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Le coronavirus révèle les failles du système multilatéral et du monde développé

Professeur à l’Université de Liège, ancien Représentant spécial de la Belgique, ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne

Le coronavirus fait déraper la coopération internationale. Si les États de la planète ne sont pas capables de s’unir pour lutter contre une menace claire et immédiate, il semble très peu probable qu’ils le feront contre le dérèglement climatique.

Durant l’été 2021, la pandémie du coronavirus est entrée dans sa troisième phase. Pendant la première (printemps-été 2020), la plupart des États de la planète ont réagi tardivement (à l’exception de quelques pays en Asie) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a commis plusieurs erreurs. Pendant la deuxième phase (automne 2020-printemps 2021), les États développés ont connu une forte désorganisation dans leurs mesures de précaution et ont lancé un large processus de vaccination. Les États sous-développés ont subi la pandémie, avec un système de santé insuffisant.

La croissance économique pourrait bien devenir plus forte dans le monde développé que dans le monde en développement et remettre en cause tous les objectifs de développement.

Maintenant, la planète affronte en réalité une nouvelle pandémie, avec des États riches largement vaccinés, des États pauvres de plus en plus contaminés, et des variants plus contagieux et meurtriers. De façon mathématique, la fracture économique entre pays riches et pauvres s’accroît. Cela provoque des conséquences lourdes, non seulement sanitaires, mais aussi financières. Les pertes économiques et sociales sont massivement dans le sud. À la différence de la grande crise financière de 2008, la croissance pourrait bien devenir plus forte dans le monde développé que dans le monde en développement et remettre en cause tous les objectifs de développement.

Franklin Dehousse. ©doc

Certes, le Fonds monétaire international (FMI) a pris plusieurs initiatives pour contrer cette évolution. Ses facilités d’urgence et son aide aux États endettés ont été accrues, même si les nouveaux droits de tirage spéciaux traînent encore. Ces mesures n’en restent pas moins peu de chose par rapport aux ressources mobilisées dans les pays développés. Récemment, l’Organisation internationale du travail (OIT) a dû relever son évaluation des emplois détruits (équivalents à 100 millions temps plein). Bien sûr, une heureuse combinaison d’un accroissement des vaccinations et des immunités de masse pourrait améliorer les choses. Toutefois, cela apparaît peu certain. Selon les dernières prévisions du FMI, la chute de croissance dans le monde en développement pourrait durer jusqu’en 2024.

Régime d'apartheid pour les vaccins

À cette dégradation de la coopération économique s’ajoute celle de la coopération sanitaire. Comme le FMI, l’OMS peine à convaincre ses États membres de coordonner leur action et de mobiliser des moyens suffisants. L’initiative Covax, destinée à faciliter l’approvisionnement du tiers-monde en vaccins, pour aboutir à une distribution équitable, patine de façon honteuse. L’accélérateur ACT, programme plus général couvrant l’ensemble des moyens de lutte contre la pandémie, accuse aussi un retard. Lancé en avril 2020, il lui manquait toujours 16 milliards récemment. La planète vit en réalité sous un régime d’apartheid des vaccins. Ceci constitue un paradoxe majeur. Les pays riches coopèrent beaucoup moins pour une pandémie qui les touche directement que pour les épidémies précédentes du SARS et d’Ebola.

À cela, il faut encore ajouter la paralysie de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dans la question des brevets et des transferts de technologies concernant les vaccins. Depuis octobre 2020, de nombreux États ont déposé des propositions qui n’aboutissent toujours pas. Or, comme on le voit encore mieux maintenant avec la multiplication des variants, une solution à cet égard, à modalités variables, paraît indispensable pour juguler la pandémie.

Jamais la coopération internationale n’a été aussi faible dans une crise aussi aiguë.

Le coronavirus provoque ainsi, on le voit, un dérapage de la coopération internationale dans une série d’organisations du système de l’ONU. Jamais cette coopération n’a été aussi faible dans une crise aussi aiguë. Il importe de comprendre les causes et les conséquences de cette dégradation, qui sont nombreuses.

Individualisme et populisme

D’abord, dans un monde très individualiste et conflictuel, la coopération internationale (ou européenne, d’ailleurs) est devenue une cause plus contestée. De Trump à Poutine, de Xi à Khamenei, de nombreux gouvernants soignent leur popularité en la dénigrant. Ils exaltent au contraire le nationalisme et la xénophobie (comme d’ailleurs plusieurs leaders européens).  Ensuite, le système subit des tensions grandissantes suite à la montée en puissance, tant économique que militaire, de la Chine. Ces tensions ont surtout été accrues par la diplomatie nettement plus agressive du président Xi (sans méconnaître, néanmoins, les dégâts récents considérables provoqués par la présidence Trump).

Les gouvernants occidentaux actuels assument aussi une part de responsabilité. Ainsi, les dirigeants des USA, de l’Union européenne, du Japon et du Canada ont été incapables d’adopter un programme d’action concret contre le coronavirus au sein du G-7. Impossible dans ce cadre, cela le devient encore davantage au sein du G-20. En vérité, ces dirigeants singent la coopération multilatérale bien plus qu’ils ne la pratiquent. En effet, il existe des propositions ambitieuses et précises avancées par l’OMS et le FMI, et appuyées par d’autres organisations multilatérales, au bénéfice des pays pauvres. Or, personne ne les soutient réellement.

Les dirigeants font sans cesse des discours grandioses sur leur amour du multilatéralisme, mais ils ne le défendent en réalité que quand cela arrange leurs intérêts.

L’Union européenne souffre aussi de ce travers. En théorie, elle se proclame la défenderesse du multilatéralisme. En pratique, Mme von der Leyen et M. Michel se battent ardemment pour un fauteuil,  mais beaucoup moins pour ces propositions. Les dirigeants font sans cesse des discours grandioses sur leur amour du multilatéralisme, mais ils ne le défendent en réalité que quand cela arrange leurs intérêts. Dans la question des brevets, par exemple, l’Union reste la plus grande opposante du monde à une solution OMC, car elle protège les intérêts de ses producteurs privés. En matière économique, l’Union continue aussi à empiler les surplus commerciaux et aggrave ainsi les déséquilibres du monde en développement.

Nombre de chefs de gouvernement donnent en outre priorité à la négociation d’un nouveau traité sur les pandémies. Idée grotesque, puisqu’elle suppose que le plus grand incendie du siècle offre le moment idéal pour réformer le statut légal des pompiers (par objectivité, il faut reconnaître à Mme von der Leyen la lucidité de ne pas avoir soutenu ce projet par ailleurs lancé sans la moindre analyse). Dans une superbe hypocrisie, négocier de nouveaux textes (qui n’ont aucune chance d’être acceptés s’ils sont contraignants) détourne les regards des textes actuels (violés avec persistance). 

Transition écologique mal engagée

Il ne faut pas minimiser l’importance de cette détérioration de la coopération internationale. Nombre de pays en développement s’enfoncent pour le moment dans une spirale d’infection et de paupérisation dont on ne voit pas la fin. Elle pourrait même devenir cataclysmique si elle  provoquait l’émergence régulière de nouveaux variants. Encore plus que dans le grand krach financier de 2008, les pays développés se révèlent incapables de gérer les grandes crises mondiales. Cela diminuera une nouvelle fois leur crédibilité.

Cette détérioration augure très mal des négociations en vue sur le changement climatique.

Cette détérioration constitue en plus une menace très sérieuse à deux égards. D’une part, en cas d’accident financier (rendu plus probable par la désynchronisation des économies), elle rendra tout redressement plus difficile. D’autre part, et surtout, elle augure très mal des négociations en vue sur le changement climatique (ce que confirment déjà certaines déclarations chinoises). Si les États de la planète ne sont pas capables de s’unir pour lutter contre une menace claire et immédiate, il semble hélas très peu probable qu’ils le feront contre une menace qu’ils perçoivent (à tort) plus lointaine.

Par Franklin Dehousse, professeur à l'ULiège, ancien juge à la Cour de justice de l'Union européenne.

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