interview

"Jean-Paul II ne voulait pas voir les abus"

Jean-Paul II lors de l'ouverture de la Coupe du monde 1990, à Rome. ©AFP

Christine Pedotti dénonce une canonisation précipitée. En hyper-sacralisant le rôle du prêtre, Jean-Paul II aurait indirectement encouragé les scandales sexuels au sein de l’Eglise.

Il y a quinze ans disparaissait Jean-Paul II, après 27 ans d’un pontificat encensé par les uns, décrié par les autres. Grande spécialiste de l’Eglise, Christine Pedotti estime qu’il a été canonisé bien trop rapidement (en 2014). "Je suis loin d’être la seule à le penser. J’étais sur la place Saint-Pierre le jour de la canonisation et j’ai vu le visage incroyablement fermé du pape François tout au long de la cérémonie. Pas un sourire, rien." Elle consacre aujourd’hui à Jean-Paul II une biographie critique qui a valeur de "droit d’inventaire".

En 1979, on découvre un pape sportif, donc moderne. Cette apparence est trompeuse, selon vous.

 C’était la première fois en effet qu’un pape était doté d’un corps. Il nage, il skie et il exploite à merveille cette image. Après l’attentat de 1981, il attend d’être à 100% rétabli avant de réapparaître en public, en pleine forme et sûr de lui. Cette image tranche avec sa parole très conservatrice. Son rêve est de restaurer une Eglise de puissance. Face à la modernité qui refuse Dieu, il impose la puissance d’un catholicisme sûr de lui et très centralisé. Il se considère comme un général en chef à la tête d’une armée de prêtres. Il va hyper-sacraliser le prêtre qui, de ce fait, n’appartient plus au commun des mortels. On imagine sans peine comment ce statut accordé aux prêtres a pu favoriser des abus. Il a aussi promu de nouvelles communautés religieuses où de nombreux abus ont été perpétrés. On pense aux Légionnaires du Christ bien sûr, mais aussi à l’Opus Dei, à la Communauté des Béatitudes, à la Communauté de Bethléem, etc.

Dans quelle mesure Jean-Paul II était-il au courant des scandales sexuels au sein du clergé et pourquoi les a-t-il maintenus sous l’éteignoir ?

C’est la grande question en effet. Il se méfiait des intentions calomnieuses, sachant que dans la Pologne communiste, l’accusation de pédophilie servait à éliminer les prêtres gênants. Avec Maciel et les Légionnaires du Christ, il est évident que Jean-Paul II ne voulait pas voir. Il a instauré une raison d’Eglise comme une sorte de pendant de la raison d’Etat. Il était au courant des abus mais il les a rangés parmi les dégâts collatéraux.

"Jean-Paul II a instauré une raison d’Eglise comme une sorte de pendant de la raison d’Etat. Il était au courant des abus mais il les a rangés parmi les dégâts collatéraux."
Christine Pedotti
spécialiste de l'Eglise

Peut-on affirmer que Jean-Paul II a favorisé ou accéléré la chute du Mur ?

Il appartiendra aux historiens de faire toute la clarté là-dessus, lorsque les archives seront accessibles. Ses rapports avec le président Reagan ou les flux d’argent qui ont été acheminés auprès du syndicat Solidarnosc seront des points intéressants à examiner. Mais il faudra sans doute davantage de patience pour accéder aux archives du Vatican qu’aux archives américaines.

A-t-il agi par anticommunisme, par volonté de promouvoir les droits de l’homme ou pour défendre l’Eglise catholique ?

Karol Wojtyla, lorsqu’il vivait à Cracovie, n’a jamais été très engagé politiquement contre le régime communiste, contrairement au cardinal Wyczynski qui a passé plusieurs années en liberté très surveillée. Le combat de Jean-Paul II est d’abord celui d’un nationaliste polonais. En soi, ce n’est pas reprochable. Par contre, je serais moins affirmative concernant son engagement en faveur des droits humains. Pour Jean-Paul II, les droits de l’homme, c’est d’abord la liberté religieuse. Il a parlé de la dignité humaine, mais je n’en ferais pas un militant des droits de l’homme pour autant, compte tenu des restrictions qu’il posait aux droits des femmes ou des minorités sexuelles par exemple. Sans oublier son soutien apporté à des régimes politiques très douteux. En témoigne son soutien constant à Pinochet au Chili.

"Karol Wojtyla, lorsqu’il vivait à Cracovie, n’a jamais été très engagé politiquement contre le régime communiste."
Christine Pedotti

Quel était la nature du rapport de force entre Jean-Paul II et la Curie ?

Il n’aimait pas la Curie. Il a fait construire la piscine de Castel Gandolfo contre l’avis de la Curie qui estimait que la natation n’était pas une activité convenable pour un pape. Jean-Paul II s’est émancipé de la Curie en quittant le Vatican, c’est-à-dire en voyageant. C’est ce qui l’a rendu curieux du monde.

Comment expliquer qu’un pape aussi conservateur ait pu séduire les jeunes lors des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) ?

Ce succès tient à son charisme, qui était indiscutable. Tous ceux qui l’ont rencontré ont été frappés par son charisme. Jean-Paul II mesurait 1,74 mètre, or tout le monde l’imagine plus grand. Ce charisme est lié à une profonde cohérence intérieure du personnage. Du début à la fin de son pontificat, il est resté cohérent. Il était animé d’une très forte volonté et cela impressionnait ses interlocuteurs ainsi que les foules qu’il côtoyait.

Et pourtant, ces JMJ ont eu un caractère très éphémère, selon vous.

A Longchamps en 1991, ils étaient un million de jeunes à se revendiquer de la "génération de Jean-Paul II". Aujourd’hui, ils ont entre 35 et 50 ans, mais où sont-ils ? Qu’est-ce qu’il reste des JMJ ? Je pose la question.

"Qu’est-ce qu’il reste des JMJ ? Je pose la question."
Christine Pedotti

Que peut-on mettre à son crédit ?

Ce qu’il a fait pour les Juifs suffirait en soi à le canoniser. Le Concile avait entamé le travail de réconciliation avec le peuple juif et Jean-Paul II l’a terminé avec son grand voyage en Israël en 2000. C’était d’autant plus incroyable de la part d’un Polonais né en 1920.

François est-il un meilleur pape ?

Ce sont deux papes très éloignés l’un de l’autre. Le désir d’être une puissance dans le monde n’habite pas le pape François. Il veut donner du sens, pas de la puissance. Mais le pape François n’est pas indemne de toute critique pour autant, surtout par rapport aux droits des femmes.

"Jean-Paul II, l’ombre du saint", Christine Pedotti et Anthony Favier, éd. Albin Michel, 330 pages, 20,90 euros

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