interview

"La pacification de l'Europe ne doit pas porter à l'angélisme"

Camille Grand. ©JFHG

Interview de Camille Grand, secrétaire général adjoint de l'Otan.

Avant le sommet du 25 mai, le Français Camille Grand, secrétaire général adjoint de l’Otan, chargé des investissements de défense, expose les missions de l’Alliance face aux nouvelles menaces.

En quoi les missions de l’Otan ont-elles mué depuis la Guerre froide?

Le tournant majeur de l’après-Guerre froide a lieu après le 11 septembre 2001: pour la première fois, l’Alliance atlantique applique l’article 5 du Traité de Washington, clause de solidarité entre les Alliés. Et il ne s’agit pas de la défense de l’Europe, mais, fait inédit, d’une attaque terroriste sur le sol des États-Unis. L’Otan s’engage progressivement en Afghanistan et, avec la Fias (Force internationale d’assistance à la sécurité), a représenté la plus grande force et la plus vaste opération de l’histoire de l’Organisation: jusqu’à 140.000 hommes. Aujourd’hui plus de 12.000 soldats de l’Otan soutiennent les forces de sécurité afghane, ils ont formé plus de 350.000 membres, continuant la lutte contre le terrorisme.

Cette configuration est-elle durable?

L’Otan reste présente dans ces opérations de gestion de crise, poursuit sa mission au Kosovo où, depuis 1999, stabilise la région avec la Kfor (Force pour le Kosovo), développe son engagement au Moyen-Orient: formation des forces en Irak et en Jordanie, coopération active avec la coalition contre Daech en Irak et en Syrie.

"Il faut être vigilant, en se gardant de voir le monde comme une série de menaces. Grâce à l’Otan, nous vivons en Europe une période historiquement pacifique. A contrario, la pacification de l’espace européen ne doit pas nous porter à l’angélisme face à un environnement stratégique incertain."

Depuis 2014, la relation avec la Russie – événements d’Ukraine, annexion de la Crimée, non-respect des accords de Minsk, série d’initiatives préoccupant les pays de l’Otan sur leur flanc est –, l’ont poussée à s’adapter: compléter le pilier "gestion de crises", dominant de la fin des années 1990 au milieu des années 2010, en renforçant le pilier "dissuasion et défense". La réorganisation des forces de l’Alliance sert cet objectif. Depuis 2014, elles se sont étoffées dans l’est de l’Europe, avec la présence avancée, dans les pays baltes et en Pologne, d’unités légères au sol signalant la solidarité des Alliés face aux risques à ses frontières. L’Alliance marche donc sur ses deux jambes: dissuasion et défense du continent européen à 360° et gestion de crises.

Quelle est l’ambition de l’Alliance?

L’Otan a l’ambition de "projeter de la stabilité dans son voisinage", et la réunion de Bruxelles précisera notamment son rôle dans la lutte antiterroriste, dont elle est un acteur majeur, en Afghanistan, et aux côtés de la coalition internationale contre Daech, sous commandement américain au Moyen-Orient, avec une contribution renforcée à la formation de l’armée irakienne et l’engagement de ses avions-radar Awacs. Au-delà des missions de soutien, et sachant que la quasi-totalité des Alliés étant engagée dans la coalition, l’Otan pourra préciser son rôle de formation des forces armées de pays amis ou partenaires, par exemple en Tunisie et Jordanie.

L’Otan en a-t-elle les moyens ?

Au sein de l’Alliance atlantique, le débat sur le "partage du fardeau" entre Européens et Américains s’est accentué depuis 2010, avec le constat par ces derniers de la décroissance des dépenses de défense des Européens et Canadiens, par rapport aux ratios historiques. En 2014, au sommet du Pays de Galles, un "engagement en matière d’investissements de défense" a été pris, d’un objectif de 2% du PIB à l’horizon 2024. La plupart des Européens se situaient alors entre 1% et 1,5%. Certains sont désormais à 2% ou plus: Pologne, Estonie, Grèce, Royaume-Uni et bientôt la Roumanie. D’autres, France, Turquie, Norvège, Pays Baltes, s’en approchent. Après l’arrêt de la décroissance en 2015, 2016 a vu une hausse significative. Une telle hausse de plus de 3% correspond à un volume de plusieurs milliards de dollars additionnels, l’équivalent de deux fois les dépenses de la Belgique. Si l’objectif 2024 est atteint, ce seront presque 100 milliards de dollars supplémentaires par an pour les Européens et Canadiens (soit davantage que les dépenses de la France, et de l’Allemagne combinées). Du partage actuel 70/30, on tendrait, à terme, vers un ratio plus équilibré.

Pourquoi ce virage?

Dès juin 2011, avant son départ du Pentagone, Robert Gates a vivement requis cet effort des Européens, demande confirmée depuis lors, et accentuée par Donald Trump. Outre l’attente américaine de rééquilibrage, deux raisons.

©Photo News

Primo, un environnement de sécurité dégradé. À la chute de l’URSS, les Européens, se croyant à l’abri des menaces, touchaient les "dividendes de la paix". L’essentiel des activités de défense se tournait vers la gestion de crise "à la carte", soit dans notre voisinage immédiat (Balkans, années 1990), soit plus loin (Afghanistan, région du Golfe). Ainsi, en Libye en 2011, seuls dix membres ont pris part aux opérations militaires. Depuis 2010, l’effondrement des équilibres du monde arabe (crise syrienne, émergence de Daech aux confins irako-syriens, Lybie, groupes terroristes dans la bande du Sahel) accroît la menace du terrorisme sur notre flanc sud, assortie d’attaques sur le territoire européen. Réduire les zones sources de ces activités est capital.

Secundo, depuis 2000, la Russie, puissance régionale majeure, voisine de l’UE, a modernisé sa défense, plus que doublé ses dépenses militaires, usé de la force dans son voisinage immédiat (Ukraine, Géorgie), et entretenu une relation difficile avec l’Otan, présenté comme adversaire potentiel. L’Otan ne considère pourtant pas Moscou comme une menace. Le dialogue reste une priorité. Le sommet de Varsovie (2016) a réaffirmé notre posture de dissuasion, notamment dans la Baltique et la mer Noire, et la nécessité du dialogue au sein du Conseil Otan-Russie (COR) qui se poursuit.

Que recouvre cet effort en matière de dissuasion et de défense?

Des moyens financiers, mais aussi des capacités: modernisation des forces, acquisition de matériels, investissements de recherche et de technologie. À l’intérieur de la hausse de 2%, l’objectif est d’en affecter 20% aux investissements. Pour certains États membres, combiner l’objectif des 2% avec l’impératif de réduction des déficits publics à moins de 3% peut s’avérer compliqué, mais il y a consensus sur l’objectif, même si certains pays, plus motivés, avancent plus vite.

L’obsolescence de l’Alliance, annoncée par le président Trump, ne semble pas à l’ordre du jour…

Après les visites du Secrétaire général Stoltenberg à Washington et des ministres américains de la Défense et des Affaires étrangères au siège de l’Alliance, la réunion des chefs d’Etat et de gouvernement de Bruxelles, à l’image de sommets précédents, marque la force du lien transatlantique. Les positions du secrétaire à la Défense Mattis et du secrétaire d’État Tillerson, la visite du vice-président Pence en février et celle du président américain le 25 mai le confirment. La remise des clefs du nouveau siège d’Evere la semaine prochaine, et, après la finalisation de l’infrastructure électronique, l’installation des 4.000 agents et membres des délégations fin 2017, seront des étapes fortes.

Qu’en est-il de l’intégration militaire européenne?
Depuis le sommet de Washington et les accords Berlin Plus (1999), la Politique de sécurité et de défense commune de l’UE se développe. L’Europe de la défense se construit néanmoins en bonne entente avec l’Otan, surtout depuis le sommet de Varsovie, ce qui n’a pas toujours été le cas. Cela recouvre antiterrorisme, développement des capacités, gestion des cyber-menaces, communication stratégique, etc. L’UE ne développera pas des commandements et capacités comparables à ceux de l’Otan, même si, désormais, la Commission veut investir dans la défense, ce qui est en soi une révolution culturelle. La haute représentante pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Mogherini, renforce les coopérations structurelles permanentes; la Commission développe son European Defence Action Plan (EDAP); l’Agence européenne de Défense poursuit ses efforts. Le Conseil européen de juin affirmera cette mobilisation, dont l’Otan se réjouit. Nous avons 22 États membres en commun, des priorités, des missions et des zones géographiques parfois différentes, mais la coopération entre les deux organisations est essentielle.

Restons-nous exposés à une rupture stratégique?

Le 11 septembre ou le Printemps arabe ont surpris tout le monde. De grandes puissances font usage de la force au XXIe siècle. Dans notre voisinage, au Moyen-Orient, en Asie, on assiste au retour de conflits intérieurs ou régionaux d’une extrême violence. Des groupes terroristes contrôlent des territoires assez larges, fût-ce temporairement. Il faut être vigilant, en se gardant de voir le monde comme une série de menaces. Grâce à l’Otan, nous vivons en Europe une période historiquement pacifique. A contrario, la pacification de l’espace européen ne doit pas nous porter à l’angélisme face à un environnement stratégique incertain.

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