Karel De Gucht: "Les grands déséquilibres ne peuvent perdurer"

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Pour le commissaire au Commerce, l’Europe doit adapter sa propre stratégie commerciale à un monde qui bouge. La conclusion d’accords bilatéraux avec l’Inde, le Mercosur ou le Canada va redynamiser le paysage commercial mondial.

Une nouvelle stratégie commerciale

- La Commission européenne a présenté mardi une stratégie plus agressive en matière commerciale, destinée notamment à assurer une meilleure réciprocité dans l’accès aux marchés publics avec les pays émergents. Le commissaire européen au Commerce, le Belge Karel De Gucht, a ainsi indiqué à cette occasion que ses services travaillaient sur des mesures de rétorsion à l’encontre des pays qui garderaient fermés leurs marchés publics, afin "d’accroître la symétrie".

- Parmi ses autres priorités commerciales, la Commission européenne veut également accomplir des progrès significatifs dans les négociations commerciales bilatérales en cours, et notamment achever des accords de libre-échange avec l’Inde et le Mercosur, après celui avec la Corée.

- La communication de la Commission fait suite à une précédente communication diffusée en octobre 2006 et intitulée "Global Europe - competing in the world". Celle-ci visait à articuler la politique extérieure commerciale de l’UE avec son agenda de libéralisation interne.

Quelles sont les causes qui vous ont poussé à présenter une nouvelle stratégie commerciale pour l’Europe? La montée du protectionnisme? Les blocages du Round de Doha?

Karel De Gucht: Il y a plusieurs raisons. Depuis 2006, et la publication de "Global Europe", le monde a changé. Il y a la montée en puissance de certains pays, notamment la Chine. Il y a eu la crise économique, et la mise en place de la stratégie EU-2020. Une politique commerciale performante, c’est la pierre angulaire de cette stratégie.

Il y a aussi le constat que si le Round de Doha est crucial, on ne peut pas se limiter à cela. Nous avons besoin d’une politique commerciale plus active. Ce qui se traduit notamment par les négociations commerciales bilatérales que nous avons lancées et que l’on essaiera de conclure l’année prochaine ou en 2012.

Enfin, le visage du commerce change. Les tarifs douaniers sont plutôt bas, mais on voit la montée en puissance des barrières non tarifaires. Ce sera sans doute le vrai problème pour le commerce international dans les années à venir.

Peut-on parler de rupture?

De Gucht: Non. L’idée n’est pas de faire une rupture. Nous travaillons dans la continuité. Je pense qu’il est indiqué, au début d’une législature, et dans un monde qui change de plus en plus rapidement, de bien définir ce qu’il faut faire dans les années à venir. Nous avons d’autant plus besoin d’une démarche plus claire que le Parlement européen jouera dorénavant un rôle très important non seulement dans la définition de cette politique, mais aussi dans le processus législatif qui doit mener à la ratification des accords conclus.

Quel pourrait être l’instrument de rétorsion que vous avez évoqué à l’encontre des pays qui gardent fermés leurs marchés publics?

De Gucht: Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une mesure de représailles. C’est une mesure pour inciter à la réciprocité. On doit manier la carotte et le bâton. Les marchés publics européens sont très ouverts. Mais il est difficile d’accepter que les autres ne nous ouvrent pas leur propre marché. L’idée n’est pas d’établir une liste positive ou négative, mais d’indiquer que nous pourrions intervenir en fermant, pour un temps limité, tel secteur ou telle activité, aux concurrents d’un pays tiers qui ne respecte pas la réciprocité.

On peut considérer cela comme un instrument de défense commerciale, mais aussi comme un levier dans les négociations: "si vous ne levez pas vos restrictions, tôt ou tard, vous rencontrerez des problèmes chez nous…"

Est-ce qu’il y a beaucoup de cas problématiques?

De Gucht: Ce n’est pas un raz-de-marée, mais cela commence. On a eu récemment le cas en Pologne d’un tronçon d’autoroute construit par les Chinois qui bénéficiait d’un soutien européen.

C’est aussi une question de bon sens et d’équité. Les gens ne comprennent pas que l’on puisse venir chez nous, alors que certains nous ferment leurs marchés. Il est important de montrer aux citoyens que l’on prend garde à leurs intérêts. Mais ce n’est pas du protectionnisme. Je ne suis pas un protectionniste, au contraire. Mais il faut de la réciprocité.

Est-ce qu’il y a une montée du protectionnisme? Vos services ont fait état de 330 mesures protectionnistes prises en 2 ans.

De Gucht: Il faut voir l’impact économique. Un chiffre comme celui-là peut avoir un impact massif ou limité. Mais je ne dirais pas qu’il y a vraiment une percée du protectionnisme.

On observe néanmoins que seule une infime partie des mesures protectionnistes qui ont été prises ont été abolies par après. Deuxièmement, on constate que ces mesures ont tendance à être de plus en plus perfectionnées en terme de barrières non tarifaires.

Quel est le pays qui pose le plus problème?

De Gucht: Chaque pays a sa spécialité. Je ne pense pas que l’on doive désigner le premier coupable. Il y a des pays où il n’y a pas de mesures explicites, mais où on se retrouve bloqué un peu partout, surtout par l’administration, avec des règles que personne ne connaît. Ensuite, il y a les normes phytosanitaires, dont il est très facile d’abuser. On constate aussi de plus en plus l’émergence de normes environnementales. C’est une tendance qui risque de se développer.

Est-ce qu’il y a un lien de cause à effet entre le blocage du round de Doha et la négociation des accords commerciaux bilatéraux?

De Gucht: C’est plus compliqué que cela. Prenons l’accord de libre-échange avec la Corée du Sud. On y a traité beaucoup de matières qui, de toute façon, ne seront pas couvertes par le Round de Doha. On va beaucoup plus loin dans les services, les produits industriels, les mécanismes de règlement des conflits… Notre politique est de conclure des accords de libre-échange qui vont plus loin que ce qui est envisagé par Doha. Pour une raison très simple: c’est que si on fait sur le plan bilatéral ce qu’on veut faire sur le plan multilatéral, cela freinera la route pour le multilatéral. Tandis que si on conclut des accords bilatéraux qui vont beaucoup plus loin, cela est de nature à soutenir la démarche de Doha. Depuis que nous avons signé cet accord avec la Corée, cela a incité les USA à prendre de nouveau en main leur dossier commerce.

Si jamais nous arrivons à conclure dans les mois qui viennent des accords avec le Mercosur, l’Inde, Singapour et le Canada, cela redynamisera complètement le paysage commercial mondial. Avec l’Inde, j’attends une percée lors du sommet en décembre. Un accord aura une résonance très importante sur le plan mondial.

Mais nous continuons à attacher une importance toute particulière à Doha. Nous avons l’intention de convoquer à Bruxelles, fin de cette année, début 2011, un "G5", c’est-à-dire une réunion ministérielle des cinq plus grands partenaires de la négociation.

Qu’est-ce qui continue à bloquer à Doha?

De Gucht: Il y a plusieurs éléments de réponse. Certains ne sont pas d’accord sur l’équilibre entre l’agriculture et les produits industriels; d’autres pensent qu’il n’y a pas suffisamment d’éléments sur les services, les règles… Ce qui est surtout difficile, c’est qu’un partenaire n’est pas réellement convaincu de l’utilité de Doha. Il estime -selon moi à tort- qu’il n’en tirera pas suffisamment de bénéfices. Il est donc primordial d’essayer de convaincre nos amis américains qu’ils ont vraiment un intérêt à conclure le Round. Une étude aux USA a démontré que l’économie américaine ne bénéficierait que de gains de 6 milliards de dollars en cas d’accord. Mais cette étude est complètement statique. C’est comme si un accord sur Doha n’influençait pas le commerce mondial. Il y a une fixation sur les gains directs. Ils sont importants, mais ce qui l’est plus encore, c’est que le commerce mondial soit, sur le plan des règles, réorganisé.

Que pensez-vous de l’idée des USA, pour l’instant abandonnée, de limiter les excédents commerciaux?

De Gucht: Cette proposition est déjà caduque. Un chiffre précis ne servirait pas la cause. Je ne crois pas à cette approche. Et je comprends que l’Allemagne juge également que cela n’est pas acceptable. Merkel a d’ailleurs indiqué que l’économie de référence, ce n’est pas celle de l’Allemagne, mais celle de l’UE! Et là, la balance commerciale est en équilibre.

Le problème des excédents excessifs est néanmoins réel…

De Gucht: Oui. Il y a de grands déséquilibres, et cela serait bien d’y remédier. Ils ne peuvent pas perdurer. Mais vouloir les freiner ou y mettre fin avec des critères chiffrés, cela est autre chose. Il est vrai que l’excédent commercial chinois ne pourra continuer éternellement à augmenter, car il faudra des gens pour acheter tout cela. Quand une économie devient plus importante, il faut qu’elle s’insère davantage dans le concert mondial. C’est la démarche que la Chine doit faire. Mais cela prendra du temps. Il faut continuer à exercer des pressions sur la Chine, mais je ne crois pas qu’il faut le faire avec des modèles chiffrés. Tout comme je ne crois pas que la récente décision de la Fed soit une bonne solution.

Et le problème du niveau de la monnaie?

De Gucht: Tout le monde ne peut pas avoir une monnaie faible. Il faut une concertation et inciter les Chinois à changer leur modèle de croissance. Qu’il soit de plus en plus orienté vers la consommation interne. Je crois d’ailleurs que les Chinois en sont conscients. Il faut les pousser à aller plus vite que ce qu’ils l’avaient imaginé. Mais penser que l’on peut faire cela avec une sorte de baguette magique, c’est illusoire. Au mois de décembre, nous allons en Chine pour le dialogue à haut niveau. Nous insisterons certainement là-dessus et nous inviterons les Chinois à prendre leurs responsabilités internationales. Mais il faut éviter que les remèdes soient pires que le mal qu’on entend soigner. Il faut réaliser cela de concert. On a connu par le passé des dévaluations compétitives en Europe. Cela n’a rien donné. Que des problèmes…

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