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L'assiette du Giec, idéale pour le climat et la santé

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Dans leur nouveau rapport, les scientifiques du Giec proposent de changer les techniques agricoles et notre régime alimentaire afin de réduire les émissions de CO2. Plus de céréales secondaires, moins de viande rouge, moins de sucre: les suggestions du Giec visent aussi un régime plus adéquat pour la santé.

"Nous ne sommes pas une république de savants", confie le climatologue belge Jean-Pascal van Ypersele, au lendemain de la publication du rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) sur le changement climatique et les terres. "Nous fournissons aux politiciens des informations étayées sur base de 7.000 publications scientifiques", ajoute-t-il.

Le réchauffement climatique met en péril notre sécurité alimentaire, selon ce rapport rédigé par les 107 scientifiques du Giec.

Depuis le début des années 60, la nourriture disponible par Terrien s’est accrue en moyenne de 30%, ce qui implique une augmentation des fertilisants nitrogénés de 800% et un doublement des besoins en eau.

Désertification, érosion des sols, déforestation, perte de biodiversité… Un quart des terres émergées ont été dégradées par l’agriculture. Depuis le début des années 60, la nourriture disponible par Terrien s’est accrue en moyenne de 30%, ce qui implique une augmentation des fertilisants nitrogénés de 800% et un doublement des besoins en eau.

Pourtant, 821 millions d’humains sont sous-alimentés, 151 millions d’enfants en dessous de l’âge de 5 ans sont dans un état squelettique, 613 millions de femmes souffrent de déficience en fer. Et deux milliards d’individus sont obèses.

Spirale infernale

La pression démographique accroît le besoin en céréales et en viandes. Or la production des aliments augmente les émissions de CO2. C’est une spirale infernale.

Le changement climatique perturbe l’agriculture (rentabilité en baisse, modification des dates de récoltes, hausse des maladies).

Chaque degré de réchauffement diminue le rendement du blé de 6%, du riz de 3,2%, du soja de 3,1% et du maïs de 7,4%. La quantité et la qualité des récoltes diminuent à cause des étés plus chauds et des hivers plus froids.

Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du Giec, paléoclimatologue et docteur en physique des fluides, estime qu’un réchauffement global de 1,5° C constitue "un risque élevé" pour la sécurité alimentaire. Un réchauffement de plus de 2° C constituera un risque "très élevé".

Changer l’agriculture

En amont, une modification des techniques agricoles contrer le réchauffement. "L’agriculture est aussi victime du réchauffement, fut-ce en période de canicule, c’est pourquoi le secteur peut agir et faire partie de la solution", dit Jean-Pascal van Ypersele.

"L’agriculture est aussi victime du réchauffement, fut-ce en période de canicule, c’est pourquoi le secteur peut agir et faire partie de la solution."
Jean-Pascal van Ypersele
Climatologue, membre du GIEC

Les prairies ont une importante capacité d’absorption du carbone. Optimiser les pâturages permettrait de réduire les émissions de CO2 de 1.500 kg par hectare et par an, ce qui équivaut à l’émission d’une voiture moyenne roulant 12.000 km sur la même période, selon la Lettre N°14 de la Plateforme wallonne pour le Giec.

Les scientifiques conseillent de favoriser le pâturage plutôt que la fauche, d’augmenter la durée de pâturage et de mieux adapter la charge de bétail à la production d’herbe et de réduire les compléments alimentaires, la séquestration de carbone d’une prairie augmentant avec la charge de bétail. Ce serait profitable à la Wallonie, où les pâturages ont diminué de 11% en neuf ans.

Le Giec propose de passer à l’agroforesterie, une technique associant les arbres et les cultures ou l’élevage. Elle accroît la productivité des terres, entraîne un effet "puits de carbone", lutte contre l’érosion des sols et ajoute le revenu du bois.

Une alimentation plus équilibrée

En aval, un changement dans nos modes d’alimentation peut jouer un rôle déterminant. Entre 25% et 30% des émissions de CO2 sont liées à notre système d’alimentation, qui inclut la culture, le stockage, le transport, l’emballage, la transformation, la vente de détail et la consommation. "Ce que l’on consomme et la manière dont on le produit a des conséquences importantes sur le climat, et sur notre santé, poursuit Jean-Pascal van Ypersele. Mais avant tout cela, il faut commencer par arrêter de gaspiller" (voir ci-contre).

©Mediafin

Le régime idéal devrait privilégier des aliments dont la culture est locale et protège les sols, évite les érosions et réduit les émissions de CO2. Le Giec propose un régime riche en céréales secondaires, en légumineuses, en fruits et légumes et en noix et graines. Il suggère une réduction des aliments d’origine animale, des aliments et des boissons avec un seuil élevé de sucres, comme les sodas.

Les céréales secondaires, alternatives au riz, au blé et au maïs, sont l’orge, l’avoine, l’épeautre et le seigle. Elles sont plus résistantes et souvent moins exigeantes en engrais.

Les légumineuses sont les fèves, les lentilles vertes, brunes ou corail, les haricots blancs et rouges, les graines de soja. On ajoute dans cette catégorie les petits pois et les haricots verts, qui ne sont pas, à proprement parler des légumes. Elles regorgent de vitamines, de minéraux et constituent une source alternative de protéines (100g de légumineuses équivaut à 100g de viande). Mais comme elles manquent d’acides aminés, les végétariens les associent avec des céréales. "Une bonne association permet d’assurer un régime adéquat et pauvre en viande", dit Jean-Pascal van Ypersele.

Moins de viande

Le Giec conseille de diminuer la consommation de viande, le bétail étant une importante source de gaz à effet de serre (14,5%). Les experts s’abstiennent de préconiser un régime végétarien (sans chaire animale) ou végan (sans source animale). Les pays producteurs de viande ont pesé sur le rapport.

"Une partie des tourteaux de soja utilisée en Belgique vient de zones de l’Amazonie qui ont été déboisées."
Jean-Pascal van Ypersele

Les bovins représentent 65% à 70% des émissions du bétail. La viande rouge est la plus émettrice de gaz à effet de serre. Aux Etats-Unis, le bœuf représente 4% de la nourriture vendue, alors qu’il correspond à plus de 36% des émissions de CO2 liées à l’alimentation.

Un des problèmes vient des tourteaux de soja, un produit dérivé servant à alimenter les porcs, volailles, ovins et bovins. "Une partie des tourteaux utilisés en Belgique vient de zones de l’Amazonie qui ont été déboisées", affirme Jean-Pascal van Ypersele. Une situation encouragée par le président brésilien d’extrême droite, Jair Bolsorano. Le recours à des viandes analogues, comme les imitations à partir de végétaux, la viande de culture et les insectes, peut aider à la transition vers des régimes alimentaires plus sains et durables, mais leur empreinte carbone est encore incertaine. Quant aux poissons, ils feront l’objet d’une autre étude.

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