interview

"L'islam doit faire son autocritique"

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Philosophe et écrivain français, spécialiste des évolutions actuelles de l'islam et des mutations de la vie spirituelle dans le monde contemporain, Abdennour Bidar estime qu’il est grand temps d’arrêter de parler seulement d’économie et de croissance pour replacer le centre de gravité politique autour des valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité.

Oui, l’Islam a été pris en otage par des fous. Mais pour lui l’indignation et la colère ne suffisent pas : l’islam doit aujourd’hui faire son autocritique.

Comment qualifier ce que la France vit depuis plusieurs jours ? Et à cet égard, la réaction des Français aux attentats vous a-t-elle surpris?

La réaction des Français ne me surprend pas. Elle correspond à la fois à une mythologie et à une réalité historique et politique : nous sommes un peuple de mécontents qui se disputent continuellement quand tout va bien, et un peuple qui se rassemble quand tout va mal. Or tout va mal.

Mais ce mal nous force à reprendre nos esprits, à nous reprendre en mains. A nous rendre compte collectivement que nos valeurs ne sont pas mortes – contrairement à ce que beaucoup de cyniques et de professeurs de désespoir nous ont répété ces dernières années en persuadant la France et l’Europe qu’elles étaient un pays et un continent fatigués, épuisés, qui n’avaient plus rien à défendre ni à promouvoir.

Or on vient de faire l’expérience cruelle avec ces assassinats que nos valeurs humanistes, dont nous n’avons évidemment pas le monopole mais qui sont partagées par de multiples peuples sur la planète, sont plus que jamais vivantes et qu’il va être vital de les partager le plus possible à l’échelle de la planète si l’on veut éviter d’une part le choc des civilisations et d’autre part le déchirement complet de nos sociétés multiculturelles.

Nous venons de réaliser qu’il va falloir aussi bien lutter pour nos valeurs que contre le terrorisme. La question générale, maintenant, est donc de trouver tous les moyens, tous les espaces sociaux, dans lesquels faire vivre, faire aimer, faire partager le goût et le sens de la liberté d’expression, de l’égalité, d’une fraternité concrète et d’une laïcité qui permet à tous, non croyants et croyants, de vivre ensemble avec les mêmes droits et devoirs – au-delà de la simple ambition, insuffisante, de seulement coexister ou cohabiter les uns à côté des autres. Comment passer du " à côté de " au " avec " ? Comment passer de logiques individualistes – dictées par le libéralisme – et de logiques communautaires à la pratique sociale d’une fraternité vivante, élargie entre tous ? C’est devenu une nécessité de civilisation. A l’échelle française et européenne.

Que l’on dise " Dieu " ou autre chose, nos sociétés matérialistes sont en train de se rendre compte qu’on ne remplit pas une vie humaine, ni un cœur d’homme, uniquement avec des biens de consommation.

Comment faire pour qu'émerge une spiritualité laïque dont la profession de foi serait vraiment "liberté, égalité, fraternité ?"

Je crois que nous sommes enfin en train de sortir du XXe siècle et des désillusions qu’il nous a infligées en termes de possibilité de l’humanisme. Car ce qu’on appelle " républicanisme " centré en France sur la devise " liberté, égalité, fraternité " est l’expression d’un humanisme des Droits de l’Homme qui a besoin de trouver un second souffle, une seconde jeunesse, un surcroît de sens et de mise en œuvre.

Nous prenons conscience qu’il est grand temps d’arrêter seulement de parler économie, croissance, et qu’on replace le centre de gravité du politique du côté d’un véritable partage de ces valeurs. Ce qui implique d’abord de reprendre dès l’Ecole leur pédagogie, donc en amont la formation des professeurs.

Notamment, j’y insiste, la fraternité qui est la grande oubliée au fin fond de notre devise républicaine et de nos vies sociales : après le XIXe siècle qui fut celui de la conquête de la liberté, le XXe siècle qui fut celui de la conquête de l’égalité, le XXIe siècle doit être celui de la conquête de la fraternité – sachant, difficulté supplémentaire, que beaucoup reste à faire pour les deux premières à l’échelle nationale et internationale.

A ceux qui me diraient que la fraternité est un rêve, pas l’objet d’une politique, je réponds qu’elle est une capacité qui s’éduque dès le plus jeune âge. Si on ne veut pas qu’elle reste un idéal vide, abstrait, impossible, ou la vertu exceptionnelle de quelques natures d’élite, alors il faut prendre pour but collectif de la cultiver en chacun de nous, dès l’école et ensuite dans toutes nos pratiques sociales.

L’Islam a-t-il été pris en otage par les fondamentalistes ?

Oui, sans conteste l’islam a été pris en otage par ces fous. Leur barbarie l’a sali, bafoué, nié en tant que civilisation et culture. C’est pour cela aussi que les musulmans de France et d’ailleurs doivent s’insurger contre ce qui s’est passé : non seulement comme citoyens français ou comme humanistes mais aussi comme musulmans conscients et dépositaires de l’islam comme culture et " humanité " au sens éthique du terme. Il faut donc que les musulmans s’indignent du terrorisme djihadiste.

Que pensez-vous de la ligne de défense de la communauté musulmane vis-à-vis de ces actes terroristes : "Ce n'est pas ça le vrai islam"?

Comme je l’ai dit dans une "Lettre ouverte au monde musulman" (ndlr: publiée dans plusieurs médias de presse écrite française) cette indignation et cette colère ne suffisent pas : il faut passer du réflexe de l’autodéfense à celui de l’autocritique. En quel sens ? Au sens où l’islam doit se demander comment certains de ses enfants peuvent se perdre à ce point de basculer ainsi dans la monstruosité ? Et ce d’autant plus que ces actes isolés en France entrent en résonance avec ce que fait le prétendu " Etat islamique " en Syrie, ou Boko Haram au Nigéria.

Cela doit fonctionner comme autant de signaux d’alarme pour la civilisation islamique que quelque chose ne fonctionne plus très bien de son côté, dans son éducation, dans son rapport au religieux, etc.

L’islam doit se demander comment certains de ses enfants peuvent se perdre à ce point de basculer ainsi dans la monstruosité.

C’est donc le moment crucial de se poser des questions beaucoup plus larges, plus profondes. C’est ce qu’avaient initié les Printemps arabes, dans lesquels les sociétés civiles se demandaient toutes pourquoi le monde musulman n’arrive toujours pas à faire de place réelle, suffisante, durable, à la liberté d’expression vis-à-vis des dogmes de la religion, pourquoi la condition des femmes et des minorités religieuses reste aussi problématique, voire s’aggrave par endroits, etc.

Il serait trop facile de dire que l’islam est seulement le bouc émissaire des Occidentaux. Certes il y a ici en Europe une inquiétude autour de l’islam qui se nourrit de beaucoup de fantasmes, de préjugés, voire de racisme, mais cela n’explique pas tout. Cela renvoie certes l’Occident à ses limites mais aussi l’islam aux siennes. Pourquoi n’est-il pas mieux accepté ? Dans des pays comme les nôtres qui sont pourtant à l’échelle mondiale ceux où règne pourtant la plus grande tolérance assurée par le droit ? Une raison est que l’islam comme religion, comme culture, comme coutumes, a toutes les peines du monde à s’adapter, à se renouveler dans le temps présent. Il souffre d’avoir eu pendant trop longtemps des certitudes absolues, sur le sacré, sur le bien et le mal, etc.

Aujourd’hui donc il se crispe, se raidit, parce qu’il s’aperçoit que ces certitudes ne sont plus tenables et qu’il va lui falloir faire un très gros effort de régénération ou même de dépassement de soi. Mais beaucoup de ses sociétés et de ses consciences préfèrent encore rester dans le déni, ou la dissociation entre hyper modernisme et archaïsme religieux.

Oui, en effet, le djihadisme n’est pas le "vrai islam" mais le "vrai islam" a lui aussi de sérieux problèmes ! Il lui reste à apprendre à faire confiance à cette partie de lui-même – ici en Occident ou dans le monde musulman – qui réclame une révolution non seulement politique et sociale mais spirituelle !

"Les gens ne supportent plus de vivre sans Dieu" répète l’écrivain Michel Houellebecq... Vous en pensez quoi?

Dieu n’est que l’un des noms possibles de l’infini, de la transcendance. Pascal disait que c’est en l’homme lui-même qu’il y a quelque chose qui dépasse infiniment l’homme. Que l’on dise donc " Dieu " ou autre chose, nos sociétés matérialistes sont en train de se rendre compte – il était temps – que l’on ne fabrique pas de la civilisation uniquement avec des droits politiques, et qu’on ne remplit pas une vie humaine, ni un cœur d’homme, uniquement avec des biens de consommation.

La fonction de transcendance est en jachère dans nos sociétés. Ni les religions ni l’athéisme ne sont adaptés : les religions parce qu’elles divisent les hommes entre ceux qui croient en dieu, ceux qui croient en un autre dieu, et ceux qui ne croient en aucun ; l’athéisme parce qu’il ne propose qu’une existence plate et morne, qui ne cultive pas l’infini qui est en nous.

Cela nous renvoie au défi que nos sociétés occidentales croyaient avoir laissé derrière elles : peut-on faire société sans religion ?

Il me semble que oui, encore faut-il trouver quelque chose qui remplace efficacement la religion, et qui même fasse mieux que ce qu’elle a fait pendant des millénaires, sur deux plans : solidariser la société et donner à la vie humaine de quoi assouvir son intuition qu’elle est faite pour une destination transcendante. Si nous voulons réussir ces deux objectifs sans les dieux, et dans des sociétés où la religion n’est plus le moteur de l’histoire mais seulement un fait social parmi d’autres, il faut s’inspirer des deux grandes intuitions de l’humanisme – et on trouve une contribution à ces deux intuitions dans toutes les grandes sagesses de la planète : il y a en l’homme une puissance créatrice, et les hommes sont faits pour fraterniser. Le lien à soi, le lien aux autres : le lien à la transcendance en soi d’une capacité à créer – c’est-à-dire à devenir maître de sa propre vie, dans laquelle on exprime ses talents – et la capacité de notre cœur à se transcender aussi vers l’autre être humain, tout autre être humain sans limite de couleur ou de culture.

Aussi longtemps que nous n’aurons pas entrepris de cultiver en nous-mêmes la visée de ces deux transcendances, la transcendance des dieux nous manquera.

C’est pourquoi le projet de civilisation que nous devons choisir aujourd’hui est celui-ci : apprendre à nous passer de nos anciens dieux en donnant à nos vies l’inspiration spirituelle de ces transcendances humanistes de la fraternité et de la créativité. Ce que nos "Droits de l’Homme" appellent "la dignité humaine" est là, dans cette découverte et cet éveil en nous-mêmes de ces deux facultés. Comme le disait Erasme, le Prince des humanistes de la Renaissance, " on ne naît pas homme on le devient " et notre humanité a encore, sur le plan individuel et collectif, ce progrès d’humanisation à accomplir.

Derniers ouvrages parus: "L'islam sans soumission" (Albin Michel, 2012) et "Histoire de l'humanisme en Occident" (Armand Colin, 2014).

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