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Le covid n'est jamais que le dernier clou sur le cercueil de la mondialisation

Chief Strategist Edmond de Rothschild

Plusieurs facteurs ont mis fin à la dynamique de la mondialisation. Ce glissement du global vers le local risque d'alimenter l'inflation.

Les beaux jours de la mondialisation, que l’on peut situer entre les années 90 et 2010 environ, ont parfaitement objectivé les théories économiques de l’économiste David Ricardo qui avait mis en avant les bénéfices du commerce international du fait des différences de coûts relatifs de production.

Frank Vranken.

Les pays se sont ainsi mis à importer des marchandises d’un peu partout dans le monde. Et la main-d'œuvre bon marché des économies en développement s’est révélée une aubaine pour les fabricants occidentaux. Mais, tout cela a changé.

La rapidité des livraisons, l'évolution des comportements de consommation et la hausse des coûts de la main-d'œuvre dans les pays émergents ont modifié la donne. Puis est arrivée la crise du covid qui a tout bouleversé...

Trop dépendants

Mais quels sont fondamentalement les facteurs qui ont mis fin à la dynamique de la mondialisation ?

Il y a d'abord l'évolution des schémas de consommation. La « fast fashion » ou la mode éphémère, en est sans doute le meilleur exemple. Les influenceurs sur les médias sociaux comme TikTok font évoluer très rapidement les perceptions de ce qui est « cool » et de ce qui ne l'est pas. En conséquence, les maisons de couture doivent désormais être capable d’assurer une livraison rapide pour répondre à ces tendances, ce qui implique de pouvoir disposer d’une capacité de production à proximité.

Le principe de l'"America first" a aussi entraîné un changement d'opinion dans l'ensemble du monde développé à propos de sa dépendance à l'égard des productions issues de pays étrangers.

Il y a, ensuite, la géopolitique. Être trop dépendant d'un pays donné pour la livraison de ses fournitures n'est pas sans danger. Le retour au nationalisme par l'ex-président Trump, qui a introduit le principe d'"America first", a non seulement modifié l'attitude des États-Unis envers le commerce, mais a aussi entraîné un changement d'opinion dans l'ensemble du monde développé à l'égard de sa dépendance aux productions issues de pays étrangers, notamment la Chine.

Climat et technologie

Pointons également le réchauffement de la planète et la question du changement climatique. La vitesse à laquelle les conditions météorologiques évoluent a clairement surpris tout le monde. Les conséquences désastreuses observées à l’échelle de la planète ont eu un impact sur notre comportement de consommation, particulièrement auprès la jeune génération qui, comme l'ont montré plusieurs enquêtes, est prête à payer plus cher pour des biens produits localement. Bref, nous sommes tous de plus en plus conscients de notre empreinte écologique.

Bien sûr, il y a toujours la technologie. Les progrès massifs réalisés dans le domaine de la robotique, de l'automatisation et des nouveaux processus de production tels que l'impression 3D ont permis de réduire les coûts de production.

Les robots sont devenus beaucoup moins chers et beaucoup plus productifs. D’ailleurs, selon les estimations, le coût d'un seul robot atteindra le seuil de rentabilité du salaire annuel moyen des Chinois… d’ici 2022-2023. L'amélioration de l'automatisation et l'internet des objets (IoT) réduisent ainsi la nécessité de produire loin de chez soi. Parallèlement, l'impression 3D a été adoptée par des constructeurs automobiles comme BMW, qui impriment désormais un grand nombre de pièces de rechange directement chez eux au lieu de les importer de loin.

Goulets d'étranglement

Finalement, le covid a été le dernier clou du cercueil. La pandémie a, en effet, mis en évidence la fragilité des chaînes d'approvisionnement mondiales et l'absence de production locale de produits essentiels. Nous avons soudainement découvert que 80 % du paracétamol provenait de Chine, ce qui a été jugé proprement inacceptable par le président français Macron qui, dans la foulée, a décidé de construire une usine de paracétamol près de Grenoble.

Nous avons découvert, stupéfaits, qu’un porte-conteneurs qui se met en travers du canal de Suez est en mesure de semer le chaos dans les chaînes d'approvisionnement à l’échelle mondiale.

Simultanément, nous avons découvert, quelque peu stupéfaits, qu’un porte-conteneurs qui se met en travers du canal de Suez est en mesure de semer le chaos dans les chaînes d'approvisionnement à l’échelle mondiale. La crise du covid a, en réalité, entraîné une désynchronisation de l'économie dans le monde entier si bien que les goulets d'étranglement en matière d'approvisionnement sont désormais partout.

Cette situation a induit un changement d'état d'esprit pour de nombreux dirigeants dans le secteur manufacturier. Une étude de McKinsey a ainsi montré que la priorité des chefs d'entreprise occidentaux, qu’elles soient de grandes ou de petites tailles, est désormais d’améliorer la résilience de leur chaîne d'approvisionnement. Concrètement, la priorité consiste désormais à relocaliser leur base de fournisseurs ainsi que leurs sites de production. La régionalisation et la création de sites de production de secours sont devenus leurs premiers impératifs.

À qui cela profite-t-il ?

Les producteurs de robotique, les entreprises qui façonnent la technologie de demain et les fournisseurs de composants spécialisés sont évidemment les premiers à profiter de cet essor de la production locale. Tout comme ceux qui permettent à ces entreprises de travailler. Les entreprises de logiciels industriels, les producteurs de semi-conducteurs, les spécialistes de l'IdO et du Cloud, vont également surfer sur cette vague.

Outre le paradigme du passage du global au local, le prochain paradigme pourrait être celui d'une inflation structurellement plus élevée, quoi qu’en disent les banques centrales.

La construction d'usines à proximité profitera certainement aussi aux champions nationaux comme Siemens ou Schneider ainsi qu’aux fournisseurs de ressources stratégiques. Par "ressources stratégiques", il faut comprendre les matériaux de construction ou les fournisseurs d'énergie comme les services publics entre autres. Et, comme nous allons davantage produire localement, nous aurons également besoin d'installations de stockage supplémentaires et d’améliorer tout ce qui à trait au transport. Les entreprises de logistique en tireront donc logiquement de grands avantages.

Cela étant, cette volonté de relocaliser ou de produire localement intervient à un moment où des pays comme les États-Unis ou l'Europe ont lancé d'énormes programmes d'investissements dans leur infrastructure. Il va sans dire que les industries privées seront en concurrence directe avec les gouvernements pour l'acquisition de ressources. Avec cette question: quel effet cela aura-t-il sur l'inflation déjà en hausse ?

Outre le paradigme du passage du global au local, le prochain paradigme pourrait être celui d'une inflation structurellement plus élevée, quoi qu’en disent les banques centrales.

Mais, pour l'instant, le premier changement implique que nous pouvons dire bye-bye aux théories de Ricardo et bonjour au local devenu le nouveau global...

Frank Vranken
Chief Strategist Edmond de Rothschild (Europe)

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