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Le "slacktivisme": révolution numérique ou mobilisation de canapé?

chargée de projets pour l’ONG Justice et Paix

Ce militantisme, qualifié parfois de "paresseux, est à la portée de toutes et tous, ce qui en fait à la fois sa force, mais également sa faiblesse.

Le "slacktivisme" est un mot-valise issu des termes "slacker " (paresseux) et "activism" (militantisme) et désigne l’engagement citoyen en ligne. Celui-ci s’est développé avec l’ère du numérique où il devient facile de liker, partager ou retweeter à toute heure de la journée. Le mot "slacktivisme" renferme une dimension péjorative liée à son étymologie qui sous-entend un "militantisme paresseux". Ce sont souvent des «actions de masse» faciles et rapides à exécuter qui consistent, par exemple, à modifier sa photo de profil en un carré noir pour dénoncer les violences faites aux femmes.

Un activisme de salon?

Le slacktivisme n’est-il pas, malgré tout, une manière de s’engager? C’est ce que suggère une étude de 2015. Celle-ci démontre l’effet proliférant des messages. Les slogans accrocheurs des campagnes digitales suscitent un vif intérêt et sont un facteur de cohésion, autant que les mobilisations de rue. Les réseaux sociaux ont, par exemple, joué un grand rôle dans le Printemps arabe. Ils ont accentué la diffusion et la propagation du mouvement.

Il arrive que ces personnes, une fois sensibilisées, soient convaincues par la cause et poursuivent leur engagement citoyen dans la sphère publique.

La vulgarisation est le maître mot dans la rédaction des publications. Elle rend accessibles à toutes et tous un contenu ou des concepts qui peuvent apparaître comme distants ou abstraits. De nombreux comptes sur les réseaux sociaux ont un objectif de sensibilisation. Ces profils, qui sont souvent ceux d’organisations (mais aussi d’individus), proposent des explications et une déconstruction de diverses problématiques.

Anne-Claire Willocx, chargée de projets pour l’ONG Justice et Paix

Ces campagnes sur les réseaux sociaux mobilisent une plus grande part de la population et donnent la possibilité de rejoindre les citoyens dans leur quotidien. Il arrive que ces personnes, une fois sensibilisées, soient convaincues par la cause et poursuivent leur engagement citoyen dans la sphère publique. La majorité des personnes qui prennent part à des actions en ligne le feraient également hors ligne. Des initiatives porteuses de changement sont régulièrement facilitées par les réseaux sociaux.

Cette pratique est devenue presque incontournable pour augmenter la portée des messages et provoquer ainsi une vague mondiale de protestations. Pourtant, ce n’est pas si facile. Pour que ce soit efficace, il faut une bonne communication (et un peu de chance pour que l’engouement prenne). Bien qu’Internet soit un puissant média, c'est à l'internaute de créer un contenu engageant et mobilisant au travers de ce canal.

L’illusion d’une réelle mobilisation englobante et engagée

Le "slacktivisme" est donc une manière d’apporter sa pierre à l’édifice avec un minimum d’efforts. Ce militantisme est à la portée de toutes et tous, ce qui en fait à la fois sa force, mais également sa faiblesse. Ainsi, cette pratique est parfois critiquée pour la faible implication qu'elle nécessite et la futilité de ses actions. L’engagement est instantané, le désengagement également.

Le cybermilitantisme mettrait en avant les voix dominantes et ne serait que le reflet des fractures sociales et politiques présentes dans la société.

Les formes de participation sont peu contraignantes, et la moindre action peut se résumer en un clic. S’indigner, oublier et recommencer. Ces engagements éphémères éveillent les consciences, mais ne suffisent pas à engendrer un changement en profondeur des habitudes de la société. Parfois, ils simplifient même radicalement des enjeux complexes.

Une des principales critiques énoncées à l’égard du "slacktivisme" est son manque d’inclusivité. Pour la sociologue Jen Schradie, Internet ne garantit pas une égalité des discours. Selon elle, le cybermilitantisme mettrait en avant les voix dominantes et ne serait que le reflet des fractures sociales et politiques présentes dans la société.

La fracture numérique mise en lumière avec la pandémie du Covid-19 est réellement présente et constitue un enjeu majeur dans l’égalité de l’accès et de l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC). Ces disparités ne sont parfois que le reflet des inégalités socioculturelles déjà présentes dans la société.

De plus, Internet est le temple de l’information et de la désinformation. Ce flux constant demande à être analysé et non pas simplement "relayé". Le regard critique est d’autant plus important pour trier la masse d’informations et les fakes news. La mobilisation digitale militante recouvre également d’autres implications moins visibles telles que la pollution numérique ou encore la protection des données privées (RGPD). L’éducation aux médias et à la technologie est donc essentielle pour garantir une utilisation éclairée des outils numériques.

Un relais essentiel à la propagation d’idées

Le slacktivisme ne changera certes pas le monde, mais peut y contribuer à sa manière. Son rôle fédérateur fait adhérer une communauté et rend visibles les causes défendues partout dans le monde. Il a le mérite de tisser des liens entre des mobilisations éparpillées et renforcer ainsi la convergence des mouvements. Évidemment, cette mobilisation en ligne n’aurait pas de sens sans une mobilisation hors ligne ainsi qu’une interpellation réelle des politiques. Il faut puiser ses forces dans la complémentarité des approches.

Militer depuis son canapé aurait donc tout de même des impacts. Le "slacktivisme" reste plus efficace que l’inaction, mais n’a pas beaucoup d’effets concrets sur la société. L’enjeu de cette pratique réside alors dans le passage du « like » à l’action pour un engagement plus en profondeur envers la société. Il est essentiel de dépasser cet engagement passif pour que l’activiste paresseux d’hier devienne le militant actif de demain.

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