interview

John Martin: "Un jour, la Chine n’aura qu’à appuyer sur un bouton pour envahir le monde entier"

©Kristof Vadino

Le nouveau Belge a conservé son flegme britannique pour traverser la crise. ll ne le perd que pour fustiger la destruction de l'Amazonie, la naïveté de l'Europe face à la Chine et l'amateurisme de nos gouvernants locaux.

Genval. Peu de gens encore dans le restaurant du Martin's Hotel Château du Lac, mais des clients à "table habituelle", quelques couples aussi qui s’apprêtent à passer le week-end dans un 5 étoiles. Pour certains, c’est la toute première fois.

"Monsieur Martin" a lui aussi sa table habituelle, toujours la même, la première dans le fond, à côté de la fenêtre, vue plongeante sur le lac et l’entrée, vue perçante sur la salle et les tables, un véritable mirador pour un homme dont la stature n’est pas sans évoquer celle d’un Richard Cœur de Lion. Une place de choix d’où il observe le va-et-vient des clients, l’écolage des motards de la police sur la rive, sans oublier de relever que c’est peut-être bien sa fille qui vient de passer en voiture sous les fenêtres de l’hôtel.

Un rendez-vous à Bruxelles? No way!

Un apéro à Bruxelles? Vous ne l’auriez pas eu. Impossible d’entrer dans la ville, impossible d’y circuler, 30 km à l’heure pour in fine ne jamais trouver de place de parking, pas question pour l’instant. Alors, l’homme vous reçoit dans ses terres, entre le lac et des canards, un vendredi midi, moment unique de sa semaine où il s’autorise un apéritif, un Campari Schweppes soda.

Tapi dans son coin, le patron explique avoir rouvert le 1er juillet ses 14 établissements. L’hôtellerie un métier aussi "simple que compliqué", plus particulièrement le sien tant les Martin’s Hotels comptent pour beaucoup une clientèle d’un seul jour. En un mot, convaincre et séduire, cela recommence tous les matins, encore plus depuis la crise.

John Martin s’estime chanceux cependant, ses hôtels atteignent aujourd’hui jusqu’à 50% de taux d’occupation tandis que certains de leurs restaurants affichent complet pour ce week-end. Faut dire qu’ils se sont pas mal battus aussi, en sacrifiant les prix déjà – 100 euros la nuit petit déjeuner compris pour un 5 étoiles – mais aussi en misant tout sur le Staycation, ou comment prendre des vacances à côté de chez soi. Concrètement, le client passe d’un Martin’s Hotel à un autre en vélo tandis que ses bagages suivent en voiture, la plupart du temps entre Malines, Louvain et Louvain-La-Neuve.

"Ce qui serait bien, ce serait de voir quelques hommes d’affaires remettre l’entreprise Belgique sur les rails."

Ses clients depuis la fin du confinement? "Encore plus locaux, plus jeunes et de toutes origines sociales", une belle opportunité même si le défi à présent sera de les fidéliser. Lui n’est pas parti du tout en vacances. Se dorer la pilule au soleil, en bon Britannique il explique préférer le climat nordique et puis de toute façon "le plus beau coucher de soleil, c’est celui qui se couche sur la E411." Enfin et surtout dans une période pareille, il n’avait pas envie d’être loin ni de sa famille, ni de ses équipes, 550 personnes tout de même.

"L’hôtellerie, c’est un métier d’empathie et aujourd’hui, qu’il s’agisse des clients ou du personnel, les gens ont encore plus besoin de se sentir accueillis, réconfortés et considérés. Tout le monde a tellement de problèmes!"

Pas de grand nettoyage post-crise, sauf de Facebook

Maintenant, il reconnaît que si le confinement fut le break le plus long qu’il ait connu dans sa vie, il n’a pas pour autant révolutionné cette dernière pour autant: "Juste un grand nettoyage de son facebook, exit donc les adeptes des théories du complot, les anti-testing, les anti-tracing."

Dans son entourage, 10 personnes proches ont été touchées par le virus, 5 d’entre elles en sont mortes. Et quant à ceux qui partageaient des photos merveilleuses de leur piscine ou de leur jardin alors que d’autres s’entassaient dans 25 m2, ça lui hérissait un peu la barbichette : "Quel manque de pudeur quand même!"  Il le craint, malgré le virus et le confinement, la nature humaine restera la même et la tendance générale est à l’oubli. Le passé, le présent, mais aussi le futur: "Regardez l’Amazonie, on décime des forêts, mais aussi les populations indigènes. Depuis Christophe Colomb, on pensait que cela n’arriverait plus et pourtant aujourd’hui on tue des cultures entières. Pourtant, nous vivons une période unique de l’histoire, au lieu d’essayer de changer les choses, nous laissons faire c’est ahurissant!»

"On a déjà perdu le nord du pays, c’est très dommage, car nous avons quand même et toujours beaucoup de choses en commun."

Mais il y a un «mais» tout de même. Vous lui auriez posé la question il y a 15 jours, le constat aurait été complètement noir, mais ce midi John Martin commence à entrevoir une lueur d’espoir. Le probable futur départ de Trump déjà, l’apparition de quelques signes de reprise même s’il faudra encore traverser "l’hiver 2020 en mode survie", mais aussi et surtout, l’occasion pour l’Europe d’une prise de conscience face à la Chine qu’il faut vraiment se protéger: "Penser que la Chine a quelque chose à nous apporter est vraiment naïf. Récemment, je lisais dans le Sunday Times l’histoire d’une société européenne qui s’y implantait en prenant tout le staff sur place, 3 ans plus tard, le directeur local les quitte avec tout ce qu’il a appris chez eux pour créer une usine 100% chinoise à deux pas. 3 mois plus tard, la société était morte et pliait bagage. À force de nous racheter ici ou de nous copier là-bas, un jour la Chine n’aura qu’à appuyer sur un bouton pour envahir le monde entier. Ça, c’est la réalité, c’est facile à dire et dur à faire, mais il ne faut jamais faire l’impasse sur l’éthique de ses contractants."

Les autorités belges aux abonnés absents

Mais pour ça, il faut pouvoir être aidé, poursuit-il en lissant de sa patte le poil de sa barbe avant d’expliquer que la France – elle – avait non seulement listé les sociétés qui ne pouvaient pas être reprises par la Chine, mais aussi, et pour faire face à la crise, elle avait lancé le Plan garanti par l’État. Le PGE, un prêt de trésorerie ultra intéressant, renforcé même récemment par un PGE "Saison" avec un plafond nettement supérieur pour les entreprises liées au tourisme, l’hôtellerie ou la restauration. "Ici, je ne vois pas encore grand-chose venir", regrette-t-il en achevant son Campari.

"Les Britanniques avaient sans doute subi plus fortement que d’autres l’oppression des directives européennes."

Le prochain gouvernement? Difficile d’y croire. "Ce qui serait bien en revanche, ce serait de voir quelques hommes d’affaires remettre l’entreprise Belgique sur les rails. L’entreprise Belgique, ce n’est pas que du business, c’est aussi garantir le paiement du chômage et le fonctionnement des hôpitaux, bref avoir un gouvernement de spécialistes tournés exclusivement sur l’économie."

Alors que beaucoup s’écharpent encore sur le communautaire, lui pense "qu’on a déjà perdu le nord du pays, c’est très dommage, car nous avons quand même et toujours beaucoup de choses en commun". Oui, c’est très dommage, d’autant que John Martin a été conçu en Wallonie et qu’il a vécu et travaillé longtemps à Anvers. Ajoutez à cela le Brexit et notre homme se retrouvait à devoir demander la nationalité belge il y a un an.

Le Brexit, sans façon, mais avec un zeste de compréhension

Le Brexit, notre binational le voue aux gémonies, mais au-delà de toutes les raisons que l’on connaît, il observait néanmoins que les Britanniques avaient sans doute subi plus fortement que d’autres l’oppression des directives européennes: "En bon élève de la classe, ils les appliquaient directement alors qu’ici, on attendait de voir pour ne les appliquer que trois ans plus tard, ça a beaucoup joué dans le mécontentement de la population."

L’Apéritif se termine, les cartes de visite de clients remises par la serveuse se sont empilées sur la table, l’heure pour notre homme de s’en aller saluer son monde, comme un seigneur dans son domaine.

5 dates clés du CEO des Martin's Hotels

1953: "Mon père reprend Schweppes France, nous quittons Anvers pour Paris, une fameuse étape pour moi qui avais 4 ans."
1970: "Je fais 3 ans de formation à la dure dans les usines Schweppes et Brasseries de l’Angleterre, l’Irlande et l’Écosse; l’aîné devait apprendre le métier."
1973: "Je deviens responsable de l’exportation de Schweppes pour 11 pays africains, je partais souvent deux mois, c’est là que mon grand amour pour l’Afrique a commencé."
1981: "Le château Schweppes devient le Château du Lac, notre premier hôtel, 38 chambres au départ, 1.200 dans le groupe aujourd’hui."
2020: "Nous venons de signer pour Pankin, notre 15e hôtel, il ouvrira en 2023 dans les anciennes casernes de Tervueren, une belle histoire."

Que buvez-vous?

Apéro préféré: "Un Campari Schweppes soda, mais uniquement le vendredi midi."
À table: "Un Chardonnay français, parfois un californien ou un sud-africain, des vins qui affichent un excellent rendement prix-plaisir."
Dernière cuite: "La 1re et la dernière fois, c’était à Zermatt où j’accompagnais des Suédois qui se rendaient au restaurant en traîneau, dans leurs gourdes de l’alcool, quand je suis arrivé au restaurant, le choc thermique (-20° à + 25°) était tel que je suis resté paralysé à table pendant 2 heures, j’avais 22 ans."
À qui payer un verre: "Desmond Tutu pour cette phrase fabuleuse 'You know, we need diversity in this world, can you just imagine if everybody looks like me?', l’évidence aura été Mandela, mais je ne peux oublier son passé trouble lié au terrorisme."

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