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interview

David Berlinski: "Je suis préoccupé par le démon qui se loge au sein de l’intelligence humaine"

©Antoine Doyen

Non sans ironie, le philosophe et mathématicien David Berlinski jette un regard agacé sur l’Occident, les changements à l'œuvre aux États-Unis et la politique française.

À la fois philosophe et mathématicien, David Berlinski, né à New York en 1942, est un humaniste contemporain; un auteur prolifique aussi, mais avant tout un fin observateur de la nature humaine. Après avoir enseigné dans de prestigieuses universités américaines – Stanford, Rutgers et l’Université de la ville de New York –, il a quitté les États-Unis, attiré par le charme cosmopolite de la capitale française, où il vit désormais à deux pas de la cathédrale Notre Dame.

L’Occident, avec ses interventions, ses désistements, ses atermoiements aussi, doit-il se sentir coupable de l’actuel état de déchéance de l’Afghanistan?

L’Occident doit bien évidemment être tenu comme responsable de ce désastre, de cet épouvantable gâchis. Au-delà du jugement moral, c’est sur le plan politique que la stratégie américaine et, plus largement, la posture occidentale représentent une défaite.

"Une analyse politique classique ne suffit plus pour expliquer les mutations en cours aux États-Unis, devenus, à certains égards, une nation méconnaissable par rapport à ce qu’elle était par le passé."

Pourtant, en deux décennies, la présence américaine avait permis à la population afghane de bénéficier d’extraordinaires avancées. Il ne faut pas oublier que 40% des jeunes filles avaient commencé à aller à l’école, et que dans certaines villes du pays, la version radicale de l'islam avait fini par reculer, tout comme certaines formes ancestrales d’injustice et d'oppression patriarcale. Toutefois, vingt ans de « patience » américaine ne pouvaient certainement pas être suffisants. L’Occident aurait dû assurer sa présence dans le pays pour au moins un demi-siècle afin de garantir une profonde et durable métamorphose de la nation afghane. 

Vous êtes un Américain qui a choisi de vivre à Paris. Quel regard portez-vous sur les violentes divisions politiques qui traversent aujourd’hui les États-Unis?

Il est difficile de juger de façon objective l’évolution d’un pays lorsque l’on n’y vit plus. Même si je suis attentivement l’actualité américaine, je suis désormais dépourvu de ce que les Allemands appellent la «fingerspitzengefühl», c’est-à-dire les connaissances intuitives et la sensibilité pour appréhender en profondeur les changements à l’œuvre dans mon pays natal. Mais, il est évident qu’une analyse politique classique ne suffit plus pour expliquer les mutations en cours aux États-Unis, devenus, à certains égards, une nation méconnaissable par rapport à ce qu’elle était par le passé, où les visions de la société, les élans politiques et même le langage courant ont changé.

Comment expliquez-vous tous ces changements?

L’historien français Marc Bloch affirmait que toute "vraie" histoire est l’histoire des générations. Chaque génération porte en elle une identité secrète, un bagage de connaissances, de projets et d’espoirs. Aux États-Unis, le dialogue entre les générations a été intense et fécond jusqu’aux années 1960. Puis ce lien a commencé à se détériorer, les jeunes ont commencé à nourrir un sentiment d’hostilité à l’égard de leurs aînés, leur reprochant de plus en plus leur incapacité à se remettre en question et à se propulser vers l’avenir.

"Zemmour représente un autre visage qui monte de l’extrême droite française. C'est un grand rabâcheur qui brandit des idées superficielles, évoque des réalités inconsistantes, parfois contradictoires, mais qui réussit à convaincre une partie de l’opinion publique par la vigueur de ses élans."

La jeunesse, aux États-Unis comme ailleurs, prône des changements politiques radicaux qui suscitent méfiance et inquiétude chez les plus âgés. Ces derniers sont ainsi perçus comme un obstacle au progrès et aux inéluctables transformations qui, aujourd’hui, modifient le sens même de l’identité, des droits individuels, du concept de famille et du libre arbitre.

L’un des dictons préférés de Winston Churchill était: "Les experts doivent être toujours disponibles sur demande, mais jamais en position de commande". La crise du Covid-19 n’a-t-elle pas précisément inversé cet équilibre de force au détriment des dirigeants politiques qui ont docilement suivi la ligne tracée par ces experts scientifiques?

L’épidémiologie est une science qui affiche une capacité prédictive plutôt modérée... Depuis le début de la pandémie, aucune prévision n’a en effet brillé par sa pertinence ou permis d’établir une stratégie gagnante. Dans cette confusion généralisée, les dirigeants de certains pays ont fait mieux que d’autres. Et je ne parle pas ici des États-Unis dont les politiques sanitaires ne se sont pas, jusqu'à présent, avérées très efficaces… Par contre, les dirigeants de certaines nations européennes semblent avoir identifié, plus rapidement que d’autres, les instruments nécessaires à une meilleure sortie de crise.

Un exemple?

Le président français, Emmanuel Macron, selon les rumeurs qui courent à Paris, se serait efforcé, dès le début de la pandémie, d’étudier au plus près la science épidémiologique. Et il l’aurait fait avec une telle assurance que cet apprentissage accéléré lui a permis d’opter pour ce qu’il considère être les meilleures solutions pour combattre le virus. Dans ce cas, c’est bien le politique qui a dicté la ligne à suivre, épaulé par les experts scientifiques.

"Marine Le Pen n’arrivera jamais à l’Elysée."

Le pass sanitaire, cet impensable instrument de sortie de crise, a, dans la foulée, été adopté en France et la situation épidémiologique s’est progressivement améliorée dans le pays. Dans ce contexte, les manifestations de protestation, organisées partout dans le pays, ont été considérées comme un prix à payer tout compte fait acceptable.

La France se prépare à une campagne électorale pour les élections présidentielles de 2022 qui s’annonce tumultueuse. Pensez-vous que l’extrême droite pourrait l’emporter cette fois-ci?

J’ai étudié, pendant de longues années, le personnage et la trajectoire politique de Marine Le Pen, la présidente du Rassemblement national. À mon sens, elle n’arrivera jamais à l’Élysée. Au cours de la dernière campagne présidentielle, notamment lors du dernier débat avec son adversaire, Emmanuel Macron alors candidat, elle a clairement démontré qu’elle n’avait pas un programme politique viable, de vraies connaissances en économie, etc. En d’autres mots, elle est totalement dépourvue des qualités indispensables à tous ceux qui s’apprêtent à diriger une nation.

Et le polémiste Éric Zemmour, le quasi-candidat qui gagne du terrain dans les sondages?

Il représente un autre visage qui monte de l’extrême droite française. C'est un grand rabâcheur qui brandit des idées superficielles, évoque des réalités inconsistantes, parfois contradictoires, mais qui réussit à convaincre une partie de l’opinion publique par la vigueur de ses élans. Sa théorie du « suicide français » séduit les nostalgiques d’une France qui n’existe effectivement plus. Paris, par exemple, n’est plus une ville exquisément française, c’est une capitale internationale et donc cosmopolite. Mais peut-on aujourd’hui remettre en question la nature globaliste d’un monde qui, grâce aussi à la libéralisation des échanges, est parvenue à atténuer les inégalités, pas mal de déséquilibres et la pauvreté?

Alors pourquoi le populisme d’extrême droite séduit-il encore de nombreux électeurs européens ?

Cet engouement pour les extrêmes s’explique en partie par la crise profonde du concept de l’État-nation, mais également des croyances religieuses, des valeurs et des traditions du passé. Il faut se rappeler à cet égard la théorie du « désenchantement du monde » élaborée par Max Weber, autrement dit le rôle déstabilisateur de la modernité et de la sécularisation sur l’unité de nos sociétés.

"Les êtres humains portent en eux le meilleur comme le pire et peuvent être bien plus dangereux, dans leur immense complexité, qu’un simple ordinateur."

La nation, comme nous la concevions par le passé, n’est plus. Le patriotisme, à la base de toute histoire identitaire nationale, est désormais un concept révolu. Trouvez-moi en Europe un individu qui serait prêt, aujourd’hui encore, à donner sa vie pour la patrie ! Jean-Marie Le Pen, ce personnage grandiloquent et détestable, mais bien plus cultivé que sa fille, avait pressenti l’impact de cette évolution. Et il avait en quelque sorte anticipé la formation, en France, d’innombrables petites « colonies » ingouvernables, l’antagonisme, parfois violent, entre diverses communautés au sein d’un même pays, en somme ce qui est aujourd’hui désigné comme le « séparatisme », qui met en péril la cohésion nationale.

L’entrepreneur " futuriste " Elon Musk est convaincu qu’"avec l'intelligence artificielle, nous invoquons le démon". L’individu sera-t-il un jour remplacé par un ordinateur ?

Mais non! Et Elon Musk ferait mieux de se préoccuper des questions d’approvisionnement et d’efficacité des batteries destinées à ses voitures électriques! La numérisation des entreprises, la robotisation progressive de la production industrielle ne représentent pas une menace aussi imminente pour les emplois qu'on le dit. Les individus et leur force de travail resteront indispensables encore longtemps. En réalité, je suis bien plus préoccupé par le démon qui se loge au sein même de l’intelligence humaine. Il suffit de songer aux horreurs perpétrées au vingtième siècle pour nous rendre compte que les êtres humains portent en eux le meilleur comme le pire et peuvent être bien plus dangereux, dans leur immense complexité, qu’un simple ordinateur.

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