interview

Le roi Baudouin a proposé de payer une partie de la rançon du baron Empain

©Dieter Telemans

Trente-six ans après son enlèvement, le baron Edouard-Jean Empain revient sur cette histoire qui lui "colle à la peau". Il raconte pourquoi, à l’époque, il dérangeait l’establishment français. Et verse une nouvelle pièce au dossier.

Un lundi matin pas tout à fait comme les autres. Le 23 janvier 1978. Avenue Foch, en plein cœur de Paris. Il y a trente-six ans. Le baron Edouard-Jean Empain, jeune et fringant quadragénaire, président du groupe Empain-Schneider — 300 sociétés, 120.000 employés — sort de chez lui pour aller travailler. Il reviendra 63 jours plus tard, changé, bouleversé, amputé, libéré par une bande de malfrats qui en avaient à sa fortune. Une histoire de bras cassés — des "petites frappes", dit le baron — qui aurait pu mal tourner. De passage à Bruxelles pour assurer la promotion de l’émission "Les orages de la vie" (diffusion sur RTL-TVI le 18 novembre), consacrée à son histoire, Edouard-Jean Empain, dit "Wado", a accepté de revenir, une fois encore, sur son enlèvement.

"Fais ce qu’on te dit où on te bute!"

Il est dix heures trente, ce 23 janvier 1978, lorsqu’une mobylette couchée en travers de la rue bloque la Peugeot 604 conduite par Jean Denis, le chauffeur du baron Empain. Des malfrats cagoulés sortent de partout, débarquent le chauffeur, prennent sa place, montent à côté du baron et démarrent en trombe. La scène ne dure qu’une poignée de secondes. Pas plus. Les rares témoins n’ont pas grand-chose à raconter. Le baron Empain est menotté tandis que sa voiture file droit. "Fais ce qu’on te dit ou on te bute", lui disent ses ravisseurs. Le ton est donné.

Alors qu’il se rendait à son bureau, le baron Edouard-Jean Empain a été enlevé le 23 janvier 1978. Il sera libéré soixante-trois jours plus tard. Après cet événement, sa vie ne sera plus jamais la même. Il a accepté de revenir sur cette histoire qui lui "colle à la peau". Et dévoile un élément inédit: le roi Baudouin a voulu aider Empain.

L’histoire est connue. Archi-connue. "Tout cela est arrivé il y a trente-cinq ans. Depuis, la roue a un peu tourné. Si vous me demandez de vous raconter cette histoire, je le ferai comme si j’avais vu un film. Mais j’ai parfois du mal à me convaincre que cela m’est arrivé. Tout s’est éloigné: les faits, l’enlèvement, la privation de nourriture, les quinze kilos perdus, le doigt coupé,… Tout cela s’est dilué", raconte le baron Empain, bien calé dans le fauteuil d’un hôtel bruxellois.

Des conditions de détention éprouvantes, des menaces de mort, la phalange de son petit doigt amputée, 63 jours de détention, peut-on réellement oublier cela? Oui, assure le baron Empain. "Mais ce que je n’arrive pas à retirer complètement de mon esprit, c’est la façon dont l’extérieur m’a jugé. On a porté sur moi des jugements terribles, c’est cela que j’ai du mal à oublier. Il s’agissait de contre-vérités, de choses qui ont été dites pour faire mal et pour salir."

En effet, dès les premiers jours de l’enquête, la vie privée d’Edouard-Jean Empain est passée au peigne fin. La presse fait ses choux gras de révélations en tout genre. On y apprend notamment que le baron est un joueur de poker invétéré. Quelques semaines avant son enlèvement, il a perdu 11 millions de francs français aux cartes. Il est également décrit comme un homme à femmes. Trente-six ans après, le baron tient encore à faire une mise au point. "Être joueur est-il un défaut? Vous n’avez pas le droit de jouer au casino, mais vous pouvez avoir des chevaux de course. Si j’avais eu des chevaux de course, on ne m’aurait rien reproché Quant à l’homme à femmes, n’exagérons rien. Disons que j’étais relativement beau gosse, j’avais les moyens, j’étais un peu connu, j’étais peut-être plus regardé qu’un autre. Mais je n’étais pas une bête sexuelle. J’avais des petites aventures à gauche et à droite, c’est tout."

"Il fallait que je sois éloigné le plus longtemps possible, et si j’étais éloigné définitivement, c’était encore mieux."

La presse sur ordre

Visiblement, à l’époque, le jeune baron dérangeait beaucoup de monde. Selon lui, la presse française, en fouillant dans sa vie privée, a travaillé sur ordre. De qui?

"De qui croyez-vous que la presse peut recevoir des ordres? Il n’y a pas beaucoup de monde… Il y a le ministère de l’Intérieur, il y a la présidence de la République… Quand ces gens-là ont appris que j’avais été enlevé, ils en ont profité, ils se sont dit: quelle aubaine! Il fallait en profiter, il fallait essayer que je sois éloigné le plus longtemps possible et si j’étais éloigné définitivement, c’était encore mieux", explique-t-il.

©Dieter Telemans

À l’entendre, le jeune baron, chef d’entreprise dynamique, était détesté. Haï. Il confirme. Et s’amuse encore aujourd’hui d’avoir forcé le Conseil national du Patronat français (CNPF) à changer ses statuts pour que lui, le Belge de service, puisse être le premier étranger à intégrer leurs rangs. "J’occupais un poste qu’ils enviaient eux-mêmes. J’étais le patron du nucléaire français, j’étais le patron de l’aciérie française, j’étais le patron des travaux publics,… Et, avec mon caractère, je ne partageais pas le pouvoir", raconte-t-il encore, précisant, si besoin était, que "le pouvoir, ça ne se partage pas, ça se prend, mais ça ne se partage pas".

Il le dit lui-même. Dans toute cette histoire, c’est son retour parmi les siens après sa libération qui a été le plus dur. Pas le rapt. En 2005, dans l’émission "Faites entrer l’accusé", le baron Empain a cette phrase terrible. "Si j’avais su comment mon entourage a réagi pendant ma séquestration, je me serais laissé mourir." Une déclaration qu’il assume encore totalement aujourd’hui. "Dans cette histoire de rapt, c’est l’après qui a été violent. Mon retour a été d’une violence terrible. Quand vous rentrez et que tous vos proches vous font des reproches, alors que, deux mois plus tôt, vous étiez adulé de tous, c’est brutal."

©Dieter Telemans

L’aide de Baudouin

Les ravisseurs, qui réclamaient 80 millions de francs français, ne toucheront pas un rond. Après plus de deux mois, une tentative de remise d’une "fausse" rançon (un sac de sport bourré de liasses de papier journal) tourne mal. Deux policiers sont blessés, un ravisseur est tué tandis qu’un autre, Alain Caillol, est arrêté. Quelques heures plus tard, Edouard-Jean Empain, amaigri, perdu, sera libéré dans Paris. "Ils m’avaient annoncé ma libération, mais je ne les avais pas crus. Ils n’étaient pas crédibles. On m’a lâché dans la nature, cagoulé. Quand j’ai entendu la voiture partir, je craignais un coup de pistolet, c’est clair. Comme ils n’étaient pas courageux, j’étais sûr qu’il allait y avoir une détonation", raconte le baron. Il n’y en a pas eu.

Hagard, au hasard, il se dirige vers la station de métro Opéra. "Le métro, je connais bien, c’est mon grand-père qui l’a construit. je suis chez moi dans le métro." Avec le peu de monnaie qui lui reste en poche, Edouard-Jean Empain appelle son épouse. L’accueil est… glacial. "J’attendais ton coup de fil, je savais que tu allais rentrer ce soir."

Pour lui, les ravisseurs, en l’enlevant, ont raté leur coup. "Il fallait qu’ils enlèvent mon fils, ma femme, quelqu’un, mais certainement pas le seul qui pouvait payer. C’est idiot. Ils avaient un mauvais conseiller financier. J’ai essayé de leur dire…", s’amuse aujourd’hui le baron.

En attendant, pendant sa séquestration, les principaux responsables du groupe Empain-Schneider, montant une cellule de crise parallèle à celle de la police, ont négocié une remise de la rançon, revue à la baisse. Tandis que les forces de l’ordre faisaient pression pour que rien ne soit versé. De leur côté, les amis du baron, ceux qui n’avaient rien à voir avec les affaires, ont proposé de se cotiser pour payer la somme demandée par les ravisseurs. Sans être entendus. Mais ils n’étaient pas les seuls.

Toujours tapi dans la pénombre du bar d’un hôtel bruxellois, Edouard-Jean Empain, 77 ans, verse une nouvelle pièce au dossier. Car il n’y a pas que les amis de "Wado" qui ont pensé à briser leur tirelire. Le roi Baudouin, en personne, a voulu y aller de sa cassette personnelle! "Après ma libération, le roi Baudouin m’a invité au Palais royal. Il m’a expliqué que, par rapport à ce que la couronne belge devait à la famille Empain, il avait envoyé une lettre à mon groupe pour se proposer de faire face lui-même à une somme d’argent, si nécessaire, une somme qui, bien entendu, aurait été retirée de sa cassette personnelle." Le groupe Empain-Schneider n’a pas pris la peine de répondre au roi Baudouin. Qui en a gardé une certaine amertume, explique aujourd’hui le baron. "J’avais plein d’amis qui étaient prêts à payer, mais comme il ne fallait pas que je revienne, il ne fallait surtout pas payer."

De retour

"Regardez aujourd’hui, quand des otages français reviennent, ils sont attendus par le président de la République, des ministres,… Moi, quand je suis revenu, on m’a conduit au 36, quai des Orfèvres. C’est un peu différent comme retour, non?" Aujourd’hui encore, Edouard-Jean Empain a l’impression d’avoir été traité en coupable. Au lendemain de sa libération, il a été reçu par un juge d’instruction qui suivait la piste de l’auto-enlèvement. Pour le baron, le choc est rude.

"Quand on est sorti d’où je suis sorti, on n’est pas prêt à entendre ce genre de plaisanterie, parce que ce n’est pas drôle. Je me serais fait enlever, je me serais fait couper le doigt et tout ça pour essayer de soutirer de l’argent à qui? Dans la famille, j’étais le seul à avoir de l’argent."

©Dieter Telemans

Rapidement, Edouard-Jean Empain sent qu’il dérange. Sa famille le repousse, ses collaborateurs ont pris sa place et ses "amis" des affaires l’évitent soigneusement. Fort de ce constat, il fait son baluchon et prend la route des Etats-Unis, histoire de se déconnecter, de prendre le temps de se retaper. "Physiquement, j’avais été très secoué. J’en ai profité pour revoir des amis qui vivaient là-bas. Ma mère était américaine, j’avais pas mal de famille là-bas. Quand je suis parti aux Etats-Unis, je n’avais pas l’intention de revenir", explique-t-il. Avant l’exil américain, il avait hésité à se replier en Belgique. "Quand j’ai vu comment la presse belge avait relaté mon histoire, c’était un copier-coller de ce qu’avait fait la presse française. J’ai donc décidé d’aller plus loin."

Mais l’éloignement lui pèse. Il se rapproche, s’installe à Londres. Là, des amis de Paris viennent le voir et arrivent à le convaincre que sa place est à Paris. Alors, le baron rentre. Mais tout a changé.

"Je ne suis plus rien du tout. Je ne peux plus donner d’ordre, je n’ai plus mes dossiers. J’étais parti six mois, la nature a horreur du vide."

Edouard-Jean Empain est un battant, il pourrait recommencer, tout reprendre à zéro, mais il l’a déjà fait. Et puis, sa mise à l’écart semble arranger tout le monde. "J’aurais peut-être pu recommencer, mais j’avais été tellement secoué. En plus, j’ai subi des pressions terribles de la part des pouvoirs publics. On m’a pris dans des endroits où on m’expliquait qu’il ne fallait pas que je m’occupe de toutes ces affaires, qu’il valait mieux que je m’en aille, que c’était beaucoup mieux pour moi et ma famille. Ils n’y vont pas par 36 chemins, ça a été très violent", raconte le baron.

Ni remords ni regrets?

Alors, il a vendu ses parts à la banque Paribas. Un deal qui ne le satisfait pas. Pourquoi avoir vendu alors? "Parce qu’on m’y a obligé. Et j’ai vendu à Paribas parce que c’est le seul acheteur que les pouvoirs publics acceptaient. Les pouvoirs publics m’avaient dit que je devais vendre, vendre à Paribas, et à tel prix." Mais pourquoi s’être exécuté, lui à qui personne n’osait rien refuser, quelques mois plus tôt? "Je n’avais pas le choix, c’était trop dangereux."

©Dieter Telemans

Après cet épisode douloureux, pour se "refaire", le baron, fort d’un considérable carnet d’adresses internationales, a exercé différents métiers. Agent immobilier, trader, marchand de matériel militaire… "Cela m’a permis de boucler les fins de mois. Je n’avais pas trois années d’argent devant moi. Quand j’ai vendu mes parts dans le groupe Empain-Schneider, j’ai eu de quoi rembourser ma dette au Crédit Lyonnais et puis basta!"

S’il a bien revu l’un de ses ravisseurs à l’une ou l’autre occasion, il n’est pas tendre à leur égard. "Ce sont des ratés. Ils n’ont pas de remords. Ils sont furieux contre eux-mêmes d’avoir raté leur coup. C’était mal foutu comme tout, ils ont enlevé la mauvaise personne, une erreur de casting totale."

Avant de libérer le baron, ses ravisseurs ont voté pour savoir ce qu’ils allaient faire. "Ils m’ont dit: on va se réunir ce soir pour savoir si on te libère ou si on te tue. Quand vous entendez ces gens qui descendent l’escalier pour vous annoncer la nouvelle, ce n’est pas très agréable." Et pourtant, malgré cela, à sa sortie de prison, l’un d’entre eux est allé frapper à la porte du bureau du baron Empain. "Il m’a dit qu’il était chômeur, que je devais lui trouver un boulot. Je suis désolé, j’ai le cœur tendre, mais quand même, il ne faut pas exagérer!"

Voilà l’histoire du baron Empain, celle qui lui "colle à la peau". Il y a aujourd’hui deux barons Empain. Celui d’avant, celui d’après. Et comment le second considère-t-il le premier? "Quand vous n’avez pas fait les écoles qu’il faut, que vous n’avez pas l’âge qu’il faut, que vous n’avez pas le passeport qu’il faut, diriger une entreprise française est quelque chose de très compliqué. Il faut donc se créer un personnage, ce que j’ai fait", explique Edouard-Jean Empain.

Aimait-il cela? Oui, trois fois oui, répond le baron, sans hésiter. "Celui qui dit qu’il n’aime pas cela est un hypocrite", ajoute-t-il. À la question de savoir s’il a des regrets, le baron Empain, rieur, répond sans détour. "Jamais de regrets. Jamais de remords." Et si on lui laisse la possibilité d’enfiler à nouveau le costume du jeune Edouard-Jean Empain, président du groupe Empain-Schneider? "Tout de suite. J’étais fait pour cela, il n’y a que cela que je savais faire." Ni regrets, ni remords. Vraiment?

Pétillant, le baron ne manque pas d’humour. Quand on lui demande s’il en veut encore à quelqu’un aujourd’hui, il s’en sort par une pirouette. "En veut-on à des morts? Non. Paix à leur âme. Et quand on se reverra là-haut, on fera peut-être un petit poker ensemble." Le goût du jeu, encore et toujours.

Aujourd’hui, Edouard-Jean Empain vit à Monaco, en compagnie de son épouse Jacqueline.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés