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Faut-il tous nous montrer vulnérables?

À vouloir trop vite ranger de multiples difficultés humaines sous la bannière des soins de santé mentale, nous arrivons à considérer des personnes en bonne santé comme des patients.

Naomi Osaka, quatre fois titrée en Grand Chelem, a décidé de renoncer à Roland Garros au deuxième tour du tournoi. Mentalement, l’icône nippo-haïtienne du tennis ne pouvait plus supporter les nombreuses conférences de presse. La gymnaste Simone Biles a elle aussi déclaré souffrir de problèmes psychologiques. Elle a déclaré forfait pour quatre de ses cinq finales olympiques de gymnastique.

Les médailles ne sont pas des autocollants Panini collectionnables à volonté.

N. Osaka et S. Biles ont récolté un vent de réactions positives. À une époque de culte de la réussite et de la performance, elles veulent donner un visage humain au sport de haut niveau. Les médailles ne sont pas des autocollants Panini collectionnables à volonté.

La "société du risque zéro"

Tout au long de l’été, le Groupe du Vendredi propose une réflexion sur la "société du risque zéro". La question de l’appréhension des risques fut évidemment un aspect central de la pandémie, mais elle va aussi au plus profond de tous les aspects de nos vies. Et nos réponses auront un rôle déterminant sur le monde de demain.

Certains commentateurs ont parlé d’une nouvelle "ère de bien-être mental", une ère à laquelle oser se montrer vulnérable est devenu essentiel. Pas seulement dans le sport de haut niveau, mais aussi dans notre société exigeante, axée sur la performance. Même le Centre de prévention du Suicide néerlandophone s’en est mêlé en tweetant, peu après le forfait de Simone Biles, que "Prendre soin de soi et de sa santé mentale est extrêmement important, et cela vaut pour les sportifs olympiques. Parler, ça aide."

Les excès de la "société thérapeutique"

Les cris d’alarme retentissent partout: les multiples confinements déclencheraient une horde de problèmes de santé mentale. Le sociologue Frank Furedi appelle cela les excès de la "société thérapeutique". Nous vivons dans une société où le risque de maladie mentale est évoqué en permanence. Les journaux et les scientifiques mettent en garde contre un tsunami de troubles anxieux, de burn-outs, de dépressions et de suicides. Chaque année, les maladies mentales touchent un public de plus en plus jeune. Une étude néerlandaise a ainsi titré que les comportements de jeu anormaux chez les tout-petits peuvent indiquer une dépression.

Les individus sont encouragés à considérer n’importe quelle expérience désagréable comme étant nocive pour leur santé émotionnelle.

Ne vous y trompez pas: briser le tabou du bien-être mental est une bonne chose. Pour autant, je ne crois pas que nous devions cultiver la "vulnérabilité" à outrance. À vouloir trop vite ranger de multiples difficultés humaines sous la bannière des soins de santé mentale, nous arrivons à considérer des personnes en bonne santé comme des patients. Le seuil de "tension" ou d’"anxiété" acceptable est alors constamment tiré vers le bas. Les individus sont ainsi encouragés à considérer n’importe quelle expérience désagréable comme étant nocive pour leur santé émotionnelle.

Obsession de la sécurité

Malgré le coronavirus, le monde occidental n’a jamais été aussi pacifique, aussi prospère et aussi stable qu’aujourd’hui. Et pourtant, jamais l’Homme ne s’est senti aussi peu en sécurité et aussi anxieux. F. Furedi parle d’une "obsession culturelle" pour la sécurité, alimentée par des dirigeants et des experts partisans d’une société sans risque.

L’Homme vulnérable n’est plus capable de faire face aux défis et aux obstacles qui – jusqu’il y a peu – étaient considérés comme une dimension normale de la vie.

Paradoxalement, cela booste le sentiment d’insécurité. L’Homme vulnérable n’est plus capable de faire face aux défis et aux obstacles qui – jusqu’il y a peu – étaient considérés comme une dimension normale de la vie. Toute une industrie d’experts, armés de livres de développement personnel, de workshops et de médicaments, se tient prête à l’aider à surmonter ces difficultés. La "maximisation du bonheur" a même été élevée au rang de domaine d’expertise politique par les autorités.

Thibault Viaene. ©doc

Le regretté Bob Vansant, psychothérapeute réputé, soutenait que ces peurs étaient autrefois canalisées par les histoires collectives. La religion offrait un réconfort aux individus en les réconciliant avec leurs peurs. Dans notre société post-religieuse, ces récits collectifs ont aujourd’hui disparu. Alors qu’avant, on faisait appel aux théologiens et aux philosophes pour examiner la relation entre peur et sécurité, ce rôle est aujourd’hui confié aux psychologues. En Belgique, dès le mois prochain, tout le monde pourra se rendre chez un psychologue pour 11 euros par séance.

Or, la médicalisation et la "thérapisation" de la peur alimentent cette obsession culturelle pour la sécurité. Elles renforcent l’idée que les individus – en particulier les enfants – sont incapables de surmonter des obstacles sans aide professionnelle. Nous élevons les enfants dans un contexte de vulnérabilité émotionnelle et les encourageons à considérer les expériences difficiles comme une source de maladie mentale, diminuant ainsi leur capacité à gérer les épreuves du quotidien.

L’attention accrue portée à la santé mentale doit, je le répète, être saluée. Pour autant, nous ne devrions pas cultiver la vulnérabilité, mais réapprendre à apprécier la vie telle qu’elle est: dure, imparfaite, pleine d’obstacles et de déceptions, mais aussi souvent gratifiante et riche en opportunités.

Par Thibault Viaene, membre du Groupe du Vendredi.

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