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Le risque climatique est devenu le "risque-matrice"

Economiste et consultant indépendant

Le risque climatique accentue les risques politiques et économiques. La soutenabilité du modèle de croissance des pays industrialisés est clairement menacée.

L’été 2021 aura été marqué par de nombreuses catastrophes environnementales : incendies incontrôlés en Colombie britannique, dans l’Oregon, en Californie, en Turquie et en Grèce ; crues majeures en Belgique et en Allemagne ; sécheresse inédite dans le sud-ouest américain et en Provence.

Norbert Gaillard. ©doc

Bien que ces cataclysmes gagnent en intensité au fil des ans, ils ne doivent nullement nous surprendre. Le GIEC n’a cessé d’alerter sur l’aggravation du changement climatique et sur ses origines humaines. Le groupe n°1 du GIEC qui étudie les aspects scientifiques du changement climatique a rendu début août sa contribution au prochain rapport global, prévu pour 2022. Celle-ci, particulièrement pertinente, montre que les catastrophes observées ces dernières semaines préfigurent des tendances structurelles alarmantes pour les années à venir, tels une sécheresse dramatique sur le bassin méditerranéen et de longs épisodes de canicule sur l’ensemble du globe.

Branle-bas de combat

Face à de tels fléaux, les experts du risque fourbissent leurs armes. C'est ainsi que Moody’s vient d’acheter pour environ 2 milliards de dollars la société RMS, spécialiste de l’analyse et de la modélisation des risques naturels et climatiques.

Moody's sous-estime les interdépendances économiques et géopolitiques mondiales. Des chocs climatiques dans des Etats émergents viendront inévitablement affecter les pays riches, via, par exemple, des crises migratoires, des pénuries, et des ruptures des chaînes de valeur mondiales.

Cette acquisition fait suite à l’élaboration récente d’une méthodologie de notation ESG (environnement, social et gouvernance). Ces ratings ESG méritent un examen approfondi. En fait, tous les Etats notés par Moody’s se voient attribuer un rating environnemental, un rating social et un rating de gouvernance sur une échelle comportant cinq catégories, de E-1, S-1 et G-1 à E-5, S-5 et G-5.

La note E-1 signifie par exemple que l’exposition de l’émetteur de dette souveraine au risque environnemental est positive (c’est-à-dire favorable à sa qualité de crédit). La note E-2 reflète une exposition neutre ou très légèrement négative. Les notes E-3, E-4 et E-5 reflètent respectivement une exposition au risque environnemental modérément élevée, très élevée et extrêmement élevée.

La note E-1 n’est attribuée à aucun Etat. On constate ensuite une dichotomie manifeste entre Etats développés, d’une part, et Etats émergents, d’autre part. Plus de 75% des premiers bénéficient d’un rating E-2 (le restant se trouvant dans la catégorie E-3). En revanche, 94% des émergents sont notés E-3, E-4 ou E-5.

Optimisme déplacé

L’optimisme de Moody’s concernant le risque environnemental limité dans les pays avancés semble excessif. Plusieurs arguments peuvent être mis en avant.

Premièrement, l’actualité a clairement prouvé que les économies développées étaient de plus en plus vulnérables au changement climatique. C’est une évolution qui interpelle désormais les citoyens européens et nord-américains et tend à faire reculer les climatosceptiques.

Deuxièmement, Moody’s reste convaincu que la qualité de la gouvernance dans les pays riches permet de renforcer la résilience face aux risques environnementaux. Ce parti pris est discutable. Les incendies en Grèce ont exaspéré la population et sapé la crédibilité du gouvernement en place. Il pourrait en être de même dans d’autres pays.

Troisièmement, l’agence sous-estime les interdépendances économiques et géopolitiques mondiales. Des chocs climatiques dans des Etats émergents viendront inévitablement affecter les pays riches, via, par exemple, des crises migratoires, des pénuries, et des ruptures des chaînes de valeur mondiales. A terme, le risque climatique au Sud menace la stabilité et la solvabilité du Nord.

Transformations titanesques

L’aggravation du changement climatique pose inévitablement la question de la soutenabilité du modèle de croissance des pays industrialisés. Les transformations à entreprendre sont titanesques et vont exiger des efforts de longue haleine qui doivent dépasser les clivages et alternances politiques.

Le risque climatique ne cesse de s’accroître et exerce un « effet de levier » sur l’ensemble des autres risques, aussi bien politiques qu’économiques.

Les premiers versements provenant du plan de relance européen vont favoriser la transition écologique. Les choix d’investissement diffèrent selon les Etats, mais on sait que certaines priorités se dégagent, comme l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments, la modernisation des réseaux ferroviaires et le développement des énergies renouvelables.

Au-delà de ces aspects de la transition proprement dite, il ne faut pas négliger la question de la résilience. Par exemple, il est indispensable de lancer des plans à long terme afin d’évacuer progressivement les populations européennes des zones les plus vulnérables aux inondations.

Ensuite, en vue de lutter contre les grands incendies, il est urgent d’améliorer la gestion des domaines forestiers (débroussaillements réguliers, embauche de gardes forestiers) et de renforcer les moyens des pompiers.

Le risque climatique ne cesse de s’accroître et exerce un « effet de levier » sur l’ensemble des autres risques, aussi bien politiques qu’économiques. C’est en gardant cette dynamique à l’esprit que l’on pourra surmonter les bouleversements de notre siècle.

Norbert Gaillard
Economiste et consultant indépendant

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