reportage

L'Australie devient terre de cinéma à l'ère du Covid

Le Français Benjamin Millepied a renoncé à tourner en Californie son premier long-métrage, une adaptation de l'opéra Carmen, pour finalement planter sa caméra dans l'outback australien. ©BELGAIMAGE

De plus en plus de productions internationales viennent tourner en Australie, attirées par un environnement sans Covid et de généreuses aides publiques au financement des tournages.

On n'avait jamais croisé autant de stars à Sydney que depuis ces six derniers mois… Chaque semaine ou presque, de nouvelles photos font frémir les tabloïds et les réseaux sociaux: Natalie Portman faisant ses courses au supermarché, Chris Hemsworth, Matt Damon et Idris Elba dînant dans l'un des meilleurs restaurants de la ville, ou encore Sacha Baron Cohen se prélassant avec sa famille sur l'une des nombreuses plages du littoral.

Les Australiens y sont tellement peu habitués qu'en janvier dernier, Nicole Kidman, qui a quitté Nashville il y a quelques mois pour revenir s'installer avec son rockeur de mari à Sydney, s'est fait rabrouer par un spectateur de l'opéra qui ne l'avait pas reconnue… Ce dernier lui reprochait de s'être levée à la fin de la représentation pour applaudir les artistes, un grave manquement à l'étiquette, qu'il a puni en lui assénant un coup sur la tête avec le programme de la soirée!

Mais si toutes ces célébrités ont décidé de quitter les États-Unis pour poser leurs valises en Australie, ça n'est pas seulement pour profiter des plages ou des représentations à l'opéra. C'est d'abord et avant tout pour des raisons professionnelles.

50
jours
Cela fait plus de 50 jours consécutifs qu'aucun nouveau cas de Covid n'a été recensé en Australie.

Alors que la pandémie fait toujours des ravages outre-Atlantique et dans une bonne partie de l'Europe, et qu'un seul nouveau cas peut faire dérailler un tournage, coûtant potentiellement des millions d'euros, de plus en plus de producteurs ont choisi de délocaliser leurs activités en Australie, l'un des pays les moins affectés au monde par le coronavirus: cela fait d'ailleurs plus de 50 jours consécutifs qu'aucun nouveau cas n'y a été recensé.

Netflix aussi

C'est la raison pour laquelle Netflix a choisi l'Australie pour tourner la série "Pieces of Her", avec Toni Collette, plutôt que le Canada, où cette fiction devait être mise en scène à l'origine. Idem pour le Français Benjamin Millepied, qui a renoncé à tourner en Californie son premier long-métrage, une adaptation de l'opéra Carmen, pour finalement planter sa caméra dans l'outback australien, parfaitement adapté pour représenter la sierra mexicaine, où se déroule l'intrigue…

Beaucoup d'autres fictions sont en cours de réalisation en Australie: les deux prochains films Marvel (le prochain Thor, ainsi que Shang-Chi), "Thirteen Lives", une adaptation de Ron Howard du sauvetage de jeunes footballeurs coincés dans une grotte en Thaïlande en juillet 2018. Julia Roberts vient, elle, d'arriver pour jouer dans un film avec Sean Penn sur le scandale du Watergate. Elle ira ensuite retrouver George Clooney dans les paradisiaques îles Whitsundays, pour y tourner dans une comédie romantique…

C'est bien sûr du pain bénit pour l'industrie cinématographique australienne. Parmi ceux qui profitent à plein de ce boom, il y a l'entreprise Fin Design, spécialisée dans les effets spéciaux, dont les bureaux se trouvent à Surry Hills, un quartier très branché de Sydney. 

"On a l'impression que toute la production audiovisuelle mondiale a décidé de venir tourner en Australie."
Chris Spry
Directeur de Fin Design

"Nous constatons une augmentation massive des commandes en ce moment. On en a reçu deux fois plus au cours des six dernières semaines qu'au cours de toute l'année 2019. On a l'impression que toute la production audiovisuelle mondiale a décidé de venir tourner en Australie, et le plus vite possible", se félicite Chris Spry, le directeur général.

Tenu par un accord de confidentialité, il ne peut pas citer ouvertement les films sur lesquels son entreprise travaille actuellement. Petit indice: certains d'entre eux sont cités dans cet article…

Investir et recruter

Pour répondre à la demande, il a fallu investir. "On a acheté de nouveaux équipements, de nouveaux serveurs et nous avons aussi beaucoup recruté: nous avons deux fois plus de personnel que l'an dernier et nous allons encore probablement doubler nos effectifs au cours des douze prochains mois si ce boom se poursuit."

"J'ai passé un entretien dès le lendemain et j'ai tout de suite été embauché."
Francis
Artiste 3D

L'une des plus récentes recrues, c'est Francis. Âgé d'une vingtaine d'années, il a été embauché il y a quelques semaines, et ce alors qu'il étudie toujours à l'université. "Un soir, j'ai postulé à une annonce, j'ai passé un entretien dès le lendemain et j'ai tout de suite été embauché. C'est comme un rêve qui devient réalité", sourit le jeune homme, qui officie en tant qu'artiste 3D. "J'ai le sentiment d'avoir sauté quelques étapes. Dès le premier jour, on m'a fait bosser sur un long métrage. En tant que débutant, je pensais qu'on me ferait faire des tâches plus ingrates. Mais en fait, on me fait travailler sur des trucs vraiment cool!"

Dans l'open space où il travaille, il est entouré de graphistes et d'experts de la modélisation 3D. Ils pianotent frénétiquement sur leurs ordinateurs, effaçant ici un pixel, rajoutant là quelques flammes à une explosion pour la rendre plus spectaculaire. Mais difficile d'en savoir plus. Les grands studios ayant recours à leurs services craignent plus que tout l'apparition de "spoilers" sur Internet et les soumettent à des conditions drastiques. "On a même dû configurer notre système de vidéosurveillance pour flouter les écrans d'ordinateurs!", souligne Chris Spry.

Culture du secret

Même culture du secret dans les locaux de Heliguy, une entreprise spécialisée dans la conception de drones et les prises de vues aériennes, et même emballement sur le carnet de commandes. "Au début de la pandémie, pendant le confinement, on ne bossait plus du tout. Puis, il y a quelques mois, c'est reparti d'un coup et très fort", confie Guy Alexander, le fondateur de cette société qui, par le passé, a travaillé sur des films comme "Alien Covenant", "Mortal Kombat" ou l'excellente série australienne "Stateless". D'ailleurs, la seule raison pour laquelle nous avons été en mesure de le rencontrer, c'est parce qu'une bonne part de la côte est australienne a été frappée par des pluies torrentielles la semaine dernière, rendant impossible le vol de drones, aussi sophistiqués soient-ils…

L'entreprise s'est récemment installée dans des locaux beaucoup plus grands, a acheté des camions pour transporter les drones et leurs énormes batteries sur les lieux de tournage les plus reculés, et ne cesse d'améliorer ses machines. "En ce moment, on développe un nouveau type d'antenne, plus puissante. Parce que quand vous êtes sur un gros tournage, avec des centaines d'équipements sans fils, cela crée des interférences qui peuvent nuire au pilotage", explique Guy, dans un atelier où ses employés usinent eux-mêmes les pièces dont ils ont besoin pour les drones.

Mais la plus heureuse, c'est sans doute Kate Marks, qui dirige Ausfilm, l'agence de promotion de l'Australie comme destination de cinéma, et dont le travail n'a jamais été aussi aisé.

"L'Australie a très bien géré la pandémie, nous sommes vus comme une destination sûre."
Kate Marks
Directrice d'Ausfilm

"L'Australie a très bien géré la pandémie, nous sommes vus comme une destination sûre. Et dès mai 2020, tous les professionnels du secteur se sont réunis pour élaborer un protocole pour tourner sans risque; nous sommes l'un des rares pays à l'avoir fait", explique-t-elle.

Subventions

Mais la quasi-disparition du virus n'est, d'après elle, pas le seul attrait de l'Australie. Le gouvernement a également fait voter en juillet une augmentation de l'aide au financement des tournages pour un montant de 260 millions d'euros. "Cette subvention nous rend compétitifs sur le plan international, c'est selon moi le véritable moteur qui alimente ce boom", assure Kate Marks, qui se réjouit que "11 productions aient été annoncées depuis le mois de juillet. À elles seules, elles vont injecter 296 millions d'euros dans l'économie australienne. Et puis, cela va aussi donner du travail à des milliers d'Australiens".

12.000
emplois
Le gouvernement australien espère créer 12.000 emplois dans l'industrie du cinéma.

Grâce à cette subvention, le gouvernement espère créer près de 12.000 emplois et pousser les grosses productions internationales à dépenser près d'un milliard d'euros de plus en Australie. Mais aussi que le boom actuel se poursuive au-delà de la pandémie.

C'est peut-être déjà le cas. D'après une information révélée par le Daily Telegraph (basée sur une source anonyme), les studios Marvel auraient l'intention de quitter leur siège d'Atlanta et de s'installer à Sydney, pour au moins les cinq prochaines années. La franchise la plus rentable du cinéma en 2020 (19 milliards d'euros de revenus au box-office) compte tourner une vingtaine de films et de séries d'ici 2025…

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés