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interview

François Heisbourg, politologue: "Taïwan représente un risque de guerre plus important que Cuba en 1962"

François Heisbourg : "L'affaire des sous-marins français pourrait laisser des traces pendant des décennies." ©©Julien FALSIMAGNE/Opale/Leemage

François Heisbourg s'inquiète des tensions croissantes autour de Taïwan, d'autant que la crise du covid a renforcé l'appétit de Pékin.

À mesure que la crise sanitaire se dissipe, se pose une nouvelle question: à quoi ressemblera le monde d’après? François Heisbourg est une voix très écoutée sur les questions stratégiques. Il est conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique et il a présidé l’International Institute for Strategic Studies de Londres et le Centre de politique de sécurité de Genève. Dans son nouveau livre «Le retour de la guerre», l’expert franco-luxembourgeois décrit un monde en proie à une instabilité croissante, où la dissuasion héritée de la guerre froide n’opère plus, et où l’on recule encore moins qu’avant devant l’usage de la force pour régler les différends.

En quoi la pandémie a-t-elle modifié les rapports de force dans le monde ?

La pandémie a eu pour effet premier de renforcer la position de la Chine qui se montre de plus en plus affirmée, voire arrogante. Ensuite, la pandémie a donné lieu à une réaction politique divisée face à une menace commune, alors qu’une approche coordonnée aurait au contraire permis de limiter les dégâts humains, économiques et sociaux. Cela préfigure mal la gestion du réchauffement climatique. Les accords de Paris ont pu nourrir un certain espoir, mais lorsqu'on voit comment la pandémie a été gérée et comment la Chine se comporte par rapport au réchauffement climatique, il n’y a pas de quoi être optimiste.

La tension militaire autour de Taïwan ne cesse de s'intensifier. Vous n'excluez pas une invasion chinoise, mais à quelle échéance ?

Taïwan représente un risque de guerre plus important que la crise des missiles à Cuba en 1962 ou le blocus de Berlin en 1948. Le gouvernement taïwanais prédit un risque maximal en 2025, lorsque la machine de guerre chinoise sera prête. Les militaires américains parlent plutôt de 2026-2027. À Pékin, le discours officiel est que la réunification doit pouvoir être opérée de vive force si les moyens diplomatiques ne suffisent pas. Actuellement, on assiste déjà à des intrusions quotidiennes et systématiques dans l’espace aérien de Taïwan. On est loin du principe "un pays, deux systèmes" qui a prévalu pendant quarante ans.

Les États-Unis laisseront-ils faire Pékin ?

Jusqu’ici, la ligne américaine n’était pas très claire, les États-Unis n’ayant pas de traité militaire avec Taïwan comme avec la Corée du Sud ou le Japon. Avec sa déclaration de jeudi dernier, Joe Biden a officialisé l’accord de défense qui lie les deux pays. C’est rassurant pour Taïwan, et la Chine réagira vraisemblablement avec prudence. Cela étant, les États-Unis devront montrer de façon claire le sérieux de leur engagement. En 2013, lorsque Bachar El Assad avait utilisé des armes chimiques contre sa population civile, les États-Unis avaient menacé d’intervenir. Or quatre heures avant l’opération, Barack Obama a décidé de s’abstenir. Compte tenu de ce précédent, il subsistera toujours un doute sur la solidité de ce type d’engagement côté américain.

"Au vu du réalignement brutal opéré avec Hong Kong, la population taïwanaise est de moins en moins intéressée par une réunification."

Les Taïwanais ne jouent-ils pas avec le feu en revendiquant une identité propre ?

La population taïwanaise a en effet de plus en plus tendance à tourner le dos à Pékin. Il y a quinze ans, la Chine avait encore un pouvoir de conviction à l’égard des Taïwanais. Mais au vu du réalignement brutal opéré avec Hong Kong, la population taïwanaise est de moins en moins intéressée par une réunification. Au point que plus personne aujourd’hui ne croit encore au principe "un pays, deux systèmes".

Ne faudrait-il pas envisager une politique de containment comme cela s’est pratiqué à l’égard de l’URSS ?

Ce serait presque une issue heureuse, car cela renvoie à un système qui a apporté la stabilité pendant quatre décennies. En 1945, l’URSS, les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient bâti un nouvel ordre mondial. Le système des Nations-Unies était une œuvre conjointe. Aujourd’hui, il n’y a plus de système international structuré autour de réseaux d’alliances concurrents, mais complémentaires. La Chine est en train de mondialiser sa puissance, mais sans qu’il y ait le début d’une règle du jeu commune. On l’a vu avec la pandémie où la Chine a instrumentalisé l’OMS. Ce type de comportement n’existait pas pendant la guerre froide.

"La Chine est le seul sujet qui fait consensus entre démocrates et républicains au Congrès."

Les États-Unis sont-ils, à l’image de leur vieux président, une superpuissance fatiguée ?

Les vieillards ont parfois tendance à s’en tenir à quelques idées simples. Or le problème numéro un de Joe Biden, c’est la montée de la Chine. L’épisode du retrait d’Afghanistan ou celui du contrat des sous-marins français sont certes déplorables, mais ils ne vont pas distraire la présidence américaine de son objectif central. La Chine est le seul sujet qui fait consensus entre démocrates et républicains. Lorsqu’il s’agit de la Chine, tout le monde vote comme un seul homme au Congrès. Cela étant, dans la mesure où les États-Unis se retrouvent dans une position défensive à l’égard de la Chine, ils peuvent apparaître comme une superpuissance fatiguée.

S'agissant du retour de la guerre, la Russie est militairement active sur plusieurs fronts (Libye, Syrie, Ukraine, Géorgie, etc.). Que recherche Moscou, mis à part laver l’humiliation du démembrement de l’URSS ?

La Russie subit le même syndrome post-impérial que la Grande-Bretagne et la France lors de la décolonisation. Ce qui relie la crise de Suez en 1956 et le Brexit en 2016, c’est la perte jamais vraiment digérée de l'empire. La Russie actuelle, si on fait abstraction de la parité nucléaire avec les États-Unis, n’a rien des attributs d’une superpuissance. D’où sa volonté de rétablir certaines positions impériales perdues, notamment en Europe de l’Est. Par ailleurs, la Russie a pris un virage militaire comparable à celui de la Grande-Bretagne et de la France, en réduisant l’ampleur de ses forces, mais en développant des capacités expéditionnaires rapides et agiles. Ce qui tranche avec la vieille image du rouleau compresseur russe. Les opérations en Crimée et en Syrie ont été menées avec une efficacité opérationnelle remarquable. Mais, mis à part une revanche sur l’histoire, ce n’est pas une superpuissance qui est à l’œuvre.

"Les Américains se sont rendu compte qu’il vaut mieux jouer avec l’Europe pour contrer la Chine sur le terrain de l’économie numérique."

Dans le tableau du monde que vous dressez, l’Europe apparaît totalement déclassée. Vous évoquez une Europe herbivore dans un monde de carnassiers. Sommes-nous condamnés à devenir un musée à ciel ouvert ?

Je concède que je dresse un tableau assez noir de l’Europe dans mon livre. Mais il ne faut pas non plus désespérer. En tant qu’Union, il y a des tas de choses que l’Europe ne sait pas faire, à commencer par faire la guerre. Il n’y a pas d’armée européenne et il n’y en aura pas, tout simplement parce qu’il n’y a pas d’État européen. Lorsque l’Europe envoie des troupes, c’est dans un objectif de maintien de la paix, pas pour des opérations guerrières. Par contre, l’Europe utilise son marché pour se profiler comme puissance normative. Les Américains se sont rendu compte qu’il vaut mieux jouer avec l’Europe pour contrer la Chine sur le terrain de l’économie numérique. Donc tout n’est pas perdu pour l’Europe, mais il faudra absolument faire les bons choix dans la façon de travailler avec les États-Unis.

Quelle relation convient-il de bâtir avec le Royaume-Uni post-Brexit ?

Il y a un an, j’avais déclaré que tout allait bien se passer, étant donné la convergence des intérêts respectifs. Malheureusement, il faut bien constater que cette vision ne tient plus. La rationalité n’est pas au pouvoir au Royaume-Uni où l’on préfère exploiter le Brexit à des fins de politique intérieure. Les Britanniques se comportent de manière irresponsable à l’égard des Européens en n’appliquant pas les accords conclus.

"L'affaire des sous-marins français peut laisser des traces pendant des décennies."

L’affaire de la vente des sous-marins français n’a rien fait pour arranger les choses…

C’est une affaire qui concerne au premier chef les États-Unis et l’Australie. Mais la Grande-Bretagne a pris un malin plaisir à jouer contre la France et elle ne fait pas mystère de sa satisfaction devant le résultat obtenu. Il faut remonter à l’affaire de Suez en 1956 pour trouver une crise équivalente, c’est-à-dire des pays alliés qui se constituent en bande pour nuire aux intérêts d’un autre allié. C’est plus que la perte d’un beau contrat. Ce genre d’incident peut laisser des traces pendant des décennies. On parviendra sans doute à réparer les dégâts entre la France et les États-Unis. Je suis en revanche moins confiant pour ce qui est de la relation entre la France et la Grande-Bretagne.

«Le retour de la guerre», François Heisbourg, éd. Odile Jacob, 212 pages, 22,90 euros

Les phrases-clé

  • "La Chine est en train de mondialiser sa puissance, mais sans qu’il y ait le début d’une règle du jeu commune."
  • "On est loin du principe "un pays, deux systèmes" qui a prévalu pendant quarante ans."
  • "La Russie actuelle, si on fait abstraction de la parité nucléaire avec les États-Unis, n’a rien des attributs d’une superpuissance."
  • "L'affaire des sous-marins français peut laisser des traces pendant des décennies."

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