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Et maintenant, négocier le virage vers zéro émission en trente ans

©REUTERS

À la conférence climatique de Katowice (COP24), l’Europe a pu se présenter en locomotive ambitieuse grâce à la vision de la Commission pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Y a plus qu’à.

Après deux semaines de conférence dans la cité du charbon, les organisateurs s’apprêtent à couper les générateurs au diesel, remballer les canons à chaleur, replier la petite ville de carton-pâte plantée sous la neige de Silésie. L’organisateur polonais affichera bientôt le bilan de sa conférence: zéro émission, c’est ce à quoi il s’est engagé.

32
ans
Zéro carbone, c’est l’objectif que la Commission européenne propose d’atteindre pour l’ensemble de l’Union d’ici 32 ans.

Pour limer le bilan, l’hôte offre les transports publics aux participants, propose des plats végétariens, réduit les déchets… Des queues de cerises face au principal poste de dépenses carbone d’un tel événement: près de neuf dixièmes du budget d’émissions sont engloutis par les trajets en avion des participants. Restera environ 55.000 tonnes de CO2 à "effacer" pour respecter la neutralité promise – la Pologne s’est engagée à planter 6 millions d’arbres pour la cause.

Le tour est joué: zéro carbone, donc. Tiens, c’est précisément l’objectif que la Commission européenne propose d’atteindre pour l’ensemble de l’Union d’ici 32 ans à peine – incontournable pour respecter l’accord de Paris. Cette fois, le tour de passe-passe qui consiste à planter une forêt ne suffira évidemment pas. Comment y parvenir? On en a parlé avec des participants, et ça tient pour eux en trois piliers: choisir la voie, y investir et changer nos comportements.

1. La voie: un débat à mener

Une fois l’objectif de long terme clairement assumé, il faut choisir le chemin à emprunter. L’Europe s’est pour l’instant mise sur les rails d’une décarbonation de l’économie deux fois plus rapide d’ici à 2030 qu’elle ne l’a été depuis 1990. Ce qui la place sur la bonne voie selon la Commission pour atteindre l’objectif zéro émissions nettes vingt ans plus tard – à condition d’accélérer encore le rythme pendant les décennies qui suivent.

"Il faudra pourtant aller au bout du débat si l’on veut éviter de voir des solutions non désirées mettre le pied dans la porte."

Mais l’exécutif européen ne dit pas comment et se refuse à être prescriptif, souligne une source qu’on réquisitionne devant la salle "Brussels" du pavillon bleu de l’Union. Prendre le risque de miser sur des technologies qui n’ont pas encore fait leurs preuves (comme l’hydrogène et le captage de carbone) ou compter sur un changement des comportements? Dans ses scénarios, la Commission envisage l’option d’une trajectoire pour tendre vers zéro émission nettes en s’appuyant seulement sur les mutations technologiques.

L’exécutif européen a un autre scénario qui prévoit moins de voyages en avion, une réduction de la consommation de viande… Il y a des choix qui doivent être faits: c’est à la société de les faire, souligne la même source.

"Le stockage et la capture de carbone, les bioénergies, devront faire partie de la solution. Et peut-être que ce n’est pas ce que l’on veut et qu’il faut considérer les alternatives."

Des voix critiques reprochent aux têtes pensantes du Berlaymont de ne pas miser suffisamment sur les changements de comportements. C’est le cas de Wendel Trio, directeur du réseau d’ONG Climate action network Europe: "Les gens qui ont écrit cette stratégie savent très bien que la technologie seule ne suffira pas, mais ils n’ont pas voulu l’écrire parce qu’ils ont très peur donner l’impression que "Bruxelles" dicte aux gens ce qu’ils doivent faire." Sans changements de comportements, il faudra en tout cas recourir à grande échelle à des technologies périlleuses, estime Detlef van Vuuren, chercheur au département climat de l’Agence néerlandaise d’évaluation environnementale (PBL).

"Le stockage et la capture de carbone (CCS), les bioénergies, devront faire partie de la solution. Et peut-être que ce n’est pas ce que l’on veut et qu’il faut considérer les alternatives", souligne l’expert dans une petite salle de conférence – de "side event" – qui vient d’être désertée.

Quels sacrifices, quels risques: il faut donc choisir. La question nucléaire en Belgique a montré la difficulté de ce type de débats, il faudra pourtant aller au bout si l’on veut éviter de voir des solutions non désirées mettre le pied dans la porte.

2. L’investissement: le chemin est tout tracé

Parallèlement, il faut suivre sans ciller la voie royale qu’offrent déjà certaines technologies, reprend l’expert néerlandais. "À court terme, il y a beaucoup d’opportunités de décarboner le système énergétique: les renouvelables sont tellement bon marché. Du coup, l’électrification devient très attractive. Et il faut investir dans l’efficacité énergétique. Ce sont des solutions techniques, qu’il faut de toute façon mettre en œuvre."

"L’énergie éolienne est attractive, et je pense qu’on va voir ce genre d’avancées se multiplier dans les prochaines années."

Si la difficulté des dirigeants de la planète à se mettre d’accord sur des objectifs ambitieux a de quoi plomber le moral des troupes, l’aubaine de la transition énergétique est d’ailleurs une des raisons de rester optimiste, estime Detelf van Vuuren: "On va pouvoir mettre en œuvre certains changements beaucoup plus facilement qu’imaginé. La généralisation des voitures électriques, on y est dans la prochaine décennie. L’énergie éolienne est attractive, et je pense qu’on va voir ce genre d’avancées se multiplier dans les prochaines années."

Plus facile à dire qu’à faire: même avec des technologies plus abordables, la mise de départ, il faut la débourser. Or il y a urgence: les financements d’aujourd’hui façonnent déjà le monde de 2050. Bien sûr, les investisseurs sont en train de mettre du capital dans la transition bas carbone, souligne Rachel Ward, head of policy du groupe d’investisseurs institutionnels pour le changement climatique (IIGCC).

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L’an dernier, un sondage de HSBC a montré que 97% de ces investisseurs en Europe prévoient d’augmenter leurs mises sur la lutte contre le changement climatique.

La volonté est là: l’an dernier, un sondage de HSBC a montré que 97% de ces investisseurs en Europe prévoient d’augmenter leurs mises sur la lutte contre le changement climatique. "Mais ils identifient toujours les incertitudes politiques et régulatoires comme un problème essentiel. Ils demandent en particulier de la clarté sur la manière dont les gouvernements entendent faire la transition vers l’économie bas carbone." Retour au point 1: c’est bien de dire qu’on y va, il faut à présent dire comment.

En Europe, au cours des dix années qui viennent, 180 milliards d’euros d’investissements par an devront être déployés, selon la Commission, et c’est du secteur privé que devra venir la part du lion, dit-elle. Vraiment? On revient à Detlef van Vuuren pour prendre l’exemple du pays qu’il connaît le mieux: les Pays-Bas, ont tracé la voie de l’ambition en Europe en ancrant l’objectif de 55% de réduction d’émissions d’ici 2030 dans leur accord de gouvernement. "Dans les secteurs, or tous reviennent en disant: ‘On peut le faire, mais besoin de subsides.’ Qui va financer? Les politiciens doivent prendre décisions fortes. En l’occurrence, pour van Vuuren: mettre objectifs, forcer le privé à agir."

3. Les comportements: une révolution culturelle

Ces changements ne sont évidemment pas neutres pour le citoyen et ils sont impossibles sans son soutien. "À court terme, la transition va nécessiter des efforts et ça sera difficile à vendre aux gens. Les politiciens doivent l’expliquer: tout cela va avoir un impact sur le prix de l’énergie, mais aussi sur nos paysages", reprend le Néerlandais. Il en faudra des éoliennes si on veut faire du renouvelable le coeur de la machine. Et inutile de revenir ici sur les effets d’une fiscalité verte injuste ou mal expliquée.

Questions toujours sans réponse à la COP

La COP24 de Katowice se prolongeait vendredi soir, alors que les tractations sur le texte final de la conférence climatique ne montraient pas de signe de déblocage. Les prolongations allaient-elles se poursuivre au cours du weekend ? Allait-on pouvoir s’accorder sur un texte final qui reconnaisse clairement la gravité de la situation telle que décrite dans leur dernier rapport par les scientifiques du Giec ?

Les Etats allaient-ils collectivement s’engager à relever leurs ambitions nationales d'ici 2020 ? Allaient-ils parvenir à décrire dans le détail la manière de mettre en oeuvre l'accord de Paris ? De comptabiliser de manière transparente les émissions nationales, d'assurer la fluidité des aides financières prévues pour les pays en développement ?

Ces questions restaient ouvertes vendredi, alors que le stress test sur la méthode de l'accord de Paris, qui capitalise sur la bonne foi des parties, touchait à sa fin.

La seule nouvelle du jour aura été le nom du pays hôte de la prochaine conférence: la COP25 sera organisée au Chili – et non au Brésil comme initialement envisagé. Côté belge, la Flandre a confirmé qu’elle ne pouvait pas valider la déclaration de la "High Ambition Coalition" présentée mercredi : les signataires, dont les autres pays du Benelux, s’y disaient "déterminés à relever [leur] ambition pour 2020, en ligne avec l'objectif de température à long terme de l'accord de Paris". Trop pour la Flandre (à ce stade), donc.

 

On commence à toucher aux changements de comportements. Freiner les voyages en avion? "Un aller-retour d’un weekend à Ibiza ce n’est pas dans l’intérêt de la société, souligne Oliver Lah, spécialiste des politiques climatiques au centre de recherche allemand Wuppertal Institut. En attendant une hypothétique percée technologique, il le dire clairement." Et pour la mobilité quotidienne, l’électrification ne peut pas tout, poursuit l’Allemand: "Il y a un milliard de voitures dans le monde, si rien ne change on va vers 2 milliards vers 2050. Électriques ou non, ça sera un chaos sans nom. Il ne s’agit pas de bouger moins, mais différemment: plutôt en tram qu’en SUV."

Et le steak du dimanche, dans tout ça? "Une des choses les plus logiques à entreprendre, c’est de réduire la consommation de viande à niveau sain pour les gens, reprend van Vuuren. Pas besoin d’être végétarien, mais manger de la viande rouge une fois toutes les deux semaines est suffisant. Pour réduire les émissions de méthane, on ne voit guère d’autre moyen."

2050 approche à grands pas. "Mais en même temps, on ne doit pas être à zéro demain, souligne van Vuuren. Il faut décider, il faut y aller, mais en gardant ceci à l’esprit, conclut-il: "Si on détruit le soutien public en demandant l’impossible, ça n’aidera pas. Il faut engranger des succès, et montrer que réduire les émissions est attractif: cela contribue à rendre les villes plus belles, améliore la qualité de l’air, la santé."

Katowice s’apprête à refermer ses portes, le docteur van Vuuren et les autres à reprendre leur avion, et les dirigeants européens à essayer de mettre en oeuvre une idée qu’ils ont vendue ici pendant deux semaines. Y a plus qu’à – débattre, investir, changer.

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