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analyse

Le périple des Belges en Afghanistan, vingt ans sans boussole et "pour rien"

Des soldats belges à Kunduz, Afghanistan, en 2009 (cliché diffusé par la Défense). ©BELGA

Les Européens, et notamment les Belges, ont vaillamment suivi leurs alliés américains dans leur débâcle, sans stratégie propre.

Pour les près de 16.000 soldats belges qui auront été engagés sur le sol afghan au cours des deux dernières décennies, la chute de Kaboul marque l’épilogue amer d’une mission de long terme dans la roue des Américains. "On a commis des erreurs stratégiques monumentales – et pas nécessairement au niveau des militaires, qui exécutent ce que les politiques demandent", estime Tanguy Struye de Swielande, professeur de relations internationales à l'UCLouvain.

490
Millions d'euros
En deux décennies, la Belgique aura injecté 489,6 millions d'euros nets dans ses missions en Afghanistan.

Les Belges auront été parmi les derniers à quitter l’Afghanistan. "En tant qu'allié fidèle, on a fait notre devoir, et pour un pays de notre taille, on a bien contribué", souligne de son côté Sven Biscop, directeur du think tank diplomatique belge Institut Egmont. Cette présence belge aura culminé à la fin 2011, avec un pic de présence simultanée de quelque 760 militaires – l’armée belge cumulait alors des missions de contrôle de l'aéroport de Kaboul, de formation dans le nord du pays et aériennes depuis la base aérienne de Kandahar (Sud). Au total, indique-t-on au cabinet de la ministre de la Défense Ludivine Dedonder (PS), la Belgique aura injecté 489,6 millions d'euros nets dans ces missions afghanes, jusqu’au repli des derniers militaires en mai dernier. À comparer avec les quelque 16 milliards d’euros injectés par les Allemands, 30 milliards par les Britanniques - sans parler des 980 milliards injectés par les États-Unis.

Comme au Vietnam

"Après vingt ans, le bilan est nul", résume Sven Biscop. L’objectif initial de mettre hors d’état de nuire l’organisation Al Qaeda en Afghanistan a été atteint dans la première année de l’engagement des Américains et des Britanniques. "On aurait pu se retirer à ce moment-là, au lieu de quoi on a ajouté un objectif après l’autre pour finalement déclarer comme but la création d’un nouvel État démocratique. Mais on n’a rien créé de durable, en ce sens c’est un échec total", poursuit le directeur d'Egmont. Le constat est partagé par Tanguy Struye, pour qui "l’erreur monumentale, c’est d’avoir voulu changer la mission en cours de route et de ne pas avoir mis les moyens militaires, mais aussi économiques et politiques, pour la réaliser".

"'Vers 2006, tout le monde s'est rendu compte que l'objectif de créer un État n'était plus réaliste. On aurait pu se retirer. Au lieu de ça, on a fait comme au Vietnam."
Sven Biscop
Directeur de l'Institut Egmont

Le tournant, pour Sven Biscop, aura été la décision des Américains d’envahir l’Irak en 2003, qui leur a fait perdre de vue l’Afghanistan. Le nouveau conflit demandait lui aussi un stationnement de troupes de longue durée, qui a poussé Washington à faire appel à ses partenaires de l'Otan pour occuper le terrain en Afghanistan. "Puis vers 2006, tout le monde s'est rendu compte que l'objectif de créer un État n'était plus réaliste. On aurait pu se retirer. Au lieu de ça, on a fait comme au Vietnam. Ça avait déjà coûté tellement de sang et d’argent qu'on a décidé d'en faire plus. Le résultat, c’est qu’à la fin on perd encore plus, puis on se retire, et on abandonne tout."

L’Europe sans stratégie

À chaque étape de l'engagement, la Belgique comme les autres pays européens ont suivi les choix du Pentagone sans sourciller, poursuit Sven Biscop. "Les Européens n'ont jamais vraiment essayé d'avoir un impact sur la stratégie américaine en Afghanistan. Y compris quand Barack Obama a été élu, on est restés dans ce mode attentiste, on a juste exécuté ce que les Américains avaient décidé."

"Il n’y a aucune logique dans la politique européenne en Afghanistan et l’Europe n’y a jamais eu de stratégie propre."
Tanguy Struye de Swielande
Professeur de relations internationales, UCLouvain

Tanguy Struye n’est pas plus tendre. Alors que l'Europe s'est dotée d'une politique de défense commune dès la fin des années 1990 et qu'elle met en avant le concept d'autonomie stratégique, "il n’y a aucune logique dans la politique européenne en Afghanistan et l’Europe n’y a jamais eu de stratégie propre", tranche-t-il.

"Beaucoup de leçons devront être tirées" de cette séquence, notait le président du Conseil européen Charles Michel, dans un tweet posté dimanche. Il y soulignait que la sécurité des citoyens et personnels européens est "la priorité à court terme". Depuis, les gouvernements européens ont annoncé des missions de rapatriements, sans coordination apparente dans l'immédiat.

Le résumé

  • La Belgique aura investi 490 millions d'euros nets en Afghanistan, près de 16.000 soldats belges s'y seront succédé.
  • Dès 2006, il apparaissait que l'objectif des forces alliées de créer un État démocratique en Afghanistan était devenu hors d'atteinte, mais l'Otan a répété l'erreur des Américains au Vietnam, estime Sven Biscop (Egmont Institute).
  • Les Belges comme l'ensemble de l'Union européenne auront suivi cette stratégie américaine sans jamais se doter de stratégie propre, souligne Tanguy Struye (UCLouvain).

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