"Le gouvernement libanais était au courant du danger"

La double explosion d'un dépôt de nitrate d'ammonium, stocké sans mesures de précaution suffisantes, a dévasté Beyrouth. ©AFP

La double explosion d'un dépôt d'engrais au port de Beyrouth a dévasté la capitale. Le dernier bilan fait état de 137 morts. Le gouvernement aurait été informé du danger.

Comme beaucoup de Libanais, Ayman Mhanna est à son domicile, mardi vers 18 heures. "J'ai senti une puissante déflagration. J'ai tenté de me réfugier, en pensant que c'était un attentat. Une deuxième explosion a éclaté", dit-il. Dans le quartier, les vitres des immeubles volent en éclats. Des colonnes de fumée s'élèvent dans le ciel. Un silence suit. Puis, très vite, des sirènes emplissent la ville pétrifiée. "J'ai compris ce qui s'était passé grâce aux infos. J'habite à un kilomètre du port. Par miracle, nous avons survécu." En reprenant conscience, il découvre sa ville dévastée. Dans les rues, des personnes ensanglantées, des voitures calcinées, des amas de fer, de bois et de câbles entrelacés.

"J'ai senti une puissante déflagration. J'ai tenté de me réfugier, en pensant que c'était un attentat."
Ayman Mhanna
Président de la Fondation Samir Kassir

L'explosion a été entendue jusqu'à l'île de Chypre, à plus de 200 kilomètres. Beyrouth est dévastée, les rues sont jonchées de verre. Les secouristes aidés de volontaires ont cherché des victimes durant la nuit, et continuent leur travail. Quant au bilan, il n'a cessé de grimper, pour atteindre ce jeudi 137 morts, dont deux Belges, et plus de 5.000 blessés. Plus de 300.000 personnes sont sans abri.

Près de l'épicentre, des immeubles se sont effondrés. Un grand nombre d'entre eux étaient nouveaux ou rénovés avec de grandes quantités de verre. Au moins trois quartiers de la ville ont été rayés de la carte.

137
Morts
La double explosion a fait 137 morts et plus de 5.000 blessés (selon le dernier bilan ce jeudi matin), ainsi que plus de 300.000 sans-abri.

Un des pires moments pour le Liban

"Le plus douloureux, c'est que ces explosions arrivent à un des pires moments pour le Liban", poursuit Ayman Mhanna. En tant que président de la Fondation Samir Kassir, un journaliste assassiné en 2005, il connaît parfaitement le contexte. Le pouvoir d'achat des gens s'est effondré, la monnaie a décroché et la crise du Covid-19 a sonné davantage le pays. "Le port est inutilisable. Nous avons perdu le seul accès aux importations de masse, comme les matériaux nécessaires à la reconstruction."

Le secteur hospitalier, débordé par la pandémie, est frappé de plein fouet. L'hôpital Saint-Georges, un des plus grands de la capitale, est détruit. "Le personnel médical déploie des efforts héroïques", ajoute Ayman Mhanna, "mais le Liban a besoin d'urgence d'aide médicale et logistique". L'Europe et les pays voisins ont vite réagi. L'émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, a annoncé l'envoi d'hôpitaux de campagne. Israël, techniquement en guerre avec le Liban, a également proposé son aide. La Belgique a proposé les services de son équipe d'intervention B-Fast.

"Le Liban a besoin d'urgence d'aide médicale et logistique."
Ayman Mhanna
Président de la Fondation Samir Kassir

Les autorités libanaises mises en cause

La scène apocalyptique renvoie les Libanais aux pires heures de vingt années de guerre civile, un traumatisme dont l'écho ne cesse de se répéter comme par fatalité. Mais l'hypothèse d'une attaque est écartée pour l'instant, sauf par le président des Etats-Unis Donald Trump, qui y voit "un terrible attentat".

À l'origine du drame, l'explosion d'un dépôt de 2.750 tonnes de nitrate d'ammonium (engrais), stockées sans mesures de précaution suffisantes dans le port de Beyrouth. "C'est le même produit que lors du drame de Toulouse, mais ici il y en avait dix fois plus", dit Ayman Mhanna. Il était entreposé depuis six ans.

2.750
tonnes de nitrate d'ammonium
A l'origine du drame, l'explosion d'un dépôt de 2.750 tonnes de nitrate d'ammonium (engrais).

L'enquête déterminera l'origine de la première explosion. Mais les autorités libanaises sont accusées d'avoir laissé ce dépôt subsister dans ce quartier très peuplé. "Tous les documents concernant le dépôt, les avertissements des autorités portuaires, de la sécurité, montrent que le gouvernement était au courant", dit Ayman Mhanna. "Le fait que les autorités aient accepté l'existence de ce dépôt est criminel."

"Tous les ministres du gouvernement libanais étaient au courant du danger", explique Maroun Labaki, journaliste belge d'origine libanaise, "c'est ça qui est invraisemblable... Comment un Etat même en déliquescence est-il parvenu à garder durant tant d'années cette bombe au cœur de la ville?"

"Comment un Etat même en déliquescence est-il parvenu à garder durant tant d'années cette bombe au cœur de la ville?"
Maroun Labaki
Journaliste belge d'origine libanaise

Le gouvernement libanais est composé du parti centriste du président, Michel Aoun, allié aux grands partis chiites, Hezbollah et Amal, et à deux petits partis chrétien et druze. Le système de cohabitation, permettant à chacun d'être au pouvoir, est accusé de paralyser le pays. La première force politique, le Hezbollah, impliqué dans la guerre en Syrie, maintient le Liban dans un état de tension guerrière.

Des manifestations avaient éclaté en octobre pour dénoncer la crise économique et sociale. La pandémie a étouffé le mouvement. Mais, affirme Maroun Labaki, "cette catastrophe pourrait réveiller la révolte", en tout cas créer une rupture avec le pouvoir. Elle pourrait aussi attiser les rivalités entre les communautés religieuses, ce qui n'exclut pas l'hypothèse d'un ravivement de la guerre civile.

"Cette catastrophe pourrait réveiller la révolte."
Maroun Labaki
Journaliste belge d'origine libanaise

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés