"Les dégâts environnementaux, c'est la faute d'un capitalisme idiot qui vit à crédit"

©Tim Dirven

L'apéro de L'Echo avec l'explorateur Bertrand Piccard

L’apéritif, il déteste cela. D’abord parce que l’alcool à jeun, ça fait tourner la tête et ensuite, parce que les amuse-bouches, ça lui coupe la faim. ça tombe donc plutôt bien car de toute façon, à l’heure dite, Bertrand Piccard sera déjà dans son avion. Du coup, "déjeunons à 13h15", tout près de Bozar, car notre explorateur y donne une conférence un peu plus tard.

En bon helvète, 13 heures tapante, Piccard est déjà là et lunettes sur le nez, il profite de ce gain de temps pour taper une lettre ouverte aux négociateurs de la COP21. Devant lui, une bouteille d’eau aussi plate qu’un lac et quelques feuilles éparses; un condensé de pensées prises à la volée, un peu partout, un peu tout le temps, comme en témoignent les différentes encres utilisées. L’objet de la lettre? La même chose que son grand combat: faire réaliser au monde que, non seulement il est possible de "décarboner" l’industrie et l’économie mais surtout, qu’au-delà de la question de l’environnement, la production "propre" est aujourd’hui nettement plus rentable que la polluante. Parfois jusqu’à trois fois.

Et de son regard bleu acier planté dans vos yeux, il poursuit: "Ce que j’écris aux négociateurs, c’est qu’ils ont le choix entre garder de vieilles infrastructures polluantes et par là se rendre coupable de crimes contre l’humanité ou alors, choisir d’imposer internationalement les nouvelles technologies, avec certes des sanctions à la clé, mais surtout la possibilité de faire des économies, de relancer la croissance, de créer de l’emploi et le tout, en sauvant la planète."

Dit comme ça, on se dit qu’il rabâche les mêmes rengaines. "Sauf que maintenant, ajoute-t-il, nous avons réellement les moyens technologiques de le faire et c’est là toute la différence." Pourquoi on ne le fait pas alors? Selon lui, à cause du poids des vieilles habitudes individuelles, clairement, mais surtout à cause de l’attitude des gouvernements qui préfèrent toujours nier les problèmes pour s’assurer que l’électorat votera toujours pareil.

"Ce n’est donc pas la faute du capitalisme, assure-t-il, mais bien celle d’un capitalisme idiot qui vit à crédit sur le dos de la planète en sachant pertinemment bien qu’il ne sera jamais capable de rembourser sa dette. Dans le privé, un dirigeant pareil serait en prison depuis longtemps!", conclut-il alors, raide comme un I mais souriant tout de même dans son joli pull-over.

Tel un tribun dans un meeting, il poursuit son plaidoyer en expliquant que le problème est aussi qu’en Occident, on ne ressent pas concrètement les effets du changement climatique, au contraire des Chinois qui, eux, ne voient plus le soleil à travers les nuages de pollution. Du coup, si jadis la Chine était à la traîne, elle est désormais beaucoup plus performante que le Vieux Continent.

Pour l’heure, à Bruxelles, la serveuse elle, elle aimerait bien qu’il passe commande. L’occasion de l’interrompre alors qu’il attaquait, démonstration à l’appui, toutes ces mesures innovantes ou coercitives qu’il compile aujourd’hui à l’attention des chefs des gouvernement. Une nouvelle expédition, non pas en avion, non pas en ballon, mais "avec 1.000 solutions!" qu’il compte bien remettre en mains propres aux dirigeants du monde entier.

"Et sinon, en Suisse, comment ça va?", glisse-t-on avant de le voir repartir en guerre, à raison, sur toutes ces choses qu’il est devenu urgent de faire. Bonne pioche car "justement", la petite confédération s’agite pas mal quant aux questions qui la lient à l’Europe. À la fin du mois d’ailleurs, elle soumettra au vote du peuple la question de savoir si "oui ou non, la démocratie directe doit se soumettre aux décisions des juges étrangers". Une question épineuse et qui trouve son origine dans les mesures d’accompagnement décidées par la Suisse vis-à-vis des travailleurs étrangers, alors qu’elle-même est signataire du traité de libre circulation des travailleurs.

En résumé, la Suisse impose que les travailleurs étrangers soient rémunérés au tarif suisse et non selon celui du pays d’origine, du genre celui de l’ouvrier polonais qui viendrait construire un chalet dans le Valais. "C’est pour contrer le dumping et protéger notre économie. Ce n’est que du bon sens populaire, un peu comme quand on refusait l’allongement des congés de 4 à 6 semaines, on savait que ce n’était pas bon pour notre niveau de vie."

Un peu aussi comme lorsqu’elle disait non à l’adhésion à l’UE en 1992. Depuis, on n’en parle plus mais cela ne veut pas dire qu’elle ne nous aime pas non plus, au contraire, sur certains points, "on s’accorde", sur d’autres, par contre, "la Suisse estime que c’est plutôt à l’Europe de prendre exemple sur elle".

Sur le fond, Piccard pense que le grand défaut de l’Europe est de faire croire que tout va bien alors qu’elle rencontre de gros problèmes en matière d’immigration ou de sécurité notamment. "Et comme elle nie cette réalité, elle fait le lit des populistes tout en refusant de dialoguer avec des pays comme la Hongrie, l’Italie ou la Tchéquie or, ce n’est pas comme ça qu’on trouve une solution!" Bref, un peu de bon sens, que diable! Et arrêtons de penser que c’est toujours l’État qui a raison, le peuple a aussi des solutions donc, le référendum, clairement, lui, il est fan.

Sauf qu’en Belgique, le référendum, ça clive! Nous lui rappelons l’épisode de la Question royale et l’opposition franche qu’elle révélait entre communautés. "C’est peut-être ça le problème ici, chaque communauté pense qu’elle peut très bien vivre toute seule alors que nous, nous pensons qu’on vit mieux à plusieurs. Mais votre chance immense, c’est d’avoir encore un roi qui vous fait vivre sous le même toit, sans lui, la Belgique ne serait plus là."

Changement de paradigme

Mais voilà son plat qui arrive, des gambas grillées sur un rond de risotto. Décortiquer une brochette de grosses crevettes posée sur un monticule de riz tout en donnant une interview, reconnaissons qu’il faut de l’audace. Mais bon, quand on a fait deux fois le tour du monde uniquement grâce au soleil, on peut tout faire.

L’occasion de le brancher sur le remplacement des F-16, le dossier qui, à force de rebondissements, a bien dû coûter une forêt à la Belgique tant il a fait couler d’encre. "Ah, bien, justement, vous avez fait comment, vous? Parce que chez nous, en Suisse, cette histoire fut un véritable psychodrame!", nous interroge-t-il alors, l’air vraiment très intéressé.

Eux, ils avaient le choix entre des Rafale et des Gripen et alors que la Commission d’évaluation tranchait en faveur du Rafale, le gouvernement a choisi le Gripen. "Parce qu’il était moins cher." Du coup, référendum, et le peuple a mis son veto. "Soit on garde les F-16, mais si on les remplace, nous, on veut le meilleur", résume-t-il alors. Par conséquent, après 5 ans, les Suisses reprennent tout à zéro et viennent de lancer un nouvel appel d’offres. Comme quoi…

De l’intérêt d’avoir une armée quand on est engagé militairement nulle part? Piccard démarre comme une fusée. "Je ne suis pas un pacifiste naïf et j’observe qu’à chaque fois qu’un pays s’est interrogé sur l’utilité de son armée, c’était juste avant d’entrer lui-même en guerre. Alors autant avoir la sienne plutôt que de compter sur celle de son voisin."

D’ailleurs, la situation mondiale est beaucoup plus tendue aujourd’hui qu’elle ne l’était durant la guerre froide. Il en résulte une grande inquiétude et la nécessité pour certains de "trouver de nouvelles manières de penser". Son autre casquette apparaît alors, celle du psychiatre qui publiait notamment un livre sur le sujet en 2014 et pour lequel Lloyds Assurances l’invite justement à parler de ce "changement d’altitude" cette après-midi dans le cadre de son installation post-Brexit sur le continent.

"Tout est là", clôture-t-il alors en croisant ses couverts dans son assiette. "Que ce soit en matière environnementale ou dans la vie, je milite avant tout pour un changement des paradigmes de base de la pensée."

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