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analyse

Le 11-Septembre et Internet ont fait émerger le complotisme

Une recherche sur Google à propos du 11-Septembre mène immédiatement aux thèses complotistes. ©AFP

Depuis l'effondrement des Twin Towers le 11 septembre 2001 suite à un attentat perpétré par Al-Qaïda, les théories du complot ne cessent de proliférer. Un phénomène mercantile, mais aussi une quête de valorisation et une réponse à l'angoisse, selon Olivier Klein, psychosociologue à l'ULB.

La Maison-Blanche aurait planifié les attentats du 11-Septembre pour justifier l'invasion de l'Afghanistan. Ou bien, comme il n'y avait aucun juif dans les tours du World Trade Center, les attentats auraient été perpétrés par le Mossad... Vingt ans après, les théories du complot continuent à circuler sur l'attaque terroriste la plus meurtrière de l'histoire des États-Unis. Pire. À chaque crise, les théories complotistes se multiplient désormais à l'infini sur Internet.

"Internet a fait émerger l'individualiste épistémique. L'individu qui s'imagine capable de faire des recherches par lui-même, d'évaluer les infos et de se faire une première impression sans l'aide des experts."
Olivier Klein
professeur de psychologie sociale à l’ULB

"On ne compte plus les vidéos sur YouTube qui remettent en cause la version officielle du 11-Septembre. D'ailleurs, parler de 'version officielle' c'est déjà verser dans le complotisme", dit Olivier Klein, professeur de psychologie sociale à l’ULB.

La mécanique est connue. "Prenons la série américaine 'Loose Chance', un blockbuster, qui fournit des arguments en faveur des théories du complot. Chaque argument pris isolément est faible. Mais comme tous reposent sur plusieurs expertises, il est très compliqué de les décrypter. L'assemblage de micro-faits donne l'illusion de véracité", explique-t-il. Dans le cas du 11-Septembre, la puissance des États-Unis a consolidé les fantasmes.

Les théories complotistes, attribuant un événement à l'action secrète d'une élite, existent depuis longtemps. À la fin du Moyen Âge, lors de la peste, la rumeur d'un complot des juifs circulait, les accusant d'avoir pollué les puits et provoqué la maladie. Il s’ensuivra de nombreux massacres en Europe.

L'individualiste épistémique

Les attaques du 11-Septembre couplées à Internet ont fait décoller le complotisme. "Internet a fait émerger l'individualiste épistémique. L'individu qui se sent capable de faire des recherches par lui-même, d'évaluer les infos et de se faire une première impression sans l'aide des experts", poursuit Olivier Klein. "Le problème, c'est qu'il n'a pas les compétences et qu'en plus la façon dont il cherche les infos est biaisée. Une recherche sur Google à propos du 11-Septembre mène immédiatement aux thèses complotistes."

"Dans l'Europe chrétienne médiévale, le juif faisait figure de menace et des théories complotistes circulaient déjà à son propos. Il en est resté un résidu dans notre culture."

Le complotisme se greffe sur des logiques de fracture sociale ou de grandes divisions préexistantes. "Lors des marches blanches, les complotistes soutenaient l’existence de réseaux pédophiles parmi les puissants, ce qui reflète en réalité l'opposition entre le petit prolétariat et les méchants puissants", dit-il.

Le complotisme antisémite a la peau dure. "Dans l'Europe chrétienne médiévale, le juif faisait figure de menace, et les théories complotistes circulaient beaucoup. Il en est resté un résidu dans notre culture, qui va s'exacerber lors du conflit israélo-palestinien", explique Olivier Klein.

Le complotisme évolue sur la base d'un doute systématique. "C'est une posture. Ce que nous disent les élites doit être mis en doute, quitte à aller chercher des choses fausses, comme lorsque Trump affirme qu'Obama n'est pas Américain."

Une réponse face à l'angoisse

"Face à l'angoisse de l'invisible, on veut comprendre."

Lors de la pandémie, les théories du complot se sont répandues comme autant de traînées de poudre. "L'élément fondamental, c'est la recherche d'une identité valorisante. Beaucoup de gens se sentent abandonnés, et ils trouvent dans les communautés complotistes une manière de se valoriser. La pandémie est un cas d'école. On nous met en position passive et le complotisme nous donne une voie d'action plus valorisante que le 'top-down' des autorités", dit Olivier Klein.

Le complotisme est aussi une réponse face à l'angoisse. "Donner une explication simple à un événement complexe permet de mieux contrôler la peur. C'est vrai face au virus du covid, comme face à la 5G. Face à l'angoisse de l'invisible, on veut comprendre."

Un complotisme libéré et mercantile

"La théorie du complot a un effet capteur d'attention, ce qui pousse des producteurs de complotisme à sévir sur internet par objectif mercantile."

Le complotisme a explosé ces dernières années, entre autres avec le mouvement Q-Anon. "Nous sommes face à un complotisme libéré de l'apparence de crédibilité basé sur les faits", dit-il. "La théorie du complot a aussi un effet capteur d'attention, ce qui pousse des producteurs de complotisme à sévir sur internet par objectif mercantile. C'est un effet de l'économie de l'attention", poursuit-il.

Les médias ont perdu le monopole de l'information. "La démocratie repose sur le besoin d'un terrain commun. Or le complotisme rejette la politique et les médias, ce qui favorise l'émergence de l'extrême droite", résume Olivier Klein.

Face à ce danger, la réponse est politique. "Les politiciens doivent s'assurer que toutes les composantes de la société se sentent écoutées et représentées, ce qui peut être difficile lorsqu'on fait passer des lois de pouvoirs spéciaux", dit-il. "Il faut aussi une presse de qualité et que la confiance dans les scientifiques soit renforcée."

Le récit croisé de deux survivants du 11 septembre depuis l'intérieur du World Trade Center

Le résumé

  • Le 11-Septembre et Internet ont accentué le complotisme. Internet a fait émerger l'individualiste épistémique, qui fait des recherches par lui-même, tire des conclusions sans l'aide des experts et sans en avoir les compétences.
  • Le complotisme a explosé lors de la pandémie, car il offre une position valorisante aux personnes qui se sentent abandonnées et fournit une réponse à l'angoisse.
  • Le complotiste rejette les politiques et les médias, ce qui met la démocratie en danger et renforce l'extrême droite. La réponse réside entre autres dans une plus grande écoute du monde politique envers les citoyens.

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