interview

Guillaume Le Blanc: "Nous sommes passés du problème de l'immigré à celui du migrant"

Le philosophe Guillaume Le Blanc explique le dilemme auquel sont acculés tous les pays européens en matière d’immigration. ©Tim Dirven

Selon Guillaume Le Blanc, les états d'urgences et autres mesures anti-terroristes risquent d'accoler l'étiquette d'ennemi potentiel aux migrants, qui sont déjà mis sur le côté lorsqu'ils n'arrivent pas à obtenir le statut de réfugiés.

Ce philosophe français a mené une enquête approfondie sur les réfugiés. Il analyse cette crise en distinguant immigré et migrant, au prisme des situations européennes.

Qu’est-ce qui différencie l’immigration des années 1950-1970 et le contexte actuel des réfugiés?

L’immigration de cette période était économique, liée à une volonté nationale de combler des besoins identifiés: un ensemble de postes de travail restés vacants la rendait nécessaire. La question que pose l’immigration n’est pas celle du droit d’asile, mais de l’intégration par le travail. Nous sommes passés du problème de l’immigré à celui du migrant. La question sociale s’est ainsi déplacée, tant la fissure semble grande entre les précaires nationaux et les migrants exclus. La raison d’être du migrant n’est plus le pays de destination, mais le pays d’origine. Fuir un conflit, une guerre, une dictature, c’est se placer du côté de l’émigrant et de ses raisons de départ, et non du côté du pays d’accueil.

"Le droit d’asile est un goulot d’étranglement qui laisse de côté tous ceux qui ne répondent pas aux critères des nations d’accueil."
Guillaume Le Blanc

Ce déplacement de l’immigration à la migration, de l’immigré au migrant souligne que le migrant est, de par le participe présent qui le désigne, sans statut: pris dans l’activité sans fin d’un déplacement sans destination, il est acculé au non-lieu, à la pérégrination. Son arrivée est problématique car non prévue et, à la limite, non désirée. Le divorce entre migrant et réfugié est important. Le réfugié est un statut politique. Les exilés qui parviennent en Europe, sans aucun statut juridique, sont séparés du statut juridique de réfugié par le mouvement de migration auquel ils sont éternellement assignés.

Pour votre ouvrage "La fin de l’hospitalité", qu’est-ce que l’enquête anthropologique de terrain vous a permis de comprendre, au-delà des fantasmes?

Nous avons pu saisir la rationalité de la migration. Avant de nous rendre à Calais, Grande-Synthe et ailleurs, nous nous demandions pourquoi le demandeur de refuge (terme que nous avons créé pour nous mettre à distance des jeux de langage officiels scindant le migrant économique du réfugié politique) cherchait à ce point à se rendre en Angleterre, ce qui nous semblait irrationnel. Or, en discutant avec des Érythréens, des Afghans, des Syriens, nous avons compris que l’exilé était un être rationnel, maîtrisant la langue anglaise, ayant des relations en Angleterre et, grâce à elles, des opportunités de travaux, mêmes précaires.

Ainsi, nous avons compris que l’exilé connaît les raisons de son voyage. L’appréhender positivement comme une victime, sur un mode compassionnel, ou négativement comme un barbare, sur un mode de mépris social, nous empêche de le saisir comme un être capacitaire, produisant une vision du monde, qui s’appuie sur une critique de son pays d’origine, mais aussi du "futur" pays d’accueil. Cette enquête a aussi révélé en quel sens inhospitalier les demandeurs de refuge sont assignés à des lieux invisibles, véritables non-lieux appréhendés sur aucune carte, de sorte que les vies qui résident dans ces campements et autres "jungles" finissent elles-mêmes par devenir invisibles: non appréhendées, elles ne sont plus reconnaissables.

Guillaume Le Blanc. ©rv doc

L’hospitalité, telle que pratiquée entre migrants, mais aussi grâce aux associations et bénévoles, nous est apparue comme la recréation d’un lieu pour des vies privées de lieu. Cette recréation d’un lieu ne peut être établie que par des liens. Qu’est-ce que l’hospitalité? La recréation d’un lieu par des liens pour des vies sans lieu.

Nous avons été ainsi alertés par le fait qu’il existe deux recréations de lieux, soit le modèle domestique de l’hospitalité privée reposant sur l’ouverture de son chez-soi, soit le modèle politique de l’hospitalité publique reposant sur la création de dispositifs institutionnels: la maison d’un côté, l’hôpital de l’autre. Le basculement de l’un vers l’autre implique la politisation de l’hospitalité. Le refus d’ouvrir de tels dispositifs marque, au contraire, le reflux vers le traitement seulement éthique (moral ou religieux) de l’accueil des demandeurs de refuge. C’est à ce reflux que l’on assiste aujourd’hui.

En quoi cette question malmène-t-elle les appareils politiques et juridiques européens?

Ce traitement de l’hospitalité malmène les politiques, car il alimente un contre-argumentaire puissant de la raison nationale: un impératif sécuritaire, qui s’appuie sur des frontières toujours plus affirmées. Il souligne que d’autres expérimentations politiques sont à l’œuvre, comme celles de la revendication éthique d’hospitalité, sur l’idée qu’il faut prendre soin des vies vulnérabilisées. La valeur d’une personne ne peut pas être indexée sur le fait d’être "d’ici" ou de "là-bas". Toute vie a droit à avoir des droits, pour reprendre la philosophe Hannah Arendt.

Le problème belge vous paraît-il spécifique?

Il me semble révélateur, sous une forme plus extrême, du dilemme auquel sont acculés tous les pays européens. D’un côté, des politiques nationales qui se referment sur une volonté d’expulser, répondant au désir d’une partie de la société. De l’autre, des remobilisations d’une partie de la société civile qui reposent sur une impulsion hospitalière.

La loi anti-squat Belge est le pendant du projet de loi en France qui autorise, s’il est ratifié, le contrôle individuel de tous les migrants dans les centres d’accueil d’urgence, remettant en question l’inconditionnalité de l’accueil de la loi française de 1956. Mais ces politiques étatiques se heurtent aux initiatives de la société civile, comme la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés de 2015 qui rend possible, toutes les nuits, l’hébergement de 300 à 400 demandeurs de refuge du parc Maximilien, grâce à la création d’un groupe d’hôtes sur Facebook.

Le problème demeure de l’illégitimité absolue de l’expulsion des demandeurs de refuge soudanais, exposés à des risques de torture dans leur pays, malheureusement très documentés. La violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme est ici patente: elle interdit la torture, mais l’élargit aussi aux cas d’extradition.

Dans le cas belge, le dossier juridique a été instrumentalisé politiquement, il a creusé les dissensions entre Flamands et francophones et mis à mal la coalition au pouvoir. Est-ce le cas dans d’autres nations européennes?

Pour le moment, les nations européennes me semblent se refermer sur un argumentaire inhospitalier qui décale le curseur de leurs politiques de plus en plus à droite. C’est le cas en Hongrie, en Pologne, en Autriche, mais dans d’autres pays comme la Norvège, où le néoprotectionnisme sécuritaire implique l’absolutisation et la fétichisation de la frontière.

Cet argumentaire repose sur la légitimation de l’étranger par le seul droit d’asile. Il faut certes protéger les frontières pour accueillir de manière décente celles et ceux qui répondent positivement au critère asilaire. Mais le droit d’asile est un goulot d’étranglement qui laisse de côté tous ceux qui ne répondent pas aux critères des nations d’accueil. Il offre prise aux déportations de tous les "indésirables" vers la Lybie pour l’Italie, vers le Soudan pour la Belgique, etc.

En ce sens, l’argument du droit réduit au droit d’asile autorise les politiques les plus refermées et toutes leurs expulsions. Or, le droit pourrait être une nouvelle arme politique d’hospitalité, si on lui conférait une autre réalité que le seul droit d’asile: ne pourrait-on imaginer des droits locaux déconnectés du droit national d’asile?

Les états d’urgence antiterroristes et leurs dispositifs "provisoires-permanents" enveniment-ils le problème?

Les états d’urgence et la constitutionnalisation de l’urgence risquent d’identifier chaque fois davantage le réfugié à un ennemi potentiel, un terroriste virtuel et de contribuer à rendre l’impératif hospitalier inintelligible. Ils s’établissent sur des scénarios de guerres culturelles accréditant l’idée que "nous" ne sommes pas "eux". Ce faisant nous créons les "autres" comme ces sujets séparés qui sont à distance de "nous" et qui en aucun cas ne peuvent appartenir à ce "nous".

L’hospitalité repose sur trois verbes: secourir, qui est le "fiat" de l’hospitalité, car sans soin vital de première urgence, une vie est aux bords de l’extinction; accueillir, qui est le cœur de l’hospitalité et suppose un lieu durable, un espace-temps où une vie peut se redévelopper; et appartenir, qui est la fin de l’hospitalité, la modalité par laquelle une vie cesse d’être simplement invitée ou tolérée pour être placée à égalité avec les autres vies. Nous nous éloignons chaque jour davantage de cette compréhension politique de l’appartenance.

Guillaume Le Blanc est titulaire de la chaire de philosophie pratique à l’Université Paris Est Créteil, auteur et co-auteur de "La philosophie comme contre-culture", "Dedans, dehors: la condition d’étranger", et "La fin de l’hospitalité".

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