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interview

Jacques Attali: "Il faut démanteler les géants du numérique"

©PHOTOPQR/LE PARISIEN

Dans son nouveau livre "Histoires des médias", Jacques Attali appelle à une mise au pas des géants du web, tant qu'il est encore temps.

Résumer en 500 pages 5.000 ans d’histoire des médias, tel est le défi que s’est lancé l'économiste français Jacques Attali dans son nouveau livre. Un constat s’impose au fil des siècles: ceux qui ont l’information sont les maîtres. Attali montre comment l’accès à l’information constitue un élément-clé dans la conquête ou la conservation du pouvoir. Quant aux médias modernes, c'est-à-dire libres, ils trouvent leur origine dans les lettres confidentielles – les «avvisi» – que les marchands vénitiens vendaient à leurs abonnés en Europe.

L’ouvrage de Jacques Attali se veut également prospectif. Il met ainsi en garde contre le pouvoir exorbitant des Gafas et lance quelques pistes pour domestiquer ces monstres numériques.

Comment vous tenez-vous informé?

Essentiellement par Twitter, je lis aussi beaucoup de journaux et je reçois une revue de presse tous les matins.

"Les seuls journaux papier qui survivront un temps seront des titres spécialisés."

Le journal papier a-t-il encore un avenir?

À dix ans d’ici, je ne crois pas. Les seuls journaux papier qui survivront un temps seront des titres spécialisés, des magazines pour des publics particuliers auxquels ils apporteront un sentiment d’appartenance. Continueront aussi de se développer ce qui n’a jamais cessé d’exister depuis les «avvisi» du XVIe siècle, c’est-à-dire des lettres confidentielles digitales, réservées à des clients ou des abonnés. Les informations qu’elles contiendront auront encore un poids considérable dans les décisions financières et politiques. Leur caractère payant permettra à ces médias de survivre sans avoir besoin de millions de vues.

Le New York Times est-il encore une référence en matière de presse écrite?

Même si avec ses 5 millions d’abonnés numériques, le New York Times est un journal rentable, il est de moins en moins un modèle, notamment en raison du sentiment de supériorité qui l’anime et des dérives récentes de ce journal. On pourrait voir se développer en Europe, en Inde ou ailleurs des éditions internationales de journaux, d’excellente facture et avec un contenu moins imbibé par l’impérialisme, le relativisme et le communautarisme américains.

Aura-t-on encore besoin de journalistes dans le futur?

C’est un métier menacé de disparition. Les technologies permettent à chacun de devenir le journaliste de lui-même, sans limite ni contrôle du vrai, pour ne parler que de soi à des communautés dont seuls les réseaux sociaux ont les clés. Et pourtant, on a plus que jamais besoin de journalistes, pour analyser les choses, dire le vrai, repérer les fausses nouvelles, confronter des points de vue contradictoires.

Vous décrivez les réseaux sociaux comme des fossoyeurs de la démocratie. C’était mieux avant, lorsque les élites monopolisaient la parole publique?

Les réseaux sociaux sont une bonne chose, à condition qu’ils puissent garantir une certaine sécurité au niveau de la vérité, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Les fake news et le complotisme peuvent-ils justifier le recours à la censure?

On doit censurer tout ce qui est diffamatoire ou attente à la vie privée, selon des règles fixées démocratiquement. Pas par l’arbitraire d’un réseau social ou d’un pouvoir politique.

Que pensez-vous du fait qu’un CEO comme Marc Zuckerberg puisse censurer Donald Trump?

Trump aurait dû être censuré bien avant, mais pas par un réseau social qui se trouve être devenu un service public sans l’avoir voulu. Étant devenu un service public, Facebook devrait obéir aux règles d’un service public.

"Le RGPD n’est absolument pas appliqué et les Gafas, comme bien d’autres, le contournent allégrement."

Comment domestiquer les géants du web?

Il faudrait commencer par retirer aux Gafas l’appropriation des données personnelles en échange d’un accès payant à des services réduits. On pourrait par exemple demander à Google de proposer à ses utilisateurs une version payante de ses services, sans publicité, sans collecte de données ni tracking d’aucune sorte. Certains pensent toutefois que ce serait inefficace, car les utilisateurs préféreront continuer à utiliser l’actuelle version gratuite et à abandonner à Google leurs données personnelles. Un premier pas a été fait dans cette direction en Europe avec le RGPD censé protéger la propriété privée des données. Mais il n’est absolument pas appliqué et les Gafas, comme bien d’autres, le contournent allégrement.

D’après vous, la clé réside au niveau des algorithmes.

Un réseau social souhaite conserver le plus longtemps possible l’attention de celui qui pénètre sur sa plateforme, pour avoir le temps de récolter ses données personnelles et de les exploiter ultérieurement à des fins de marketing ciblé. Il s’appuie pour cela sur des algorithmes secrets dont la complexité est le meilleur rempart contre les régulateurs. En exigeant la publication de ces algorithmes, on pourrait les faire auditer pour réduire leur dimension addictive, leur viralité et leur capacité à orienter les consommateurs.

Plus radicalement encore, il faudra imaginer des applications permettant à chacun d’échapper aux griffes des réseaux sociaux et de maîtriser son propre univers numérique. Cela supposerait des applications personnelles disposant d’une très grande puissance d’intelligence artificielle, capables de brouiller les algorithmes des plateformes et de s’en libérer. On en est encore très loin, mais c’est certainement la menace technologique qui pèse sur la survie des Gafa.

"Les Gafas disposent aujourd’hui d’une puissance relative bien supérieure à celle qu’avaient la Standard Oil ou AT&T lorsqu’elles furent démantelées."

Janet Yellen, la nouvelle secrétaire américaine au Trésor, a déclaré qu’elle était d’accord pour taxer les Gafas, ce qui tranche avec la politique de l’administration Trump. Est-ce un premier pas dans la bonne direction?

Il faut bien entendu les taxer, mais cela ne suffira pas, tant s’en faut. Les Gafas disposent aujourd’hui d’une puissance relative bien supérieure à celle qu’avaient la Standard Oil ou AT&T lorsqu’elles furent démantelées à l’époque des lois anti-trust. Les Gafas et leurs homologues chinois contrôlent plus de la moitié du marché publicitaire mondial. L’essentiel de la distraction et de l’information passe par eux. Il faut les démanteler, les séparer en différentes entités, en particulier Google, Amazon et Facebook. Ce sont les trois qu’il faudrait démanteler en premier.

Et côté chinois?

Le parti communiste chinois a compris que les Gafas chinois sont ses ennemis et a déjà entamé leur mise au pas, même si c’est de façon peu honorable, avec Alibaba devenu trop puissant.

"Aucun pays, démocratique ou non, ne peut laisser grandir de telles puissances sans réagir."

À moins d’utiliser la force comme en Chine, on imagine que les géants du numérique ne vont pas se laisser faire. N’est-ce pas un combat perdu d’avance?

Si on continue ainsi, le pouvoir des nations sera de plus en plus fictif. Aucun pays, démocratique ou non, ne peut laisser grandir de telles puissances sans réagir. Les Américains doivent agir et les Européens aussi. D’autant qu’ils disposent aujourd’hui d’une fenêtre de tir. Ce que fait la Commission européenne est insuffisant. Avec la puissance juridique et financière dont ils disposent, les Gafas feront durer les choses pendant dix ans et on n’aura pas avancé. Il faudra une vraie volonté politique.

"Les réseaux sociaux, ce n’est rien à côté de ce qui nous attend."

L’étape suivante dans cette explosion de l’information, d’après vous, ce seront les hologrammes. N’est-ce pas un peu dangereux, tout ça?

C’est même cauchemardesque. Les réseaux sociaux, ce n’est rien à côté de ce qui nous attend. Les hologrammes permettront de remplacer les journalistes par des robots. À la télévision, on pourra remplacer les présentateurs par des hologrammes et on pourra assez vite, d’ici une vingtaine d’années, assister à un événement de chez soi sous forme d’hologramme. On ne saura plus si on est dans un vrai événement ou dans un jeu vidéo. Ce qui ouvre la porte à toutes sortes de manipulations. En attendant la réalisation de ce fantasme absolu, les puissants continueront de distraire les autres en leur faisant croire qu’ils les informent.

«Histoires des médias: des signaux de fumée aux réseaux sociaux, et après», Jacques Attali, éditions Fayard, 510 pages, 23 euros

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