interview

"Le communisme est une sorte d'orgasme intellectuel"

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Le communisme donne à l’intellectuel l’impression d’être enfin le meneur du monde. Ce qui explique, selon Thierry Wolton, pourquoi l’intelligentsia occidentale a pu embrasser cette idéologie.

CV express

Essayiste, philosophe et écrivain français, né en 1951.

Journaliste de formation (Libération, Le Point, RFI).

Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, la plupart consacrés au communisme.

Il a enseigné de 2007 à 2015 l’histoire du communisme et de la guerre froide à l’École supérieure de commerce de Paris.

Auteur en 1993 d’un livre controversé, "Le grand recrutement", sur les rapports entre Jean Moulin et l’URSS.

Son "Histoire mondiale du communisme" retrace, en trois tomes et 3.500 pages, l’idéologie communiste tout au long du XXe siècle.

Cent ans après la révolution bolchévique de 1917, que reste-t-il aujourd’hui du communisme? À l’exception de la Corée du Nord, de la Chine et de Cuba, pour l’essentiel, les régimes qui s’en réclamaient ont disparu. Reste le souvenir un brin nostalgique chez certains d’une utopie. Thierry Wolton a écrit une vingtaine d’ouvrages sur le communisme, dont une monumentale "Histoire mondiale du communisme" en trois tomes. Le troisième tome, qui vient de sortir sous le titre "Les complices", est consacré aux intellectuels qui ont cru en cette utopie, parfois sincèrement, le plus souvent par complaisance, voire par aveuglement.

Pourquoi dites-vous que 1917 n’a pas été une révolution communiste mais un coup d’État?
Parce qu’il ne s’agit pas d’un soulèvement populaire, mais d’une action menée par une poignée d’agitateurs qui s’est emparée des centres vitaux du pays. Un an après les événements, la Pravda parle toujours de coup d’État. Puis la propagande transforme cela en révolution. Aucun historien sérieux ne parle aujourd’hui de "Révolution d’octobre".

Est-il exact que les communistes ont cherché en 1945-47 à renverser certaines démocraties d’Europe de l’Ouest?
L’ambition était là en tout cas. Pendant la guerre, Staline avait pour objectif de pousser ses armées jusque Brest. Fin 1944, il reçoit Maurice Thorez, le secrétaire général du Parti communiste français, après s’être assuré avec de Gaulle qu’il puisse rentrer en France. Car Thorez avait perdu sa nationalité française, suite à sa défection en faveur de l’URSS, alors alliée de l’Allemagne, en 1940. Staline explique à Thorez qu’il ne pourra pas soutenir une insurrection contre le gouvernement provisoire en France. En revanche, il conseille aux communistes français de conserver leurs armes, pour plus tard. Dès 1947, les communistes tentent de déstabiliser les pays d’Europe de l’Ouest, en menant notamment des grèves très violentes, tant en France qu’en Belgique. J’ajoute un autre élément, peu connu jusqu’ici, mais révélé par les archives: Staline voulait provoquer une troisième guerre mondiale pour imposer le communisme à l’échelle planétaire. Son raisonnement était simple, le premier conflit mondial a donné l’URSS, le deuxième a vu l’apparition d’un bloc socialiste, le troisième verra le triomphe du communisme.

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Comment expliquer la fascination de l’intelligentsia française pour le communisme et le stalinisme?
En premier lieu, il y a la référence historique à 1789 qui fut un vrai soulèvement populaire, d’où l’importance de faire croire que révolution et communisme vont ensemble. Deuxièmement, depuis l’affaire Dreyfus, il y a une tradition d’engagement politique et moral de la part des intellectuels français. Troisièmement enfin, tous les intellectuels rêvent depuis toujours – depuis Platon en réalité – d’être au pouvoir. De ce point de vue, le marxisme-léninisme en offre l’occasion par le biais d’un parti de révolutionnaires professionnels, des intellectuels en fait, chargé de montrer au prolétariat la voie de l’émancipation. Le communisme donne à l’intellectuel l’impression d’être enfin le meneur du monde. En ce sens, le communisme est une sorte d’orgasme intellectuel.

La phrase de Sartre "Il ne faut pas désespérer Billancourt" montre qu’il savait que le communisme était une supercherie.
Dès juin 1918, ce qui se passait en Russie bolchévique était connu grâce à une multitude de témoignages sur les arrestations, les camps, etc. Entre 1918 et 1930, une cinquantaine de livres ont été publiés en Occident à ce sujet. Il n’y a donc jamais eu d’innocence possible. Sartre ne peut pas dire qu’il ne savait pas.

Alors pourquoi n’a-t-il rien dit?
Par cécité volontaire. Il a préféré croire que voir les faits et les preuves. C’est le cas pour tous les compagnons de route.

Après les staliniens, on a eu les maoïstes. Comment expliquer la fascination en Occident pour Mao, alors qu’on connaissait pourtant les crimes de Staline?
Le maoïsme a commencé à être à la mode en Occident à partir de 1968 par identification entre la révolte étudiante ici et la Révolution culturelle là-bas. Ce qui n’avait rien à voir. En Chine, Mao a instrumentalisé la jeunesse pour récupérer le pouvoir perdu après la catastrophe du Grand bond en avant (de 30 à 50 millions de morts). Or, l’innocence des "maolâtres" occidentaux peut difficilement être invoquée compte tenu ce qu’on savait à l’époque sur les compagnons de route du stalinisme. Heureusement, entendre des intellectuels ânonner les fadaises de Mao avait un côté ridicule, il était difficile de les prendre au sérieux. Un grand nombre de maoïstes occidentaux ont d’ailleurs fait ensuite leur autocritique et sont devenus anticommunistes.

Raymond Aron a été l’un des seuls intellectuels lucides par rapport au communisme. Pourquoi reste-t-il si peu enseigné contrairement à Sartre?
Raymond Aron a sauvé l’honneur des intellectuels français. Mais l’histoire est un temps long, les erreurs de Sartre et les vérités d’Aron finiront par s’imposer. Heidegger fait aujourd’hui polémique pour sa complaisance par rapport au nazisme. Je suis convaincu que Sartre sera, lui aussi, un jour soumis à une lecture critique.

Aujourd’hui, on attribue encore certains bienfaits au communisme, comme l’égalitarisme, alors qu’on ne trouve plus personne pour défendre le nazisme. Pourquoi ce deux poids deux mesures?
Le nazisme est une idéologie d’exclusion qui érige les Allemands en peuple élu. Le communisme, au contraire, part du principe que tous les hommes sont égaux. C’est un discours qui parle au plus grand nombre. A cela s’ajoute que l’idéologie communiste a mis ses pas dans la pensée chrétienne. Les derniers seront les premiers dit celle-ci, le prolétariat apportera la libération à l’humanité dit l’autre. Aron a très bien résumé les choses en qualifiant le communisme de religion séculière, laïque si l’on veut. Le succès du communisme a également reposé sur un sentiment humain partagé: l’envie de ce que possède l’autre, la jalousie à son égard. Cela existe depuis la nuit des temps, depuis la guerre du feu disons.

La Chine d’aujourd’hui est-elle encore communiste?
Un régime communiste c’est un parti unique, qui se réclame du marxisme et qui dirige tout. Ces conditions sont toujours présentes dans la Chine actuelle. Certes, les Chinois s’enrichissent et voyagent, mais les grands groupes chinois restent au service du parti, tandis que la presse est muselée. Le contrôle absolu du pouvoir est la seule chose qui compte dans ce type de régime. L’URSS s’est effondrée lorsque Gorbatchev a lâché un petit peu la bride. Cela a suffi à faire imploser le système. Pékin a retenu la leçon.

Quid de la Corée du Nord?
Tous les critères précités sont présents et en plus, il y a le népotisme qu’on trouve d’ailleurs aussi en Chine avec la caste des "princes rouges".

Des partis actuels d’extrême gauche comme Podemos ou le PTB en Belgique ont-ils un lien de filiation avec le communisme?
Le PCF et le PTB sont la queue de la comète, puisqu’ils se réclament du communisme. En revanche, Podemos et Mélenchon se gardent de prononcer le mot, même s’ils marchent sur les brisés du communisme avec un discours populiste axé sur l’égalité. J’observe par ailleurs une grande porosité entre extrême gauche et extrême droite, notamment dans leur discours contre l’establishment ou contre l’Europe. Lorsque Mélenchon a introduit une motion visant à faire enlever le drapeau européen du parlement français, seul le FN l’a suivi. Dans une démocratie, il y aura toujours 15 à 20% de la population mécontente, qui veut tout balayer.

Vous voyez aussi des similitudes entre islamisme et communisme. Lesquelles?
Les deux idéologies sont de nature totalitaire et ont pour objectif de dominer le monde. Tous deux veulent abattre nos sociétés ouvertes et véhiculent la même dichotomie d’un monde partagé entre exploiteurs et exploités, entre croyants et impies. Le parcours du terroriste Carlos est parlant à cet égard: toujours emprisonné en France, de communiste il s’est converti à l’islam.

S’il fallait néanmoins retenir un mérite du communisme, lequel serait-il?
Certains disent encore que le communisme a été une libération par rapport au tsarisme. C’est faux. La société russe n’avait jamais été aussi libre que sous Nicolas II, au début du XXe siècle. C’était loin d’être une démocratie, mais il faut se rendre compte d’où venaient les Russes. La terreur instaurée par le régime de Lénine s’est révélée être sans commune mesure avec l’autocratie du Tsar.

"Une histoire mondiale du communisme, tome 3, Les complices", Thierry Wolton, éd. Grasset, 1.184 pages, 33 euros.

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