interview

"La position victimaire des musulmans est une posture de facilité"

©AFP

Asma Lamrabet, est chercheuse et théologienne, directrice du centre d’études féminines en islam au sein de la Rabita Mohammedia des Oulémas à Rabat, un centre de recherche officiel sur l’islam.

Asma Lamrabet propose d’adopter une vision dépolitisée de l’islam et de rompre avec des siècles d’interprétation conservatrice. Elle s’est rendue récemment à Bruxelles.

Lors de votre venue à Bruxelles, vous avez participé à une formation à destination de fonctionnaires, dans quel cadre?
L’Université libre de Bruxelles propose un master avec un cursus intensif sur les questions qui concernent l’islam contemporain. Il n’est pas seulement destiné aux fonctionnaires mais dans l’assistance, il y avait beaucoup de policiers, de magistrats, de journalistes.

Cela fait partie de l’accès au savoir et à la connaissance pour pouvoir être un relais quand on est face à des radicalisés, pour savoir quoi répondre. Cette formation leur donne l’argumentaire qu’ils n’avaient pas. Quand en face de nous des gens disent "l’islam prescrit de tuer", on doit avoir l’argumentaire qui démonte ces affirmations.

Oui, l'islamophobie, les discriminations, le racisme existent, il y a aussi la géopolitique internationale et ses deux poids deux mesures; mais il y a un problème au sein des communautés musulmanes et il faut savoir le régler!

Vous avez aussi rencontré des musulmans de Belgique et abordé la question de l’islam en Belgique…
J’ai été très sincère lors de la conférence pour dire à un public majoritairement musulman: "Oui l’islamophobie, les discriminations, le racisme existent, il y a aussi la géopolitique internationale et ses deux poids deux mesures; mais il y a un problème au sein des communautés musulmanes et il faut savoir le régler!"

C’est le manque d’autocritique, le refus de voir la réalité en face. La position victimaire est une posture de facilité: on ne peut pas avancer si on n’a pas réglé la question à l’intérieur de ces communautés et qui relève d’une lecture du religieux conservatrice et sclérosée. Si on ne s’en occupe pas on continuera dans le conflit.

CV express

Née à Rabat (Maroc) en 1960.

Fille d’Ahmed Lamrabet, exilé politique condamné à mort par Hassan II.

Grandit en France et devient docteur en médecine.

1995 à 2003 médecin bénévole dans des hôpitaux publics d’Espagne et d’Amérique latine.

De 2004 à 2007 elle a été coordinatrice d’un groupe de recherche et de réflexion sur les femmes musulmanes et le dialogue interculturel à Rabat.

En 2008 elle a été nommée présidente du GIERFI (Groupe international d’études et de réflexion sur femmes et Islam).

Depuis 2011, elle est directrice du Centre des Études Féminines en Islam au sein de la Rabita Mohammadia des ulémas du Maroc.

Vous avez récemment publié "Islam et Femmes, les questions qui fâchent" *, quel est l’objectif de cet ouvrage?
J’ai remarqué que lors de nos conférences, lors des débats sur l’islam, on revenait tout le temps à ces questions qui fâchent justement et qui ont fait la "réputation" de l’islam. J’ai décidé de me focaliser sur ces thématiques qui posent problème: à nous en tant que musulmans et aux non musulmans qui n’arrivent pas à comprendre ces questions-là.

Vous soulignez que les musulmanes sont comme prises en étau?
Oui, entre une vision traditionaliste sclérosée qui refuse tout réformisme et de voir la réalité en face et puis l’autre côté par cette vision que j’appelle "hypermoderniste" qui refuse toute référence au religieux car elle estime que le religieux est oppresseur pour les femmes et qu’il faudrait se référer à des valeurs universelles.

Or on oublie toujours que toute lutte, tout travail part d’un contexte et le nôtre, en tout cas au Maroc, est celui d’une société où la religion est une valeur socle, incontournable. Comme elle est porteuse de principes et d’éthique qui sont compatibles avec les valeurs universelles, je ne vois pas pourquoi on s’en priverait. D’autant plus que c’est au nom de cette tradition qu’on nous discrimine nous les femmes!

La question du voile, vue soit comme une soumission inadmissible, soit comme une obligation divine, illustre bien cette double pression…
Sincèrement, c’est une hystérie collective, de toute part, aussi bien au sien du monde musulman que de l’Occident. Je m’insurge aussi bien contre son imposition que contre son interdiction.

Finalement ce sont les femmes qui sont perdantes: elles n’ont pas leur mot à dire. La liberté de choix pour moi est une liberté individuelle primordiale. Il ne suffit pas de regretter que l’Occident débatte de cette question de façon polémique et controversée et n’arrive pas à comprendre, il faut aussi balayer devant notre porte.

Depuis 30 ou 40 ans, avec l’émergence de l’islam politique, il faut reconnaître qu’il y a un discours qui s’est complètement focalisé sur le corps des femmes et sur ce voile. Ce hijab, qui réduit la femme à son corps, réduit du même toute la foi de ces femmes au port du voile.

Votre réflexion va au-delà des sujets concernant les femmes?
Selon moi c’est à partir de ce que j’appelle le "maillon faible" de l’islam qui est la question des femmes que l’on peut arriver à tout le reste: la question des libertés individuelles, du pluralisme religieux, la question de la liberté de conviction, etc.

Mais c’est vraiment à partir de ces sujets que l’on remarque qu’il y a un énorme décalage entre ces siècles d’interprétation patriarcale – ce qui est commun à toutes les religions, monothéistes notamment – et ce que vraiment prône le message du Coran et les latitudes qu’il fournit.

On ne va pas faire d’anachronisme et dire que le Coran énonce des concepts en vigueur aujourd’hui, comme la liberté individuelle complète, l’égalité stricto sensu entre les sexes. Mais il nous propose des latitudes qui ont été complètement omises par l’interprétation patriarcale et aujourd’hui par les institutions religieuses, surtout par cette lecture wahabbiste, rigoriste aujourd’hui majoritaire.

La lecture réformiste n’est pas entendue, elle n’a pas les moyens qu’a la lecture majoritaire. Celle-ci, extrémiste, est très simpliste, celle du halal et du haram, celle du blanc et noir, et conforte le repli identitaire que l’on remarque aujourd’hui.

Vous soulignez l’urgence d’une réforme, comment convaincre les autorités religieuses par exemple, qui ont plutôt des positions conservatrices et aussi la communauté des croyants?
Je donne toujours l’exemple de l’institution dans laquelle je travaille: c’est une institution qui représente l’islam officiel du Maroc qui est orthodoxe, qui est connu comme étant une institution religieuse avec ses oulémas, ses théologiens, etc.

Cela fait 7 ou 8 ans que je suis là, c’est vrai que les mentalités sont difficiles à changer, tout simplement parce qu’on est devant des gens qui ont intégré une histoire de lecture patriarcale qui pour eux a été sacralisée.

Il est difficile aujourd’hui de contrecarrer tout cela mais on peut le faire: je vois aujourd’hui, l’émergence de jeunes théologiens et théologiennes, de jeunes penseurs marocains, femmes et hommes, qui se posent des questions. Cette pensée extrémiste a produit ce déclic. Beaucoup de musulman(e)s se posent des questions sur cette religion, comment en est-on arrivé là. Se poser des questions c’est déjà être dans le débat et dans le début de quelque chose à venir.

*Islam et Femmes, les questions qui fâchent
Éditions La Croisée des chemins, Casablanca

 

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