Publicité

Jean Viard, sociologue: "Avec cette crise, nous avons tous pris conscience que la nature pouvait nous tuer"

©Hans Lucas via AFP

Dans son dernier livre*, le sociologue Jean Viard analyse les bouleversements qu'ont connus nos sociétés depuis le début de la pandémie. Tout en effectuant ce bilan, il tente d’esquisser les contours du monde d’après en pointant les enjeux majeurs qui nous font face.

Qu’est-ce que cette pandémie nous a appris, selon vous?

Nous avons eu conscience d’être frappés tous ensemble par une même maladie. C’est d’ailleurs ce qui a permis que les scientifiques du monde entier collaborent. La science a fait corps et c’est la raison pour laquelle elle a réussi à trouver des vaccins en un temps record. La mondialisation a cessé d’apparaître comme un phénomène seulement économique. L’humanité s’est réunifiée, et ce de manière définitive. Nous avons tous fait la même expérience, adopté les mêmes comportements. Nous avons tous été obligés de coopérer, d’une manière ou d’une autre, pour lutter contre ce virus.

"Avec cette pandémie, nous avons arrêté d'être des consommateurs pour redevenir des citoyens."
Jean Viard
Sociologue

L'économie a cessé d'être le seul critère?

Depuis les années 1980, la mondialisation économique dominait. Le prix était le seul critère déterminant. Cette logique a permis l’effondrement du bloc de l’Est. Mais cette chaine de valeurs a aussi écrasé le politique. Par définition, un consommateur préfère avoir beaucoup d'objets, peu importe où ils sont produits. Pendant longtemps, le consommateur a ainsi dominé le producteur, qui lui-même a dominé le politique. Avec cette pandémie, nous avons arrêté d’être des consommateurs pour redevenir des citoyens. Si, pour l’instant, nous avons réussi à stopper la pandémie, c’est parce que le politique a repris ses droits. Il a repris le pouvoir sur l’économie. Nous vivons une véritable révolution culturelle. Les mentalités sont profondément transformées, du moins pour un certain temps.

"Cette pandémie nous a rappelé que l’homme n’est pas maître et possesseur de la nature, qu’il est un animal comme les autres."
Jean Viard
Sociologue

Vous écrivez aussi que cette crise a été un "détonateur écologique". Que voulez-vous dire par là?

Dans tout progrès, il y a des régressions. On a longtemps cru que les bénéfices écrasaient les échecs et nous avons ainsi couru à toute vitesse sans regarder les dégâts. Aujourd’hui, il n’est plus possible de fermer les yeux. Cette pandémie nous a rappelé que l’homme n’est pas maître et possesseur de la nature, qu’il est un animal parmi les autres. C’est une idée commune en Afrique et en Asie. Mais en Occident, jusqu’ici, on refusait d'accepter ça : on a toujours préféré faire une différence entre l'homme et l'animal. Avec cette crise, nous avons tous pris conscience que la nature pouvait nous tuer. Mais l’humanité a aussi pris conscience qu’elle peut modifier ses comportements, qu’elle peut travailler ensemble, et qu’elle peut gagner la bataille contre le réchauffement climatique.

"Il y a un savoir-faire, relevant de la protection civile, qui doit s’acquérir pour combattre le réchauffement climatique."
Jean Viard
Sociologue

Qu’entendez-vous par "modifier nos comportements"?

Il faut protéger la société du réchauffement climatique, qui est désormais une certitude. Par exemple, il faudrait former les pompiers à 500 km au Sud de l'endroit où ils sont appelés à intervenir, car c'est le déplacement certain du climat dans les prochaines années. Il faut regarder 500 km au Sud pour se préparer: comment plante-t-on les arbres? Comment construit-on? Comment aménage-t-on le territoire? Lors de la canicule en France, en 2003, qu’avons-nous observé? Il y a eu beaucoup plus de morts dans le Nord, car on n’était pas prêt à affronter cette situation. Dans le Sud, on savait ce qu’il fallait faire. Il y a donc un savoir-faire, relevant de la protection civile, qui doit s’acquérir pour combattre le réchauffement climatique. Il faut séparer l’application rigoureuse de la COP21 de la question de la protection civile. Ce sont deux sujets différents, qui doivent être bien distingués, pour mieux mobiliser les gens. Face au réchauffement climatique, les riches et les pauvres sont, en grande partie, dans la même galère. Nous n’avons pas le choix: il faut inventer un moyen de se mettre tous ensemble pour affronter ce problème. Nous pouvons gagner contre le réchauffement climatique comme nous avons gagné contre le covid.

"Le parti écologique est devenu un parti de certitudes. Les écologistes me rappellent les marxistes des années 1920. Une démocratie passe par la conviction des citoyens. On ne peut pas prétendre vouloir diriger le monde au nom de la vérité scientifique avec des partis qui pèsent 5 ou 10%."
Jean Viard
Sociologue

Vous êtes aussi critique de certaines tendances écologiques actuelles... 

Le problème est que le religieux s'est fortement mélangé à l'écologie. Le parti écologique est devenu un parti de certitudes. Les écologistes me rappellent les marxistes des années 1920. Une démocratie passe par la conviction des citoyens. On ne peut pas prétendre vouloir diriger le monde au nom de la vérité scientifique avec des partis qui pèsent 5 ou 10%.

Aujourd’hui, on veut du local. Mais le local, ce n’est pas simplement la commune. C’est ce qui est autour de moi: l’école, les lieux de vies, les salles de sport, les supermarchés, etc. C'est ce qu’il y a côté de ma maison. Et c'est ce territoire qu'il va falloir réorganiser.
Jean Viard,
Sociologue

Vous écrivez aussi: "le lien numérique a gagné face au lien pétrolier". Que voulez-vous dire par là?

Avant, et ce depuis la guerre, lorsque je voulais voir quelqu’un, j'utilisais du pétrole. Aujourd'hui, le lien ne passe plus par le pétrole ni par le déplacement physique, mais par le numérique. Le numérique touche autant la sphère de l’intime que la sphère du travail. C’est un bouleversement gigantesque. On a pu observer, par exemple, que l'attrait pour le télétravail est bien réel. C’est notamment ce qui explique que les gens bougent, quittent les métropoles: deux millions et demi de Français ont déménagé depuis un an. D'autre part, la productivité du télétravail est estimée à 22% au-dessus du présentiel. Nous sommes donc face à un mouvement d'ampleur. Toute la question est de savoir comment organiser cette société numérique tout en maintenant du lien réel. Selon moi, le nouveau couple, c’est le local/livraison. Aujourd’hui, on veut du local. Mais le local, ce n’est pas simplement la commune. C’est ce qui est tout autour de moi: l’école, les lieux de vie, les salles de sport, les supermarchés, etc. C'est ce qu’il y a à côté de ma maison. Et c'est ce territoire qu'il va falloir précisément réorganiser. Dans le même temps, on remarque que le principe de la livraison a gagné. Je crois que ce couple local/livraison, désormais majoritaire, peut être écologiquement sain et créer de la valeur.

"Depuis la guerre, en Europe, on s’est battu pour être moderne. La modernité, on l’a mise dans les ronds-points, les grandes surfaces, les HLM, etc. Bref, on l’a mise dans le béton. Cette modernité du béton est aujourd'hui remplacée par la modernité de l’intelligence artificielle et du numérique."
Jean Viard
Sociologue

Cette crise pourrait aboutir, selon vous, à une sortie définitive de la société industrielle telle que nous la connaissons depuis plus de deux siècles. C'est le moment de repenser entièrement la modernité?

Depuis la guerre, en Europe, on s’est battu pour être moderne. La modernité on l’a mise dans les ronds-points, les grandes surfaces, les HLM, etc. Bref, on l’a mise dans le béton. Cette modernité du béton est aujourd'hui remplacée par la modernité de l’intelligence artificielle et du numérique. La modernité devient de plus en plus miniaturisée. Or, de quoi avons-nous envie autour d’un objet miniaturisé, hypertechnologique? Nous voulons voir l’esprit des lieux, le patrimoine, les paysages, etc. C'est ce qu’on voit par la fenêtre qui au fond fait le complément de cet objet hypertechnique. Il faut donc créer un pont entre la mémoire du monde et l’innovation que j’ai entre les mains. La bataille pour la transformation des sociétés s'est ainsi modifiée: nous voulons du haut débit, tout en étant entourés de patrimoine. C'est pourquoi l’organisation de l’espace est en train de changer en profondeur.

"Plutôt que de faire des investissements coûteux dans des projets faramineux, il faut réutiliser ce qui existe. On se précipite sur des infrastructures lourdes alors que le grand défi futur sera de réussir à produire une multitude d'objets écologiques et légers."
Jean Viard
Sociologue

Le numérique est aussi un lieu de combat, d'enjeux économiques et de conflits d'intérêts. Comment le façonner, le réguler?

Le combat avec le numérique, c’est le même combat qu’avec le pétrole depuis la guerre. C'est la même situation. Les grandes sociétés pétrolières ont voulu dominer le monde. D'une certaine manière, Amazon a le même pouvoir qu’une monarchie pétrolière du Golfe. Nous nous dirigeons donc vers une immense bataille de régulation. Il est scandaleux qu’un réseau social comme Twitter puisse, par exemple, fermer le compte du président des États-Unis, quoi qu’on pense de ce dernier. Concernant Amazon, il faut cesser de s’apitoyer et créer des concurrents. Il y a 20% de voitures dans les villes qui font de la livraison: ce sont elles qu’il faut électrifier en premier lieu. Il faut réguler le problème de la livraison.  Le système écologique le moins cher concernant le déplacement, c’est celui qui consiste à modifier les outils existants. En Europe, nous avons un réseau très important de routes et de ponts. Avant de faire du hors-sol, modifions les infrastructures existantes. Plutôt que de faire des investissements coûteux dans des projets faramineux, il faut réutiliser ce qui existe. On se précipite sur des infrastructures lourdes alors que le grand défi futur sera de réussir à produire une multitude d'objets écologiques et légers.

*La révolution que l'on attendait est arrivée, Jean Viard, Éditions de l’Aube, 240 p., 17 €

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés