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L'onéreuse course aux médicaments contre le Covid-19

Actuellement, aucun médicament n'est un "remède miracle" non controversé contre le Covid-19. ©BELGA/BELPRESS

La Belgique doit s’armer pour que ce scénario d'une pénurie ne se répète pas avec les médicaments antiviraux. Comment s’assurer de disposer de stocks en suffisance et éviter que la facture ne dérape?

Le très controversé médicament remdesivir est aujourd’hui le seul ayant été approuvé pour lutter contre le coronavirus. Le médicament du géant pharmaceutique américain Gilead n’est pas un remède miracle, mais soulage sensiblement les patients hospitalisés suite à des complications pneumologiques.

Le traitement initialement conçu pour lutter contre le virus Ebola semble également freiner le développement du nouveau coronavirus dans le corps des patients, ce qui permet à ces derniers de réduire la durée de leur séjour à l’hôpital.

Mais la bonne nouvelle s’arrête ici: la disponibilité et le prix du remdesivir posent question. Fin juin, le président américain Donald Trump a conclu un accord portant sur l’achat d’un demi-million de doses, qui représentent plus de 90% de la capacité de production du groupe en juillet, août et septembre. Cela signifie que le reste du monde devra se partager les quelques dizaines de milliers de doses restantes.

Du remdesivir en suffisance

La Belgique et d’autres pays européens se sont retrouvés à la merci du bon vouloir de Gilead, mais grâce à une adjudication européenne, notre pays a réussi à obtenir près de 1.500 doses. "La marge de manœuvre de l’Union Européenne était limitée", explique l’économiste Lieven Annemans, spécialisé dans le secteur des soins de santé. "Mais suite à ce que l’on appelle un ESI (Emergency Support Instrument), 30.000 traitements de 2000 euros ont été commandés et répartis entre les États membres. Le remboursement de ces 60 millions d’euros sera réglé au niveau européen."

"Avec une réserve de 1.500 doses et une moyenne de 27 hospitalisations par jour, cela permettra à la Belgique de tenir le coup pendant deux mois"
Lieven Annemans
Économiste spécialisé dans le secteur des soins de santé

Cette transaction a permis à l’Europe de disposer à court terme – c’est-à-dire jusqu’à fin octobre – de remdesivir en suffisance. L’approche fut une première qui sera sans doute renouvelée, si l’on en croit Annemans. "Avec une réserve de 1.500 doses et une moyenne de 27 hospitalisations par jour, vous n'irez pas loin en Belgique, mais c'est déjà quelque chose", poursuit-il. Annemans estime que le prix est justifié car la réduction du nombre de jours d’hospitalisation permet de l’amortir rapidement.

Ce prix a cependant fait couler beaucoup d’encre. Le géant américain – connu chez nous comme partenaire de la société malinoise de biotechnologie Galapagos – avait fixé le prix à 390 dollars par injection. Si l’on sait qu’un traitement standard exige six injections, cela revient donc à 2.340 dollars, soit près de 2.000 euros par patient traité. Les critiques estiment ce prix exorbitant par rapport à son coût de production.

2.000
euros par patient
Si l’on sait qu’un traitement standard de remdisivir exige six injections, cela revient donc à 2.340 dollars, soit près de 2.000 euros par patient traité.

"Les pouvoirs publics ne se trouvent pas dos au mur."
Lieven Annemans
Économiste spécialisé dans le secteur des soins de santé

"Mais c’est un produit dont la société a réellement besoin", poursuit Annemans. "Si Gilead était de mauvaise volonté, il aurait pu demander cinq fois plus. Mais ce ne fut pas le cas. Nous n’avons donc aucune raison de paniquer. Les pouvoirs publics ne se trouvent pas dos au mur."

De nombreux médicaments testés

Le remdesivir n’est pas le seul médicament considéré comme prometteur dans la lutte contre le nouveau virus. Dans de nombreux pays, des médicaments existants sont testés sur des animaux ou même administrés dans les hôpitaux à des patients souffrant de Covid-19. Certains ont déjà montré des résultats encourageants, même si aucune étude rigoureuse – c’est-à-dire comparable à ce qui est exigé pour la reconnaissance d’un nouveau médicament – n’est encore terminée.

Certains essais ont montré que le médicament favipiravir, du japonais Fujifilm, ainsi qu’un corticostéroïde comme la prednisone, fabriqué notamment par Sanofi ou Mylan, pouvaient aider à éviter que des patients gravement atteints soient placés en assistance respiratoire ou décèdent du Covid-19. "Mais ils ne sont pas commercialisés en Belgique et ne sont donc tout simplement pas disponibles", explique Lieven Zwaenepoel de l’Association Pharmaceutique Belge (APB). "Sauf si le gouvernement achète lui-même ces médicaments à l’étranger pour se constituer un stock stratégique".

Pas de stock d'urgence

Par ailleurs, ces deux médicaments ne font pas partie de la liste de produits que l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS) considère comme importants dans la lutte contre le coronavirus, et pour lesquels toutes sortes de restrictions s’imposent. Aucun stock d’urgence n’est donc disponible. On peut se demander pourquoi. À l’AFMPS, personne n’était disponible pour répondre à nos questions.

On trouve cependant sur la liste un autre corticostéroïde – la dexaméthasone, fabriquée par la société sud-africaine Aspen pharma – même si ce médicament n’est pas disponible en tant que spécialité en Belgique. Il peut cependant être facilement produit dans des usines locales ou des pharmacies hospitalières si les matières premières sont disponibles. "Les pouvoirs publics ont acheté plusieurs kilos de ces matières premières, mais il existe dans la même famille des produits comparables. Il n’y a aucun risque", ajoute Thomas De Rijdt, responsable de la pharmacie de l’hôpital universitaire Gasthuisberg.

L’AFMPS a également pris des mesures pour s’assurer que l’approvisionnement en cocktail anti-VIH Kaletra, de l'américain Abbvie (dont les ingrédients actifs sont le lopinavir et le ritonavir), et en chloroquine (médicament contre la malaria) soit suffisant. On se souvient qu’au printemps dernier, Donald Trump avait applaudi la chloroquine comme étant "une des principales avancées dans l’histoire de la médecine ". Mais l’effet de ces deux médicaments s’est avéré limité, voire inexistant.

Une situation parfois critique

S'armer contre les pénuries d'antiviraux n'est donc pas une tâche facile. Le risque est réel que les mesures gouvernementales arrivent trop tard ou soient inutiles. L’AFMPS reçoit aujourd’hui l’aide d’experts sous la direction du ministre fédéral Philippe De Backer (Open VLD). "Le monitoring a lieu au sein du groupe de travail dédié aux médicaments au sein de la task force ‘Corona shortages’", explique Zwaenepoel. "Jusqu’à présent, ça a fonctionné, même si la situation a parfois été très critique.

S'armer contre les pénuries d'antiviraux n'est donc pas une tâche facile. Le risque est réel que les mesures gouvernementales arrivent trop tard ou soient inutiles.

"C’est vrai", reconnaît De Rijdt. "Lors de la première vague, nous manquions de curare (myorelaxant pour patients intubés), de midazolam et de propofol (sédatifs) ainsi que de sufentanil (antalgique). Cela a été résolu par l'utilisation d'autres marques, des échanges avec d'autres hôpitaux, des achats de produits similaires destinés aux marchés algérien et chinois, et même l'utilisation de médicaments vétérinaires répondant aux mêmes spécifications. "

La pharmacie de l’UZ Gasthuisberg est aujourd’hui relativement rassurée. "Pour la plupart des médicaments, nous disposons de réserves suffisantes jusqu’à la fin de l’année, en cas de scénario pessimiste, mais malgré tout réaliste, appelons cela une tempête contrôlée". Sinon, il faudra se tourner vers de nouveaux "remdesivirs" pouvant être utilisés comme traitement.

L'hydroxychloriquine a aussi été vue comme très prometteuse; ce n'est plus le cas. Nous ne pouvons pas acheter de manière spéculative 120 substances, dont l'une pourrait s'avérer être la panacée », déclare De Rijdt. "Mais s'il faut trouver la clé d'or, tout le monde la recherchera." Mais comme pour les équipements de protection, il se peut qu'alors que nous devions l'importer qu'à des prix élevés.

"Pour la plupart des médicaments, nous disposons de réserves suffisantes jusqu’à la fin de l’année, en cas de scénario pessimiste, mais malgré tout réaliste, appelons cela une tempête contrôlée."
Thomas De Rijdt
Responsable de la pharmacie de l’hôpital universitaire Gasthuisberg.

Perle rare

"L’hydroxychloroquine était aussi très prometteuse, mais ce n’est plus le cas. Nous ne pouvons pas spéculer en achetant 120 produits dont un seul sera peut-être un médicament miracle", explique De Rijdt. "Mais si on trouve cette perle rare, le monde entier voudra s’en procurer". Comme ce fut le cas avec le matériel de protection, il faudra s’attendre à devoir payer des prix exorbitants.

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