marche. Nous savons qu’un flot de messages "whatsapp", de mails et d’informations sont prêts à envahir nos téléphones. "Choisissez bien le moment où vous rebrancherez votre téléphone et la manière dont vous traiterez les informations", conseille-t-il.

Beaucoup de choses ont été écrites sur l’oppression que représenteraient les smartphones: distraction, surcharge du cerveau, déconcentration. Pour ceux qui se lèvent et vont se coucher avec leur téléphone, qui veulent – ou doivent! – rester joignables, l’expérience d’une semaine de déconnexion est libératrice.

"J’ai compris en Laponie que j’avais besoin de plus d’espace, au sens premier. Je me suis véritablement retrouvée ici."
An Vlaemynck
Cheffe d'entreprise

"Je suis disponible quasiment 24/7 pour mon travail", explique An Vlaemynck (51 ans), qui dirige avec son frère l’entreprise familiale éponyme, un commerce de gros de fruits et de légumes à Furnes. "Quand un client téléphone le vendredi soir, je ne dis pas que cela peut attendre lundi. C’est la première fois que je me suis retrouvée ‘off line’." Comme sa fille et son gendre viennent de rejoindre l’entreprise familiale, elle réfléchit aujourd’hui à son propre avenir. "Comment puis-je les aider sans me retrouver en travers de leur route? J’ai compris en Laponie que j’avais besoin de plus d’espace, au sens premier. Je me suis véritablement retrouvée ici: je suis tellement exigeante envers moi-même, mes propres besoins viennent toujours après le reste… J’ai compris qu’être seul n’était pas la même chose que la solitude. La force que vous donne le silence! Je rumine beaucoup moins."

Petit verre

Le petit village d’Abisko, la porte d’entrée de la réserve, est tristounet en cette époque de l’année. Les voitures sont rares et les rues sont vides. Les cabanes en rondins dans lesquelles nous passons la nuit irradient l’ambiance suédoise. Les Suédois savent comment se réacclimater: dans le sauna, devant le feu, un bon verre à la main. Tout ce qui en montagne nous semblait étroit, lourd et difficile devient soudain hilarant, passionnant et intense. Les idées de projets fusent: plusieurs participants souhaitent revenir, de préférence l’an prochain, et peut-être complètement seuls.

Laissons le mot de la fin à Rebecca Solnit qui écrit sur la randonnée avec tellement d’enthousiasme: "Apprendre à connaître le monde est une des meilleures façons d’explorer son esprit, et la marche combine les deux." Lisez ce livre, découvrez la nature et recherchez un moment de solitude. Qui sait ce qui arrivera?

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